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Victor Hugo
Quatre-vingt-treize

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  • TROISIEME PARTIE. EN VENDEE
    • LIVRE QUATRIEME. LA MERE
      • III. Bourdonnement de paysans
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III. Bourdonnement de paysans


Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue. Elle dressait la tête.

- Hein ? répéta-t-elle, la Tourgue ?

On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix murmurèrent : - Ça a l'air d'une brigande.

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha et lui dit tout bas :

- Taisez-vous.

Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer ? Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi ?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.

Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

Il y avait là des paysans et des bourgeois ; c'est-à-dire des blancs et des bleus.

Un paysan disait :

- C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins, ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé.

- Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.

D'autres ajoutèrent :

- Ni Brice-Denys.

- Ni François Dudouet.

- Oui, celui de Laval.

- Ni Huet, de Launey-Villiers.

- Ni Grégis.

- Ni Pilon.

- Ni Filleul.

- Ni Ménicent.

- Ni Guéharrée.

- Ni les trois frères Logerais.

- Ni M. Lechandelier de Pierreville.

- Imbéciles ! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont Lantenac.

- Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.

Le vieillard répliqua :

- Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée.

- Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac ? demanda un bourgeois.

Un bourgeois répondit :

- C'est un ci-devant.

Et un autre reprit :

- C'est un de ceux qui fusillent les femmes.

Michelle Fléchard entendit, et dit :

- C'est vrai.

On se retourna.

Et elle ajouta :

- Puisqu'on m'a fusillée.

Le mot était singulier ; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On se mit à l'examiner, un peu de travers.

Elle était inquiétante à voir en effet, tressaillant de tout, effarée, frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort. Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela : - Ça pourrait bien être une espionne.

- Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui lui avait déjà parlé.

Michelle Fléchard répondit :

- Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le front du doigt en clignant de l'oeil, et dit :

- C'est une innocente.

Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.

Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

- Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne :

- C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue ?

- Voilà que ça la reprend ! s'écria la paysanne.

- Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

- Jamais ! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas ? D'ailleurs, je ne sais pas. Ah çà, vous êtes donc vraiment folle ? Ecoutez, pauvre femme, vous avez l'air fatigué. Voulez-vous vous reposer chez moi ?

- Je ne me repose pas, dit la mère.

- Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit :

- Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme. Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit :

- Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.

- Mais la Tourgue ! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la Tourgue !

La paysanne se mit en colère.

- Je ne le sais pas ! et je le saurais que je ne le dirais pas ! Ce sont là de mauvais endroits. On ne va pas là.

- J'y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se remit en route.

La paysanne la regarda s'éloigner et grommela :

- Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.

- Voilà pour votre souper.

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas la tête, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient. Elle s'approcha d'eux et dit :

- Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.

IV

UNE MEPRISE


Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va de Javené à Lécousse, ceci :

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toutes, la route de Javené à Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon, un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de bûcher de fagots secs et de rondins auxquels on n'avait plus qu'à mettre le feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages. Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que le point du jour blanchissait.

Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.

- Es-tu sûr de ça ?

- Dame, on le dit.

- Elle va passer ?

- On dit qu'elle est dans le pays.

- Il ne faut pas qu'elle en sorte.

- Il faut la brûler.

- Nous sommes trois villages venus pour cela.

- Oui, mais l'escorte ?

- On tuera l'escorte.

- Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe ?

- On le dit.

- C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré ?

- Pourquoi pas ?

- Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères.

- Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable.

- Oui.

- Et il faut qu'elle y retourne.

- Oui.

- C'est donc à Parigné qu'elle irait ?

- Il paraît.

- Elle n'ira pas.

- Non.

- Non, non, non !

- Attention.

Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu jour.

Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration ; on entendit un bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une escorte à cheval, quelque chose sur la charrette ; cela venait à eux.

- La voilà ! dit celui qui paraissait le chef.

- Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.

- Combien d'hommes d'escorte ?

- Douze.

- On disait qu'ils étaient vingt.

- Douze ou vingt, tuons tout.

- Attendons qu'ils soient en pleine portée.

Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

- Vive le roi ! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent à la fois.

Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la charrette.

- Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.

Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés ; le charretier avait été tué, mais pas exprès.

- C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

- Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce villageMichelle Fléchard la vit passer au soleil levant.

V

VOX IN DESERTO


Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord dans les muscles, puis qui passe dans les os ; fatigue d'esclave. Elle était esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver ; chaque minute écoulée pouvait être leur perte ; qui a un tel devoir n'a plus de droit ; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on faire ? Elle marchait depuis le matin ; elle n'avait plus rencontré de village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait, puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but ? touchait-elle au terme de sa passion ? Elle était dans la Voie Douloureuse, et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber sur la route et expirer là ? A un certain moment, avancer encore lui sembla impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but.

Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière.

En se relevant, elle chercha à s'orienter.

Elle enjamba le ruisseau.

Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce plateau était un désert. Dans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait rencontrer quelqu'un ; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir volaient dans les bruyères.

Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et comme devenue insensée, la mère éperdue jeta à la solitude ce cri étrange : - Y a-t-il quelqu'un ici ?

Et elle attendit la réponse.

On répondit.

Une voix sourde et profonde éclata, cette voix venait du fond de l'horizon, elle se répercuta d'écho en écho ; cela ressemblait à un coup de tonnerre à moins que ce ne fût un coup de canon ; et il semblait que cette voix répliquait à la question de la mère et qu'elle disait : - Oui.

Puis le silence se fit.

La mère se dressa, ranimée ; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle avait maintenant à qui parler ; elle venait de boire et de prier ; les forces lui revenaient, elle se mit à gravir le plateau du côté où elle avait entendu l'énorme voix lointaine.
Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une haute tour. Cette tour était seule dans ce sauvage paysage ; un rayon du soleil couchant l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière cette tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui était la forêt de Fougères.

Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horizon d'où était venu ce grondement qui lui avait semblé un appel. Etait-ce cette tour qui avait fait ce bruit ?

Michelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau ; elle n'avait plus devant elle que de la plaine.

Elle marcha vers la tour.

VI

SITUATION


Le moment était venu.

L'inexorable tenait l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte ; évidemment il ne pouvait échapper ; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la demeure féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût mémorable.

C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée ; tuer la Vendée, c'était sauver la France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la férocité du devoir.

Le marquis semblait perdu ; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse ; Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être ; il y avait du soldat dans ce jeune chef ; il était homme à se jeter dans ce pugilat ; pourvu qu'il n'y fût pas tué ? Gauvain ! son enfant ! l'unique affection qu'il eût sur la terre ! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange qu'il était entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette avarie.

Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter la Tourgue, eux et l'ennemi dedans ; c'était leur rêve ; mais toutes leurs réserves étaient épuisées. A peine avaient-ils trente coups à tirer par homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un feu continu ; mais combien de temps durerait ce feu ? Il fallait à la fois le nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement - bonheur sinistre - la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche ; au sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se hacherait ; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basseaboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade, une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau. Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite ; cette chambre, meublée, comme la salle basse, d'une table couverte d'armes toutes prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage ; au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet. Cette chambre du second s'appelait indistinctement la chambre de la porte de fer ou la chambre des miroirs, à cause de beaucoup de petits miroirs, accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être utilement défendues, cette chambre des miroirs était ce que Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle " le dernier poste où les assiégés font une capitulation ". Il s'agissait, nous l'avons dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là.

Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières ; pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus qui avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme dans une caverne homérique ; de grands plats de riz, du fur, qui est une bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure devant soi.

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants. Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait dit : - Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que dedans. Dedans, l'égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant : - Egalité, Fraternité.

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus, avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur rosaire.

La situation se précisait, et était ceci :

Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois salles superposées à prendre de haute lutte, l'une après l'autre, deux escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de mitraille ; pour les assiégés, mourir.

VII

PRELIMINAIRES


Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se réservait le commandement de la colonne de brèche.

C'est là ce qui troublait Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds d'épaisseur ? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp s'écria :

- Ah ! enfin.

Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.

- Qu'y a-t-il, Guéchamp ?

- Mon commandant, il y a que voici l'échelle.

- L'échelle de sauvetage ?

- Oui.

- Comment ? nous ne l'avions pas encore ?

- Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à Javené était revenu.

- Je le sais.

- Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et l'échelle. Sur quoi, il était revenu à franc étrier.

- Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien ?

- Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée.

- Est-ce possible ? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons.

- Commandant, on peut attaquer.

- Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire.

- Sans doute.

- Mais nous ne l'avons pas.

- Nous l'avons.

- Comment ?

- C'est ce qui m'a fait dire : Ah ! enfin ! La charrette n'arrivait pas ; j'ai pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et, mon commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte ; elle descend une côte. Vous pouvez la voir.

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

- En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer. Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp.

- Et à moi aussi.

- Ils sont à environ un quart de lieue.

- Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.

- On peut attaquer.

C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire.

- Qu'est-ce, sergent Radoub ?

- Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous avons une grâce à vous demander.

- Laquelle ?

- De nous faire tuer.

- Ah ! dit Gauvain.

- Voulez-vous avoir cette bonté ?

- Mais... c'est selon, dit Gauvain.

- Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous sommes encore douze.

- Eh bien ?

- Ça nous humilie.

- Vous êtes la réserve.

- Nous aimons mieux être l'avant-garde.

- Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je vous conserve.

- Trop.

- C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.

- Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant.

- J'y penserai, sergent Radoub.

- Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en être.

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix altérée :

- Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes. Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants. Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand, ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos mioches, mon commandant. Quand tous les tremblements s'en mêleraient, nous ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité ? Nous ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce qu'on ne se battait pas, et je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre, oui, ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus, et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m'en prends à la carcasse du Père Eternel. Et voici ce que dit le bataillon : nous voulons que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit, ventraboumine ! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main à Radoub, et dit :

- Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas.

- Est-ce toujours moi qui commande les douze ?

- Certes.

- Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.

Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.

Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la colonne d'attaque commença à se former.

VIII

LE VERBE ET LE RUGISSEMENT


Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagné son poste du plateau, et qui était à côté de Gauvain, s'approcha d'un clairon.

- Sonne à la trompe, lui dit-il.

Le clairon sonna, la trompe répondit.

Un son de clairon et un son de trompe s'échangèrent encore.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Gauvain à Guéchamp. Que veut Cimourdain ?

Cimourdain s'était avancé vers la tour, un mouchoir blanc à la main.

Il éleva la voix.

- Hommes qui êtes dans la tour, me connaissez-vous ?

Une voix, la voix de l'Imânus, répliqua du haut de la tour :

- Oui.

Les deux voix alors se parlèrent et se répondirent, et l'on entendit ceci :

- Je suis l'envoyé de la République.

- Tu es l'ancien curé de Parigné.

- Je suis le délégué du Comité de salut public.

- Tu es un prêtre.

- Je suis le représentant de la loi.

- Tu es un renégat.

- Je suis le commissaire de la Révolution.

- Tu es un apostat.

- Je suis Cimourdain.

- Tu es le démon.

- Vous me connaissez ?

- Nous t'exécrons.

- Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir ?

- Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos têtes pour avoir la tienne.

- Eh bien, je viens me livrer à vous.

On entendit au haut de la tour un éclat de rire sauvage et ce cri :

- Viens !

Il y avait dans le camp un profond silence d'attente.

Cimourdain reprit :

- A une condition.

- Laquelle ?

- Ecoutez.

- Parle.

- Vous me haïssez ?

- Oui.

- Moi, je vous aime. Je suis votre frère.

La voix du haut de la tour répondit :

- Oui, Caïn.

Cimourdain repartit avec une inflexion singulière, qui était à la fois haute et douce :

- Insultez, mais écoutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous êtes mes frères. Vous êtes de pauvres hommes égarés. Je suis votre ami. Je suis la lumière et je parle à l'ignorance. La lumière contient toujours de la fraternité. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la même mère, la patrie ? Eh bien, écoutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il y a dans la Révolution, c'est Dieu. En attendant le moment où toutes les consciences, même les vôtres, comprendront, et où tous les fanatismes, même les nôtres, s'évanouiront, en attendant que cette grande clarté soit faite, personne n'aura-t-il pitié de vos ténèbres ? Je viens à vous, je vous offre ma tête ; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grâce de me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le puis. C'est un instant suprême ; je fais un dernier effort. Oui, celui qui vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prêtre. Le citoyen vous combat, mais le prêtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la défense de vos enfants et de vos femmes. Je prends leur défense contre vous. O mes frères...

- Va, prêche ! ricana l'Imânus.

Cimourdain continua :

- Mes frères, ne laissez pas sonner l'heure exécrable. On va ici s'entr'égorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront pas le soleil de demain ; oui, beaucoup d'entre nous périront, et vous, vous tous, vous allez mourir. Faites-vous grâce à vous-mêmes. Pourquoi verser tout ce sang quand c'est inutile ? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux suffisent ?

- Deux ? dit l'Imânus.

- Oui. Deux.

- Qui ?

- Lantenac et moi.

Et Cimourdain éleva la voix :

- Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve : donnez-nous Lantenac, et prenez-moi. Lantenac sera guillotiné, et vous ferez de moi ce que vous voudrez.

- Prêtre, hurla l'Imânus, si nous t'avions, nous te brûlerions à petit feu.

- J'y consens, dit Cimourdain.

Et il reprit :

- Vous, les condamnés qui êtes dans cette tour, vous pouvez tous dans une heure être vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous ?

L'Imânus éclata.

- Tu n'es pas seulement scélérat, tu es fou. Ah çà, pourquoi viens-tu nous déranger ? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler ? Nous, livrer monseigneur ! Qu'est-ce que tu veux ?

- Sa tête. Et je vous offre...

- Ta peau. Car nous t'écorcherions comme un chien, curé Cimourdain. Eh bien, non, ta peau ne vaut pas sa tête. Va-t'en.

- Cela va être horrible. Une dernière fois, réfléchissez.

La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire. Les chefs ont de ces sinistres égoïsmes. C'est un des droits de la responsabilité.

L'Imânus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria :

- Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles sont faites, et nous n'avons rien à y changer. Acceptez-les, sinon, malheur ! Consentez-vous ? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont là, et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve, à tous.

- A tous, oui, répondit Cimourdain, excepté un.

- Lequel ?

- Lantenac.

- Monseigneur ! livrer monseigneur ! Jamais.

- Il nous faut Lantenac.

- Jamais.

- Nous ne pouvons traiter qu'à cette condition.

- Alors commencez.

Le silence se fit.

L'Imânus, après avoir sonné avec sa trompe le coup de signal, redescendit ; le marquis mit l'épée à la main ; les dix-neuf assiégés se groupèrent en silence dans la salle basse, en arrière de la retirade, et se mirent à genoux ; ils entendaient le pas mesuré de la colonne d'attaque qui avançait vers la tour dans l'obscurité ; ce bruit se rapprochait ; tout à coup ils le sentirent tout près d'eux, à la bouche même de la brèche. Alors tous, agenouillés, épaulèrent à travers les fentes de la retirade leurs fusils et leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui était le prêtre Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans la main gauche, dit d'une voix grave :

- Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

Tous firent feu à la fois, et la lutte s'engagea.

IX

TITANS CONTRE GEANTS


Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales ; à ces " attaques à armes courtes " qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait dans les places fortes par les fausses brayes, assauts tragiques, où, dit le vieux sergent de la province d'Alentejo, " les fourneaux ayant fait leur effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés ".

Le lieu d'attaque était horrible ; c'était une de ces brèches qu'on appelle en langue du métier brèches sans voûte, c'est-à-dire, on se le rappelle, une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache qui entaille.

C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille déchiquetée ; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement effroyable. Il fallait entrer dans ce trou et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entreponts des vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de l'horreur. Il est affreux de s'entretuer avec un plafond sur la tête. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent ; le cri de Gauvain s'éleva : Fonçons ! puis le cri de Lantenac : Faites ferme contre l'ennemi ! puis le cri de l'Imânus : A moi les Mainiaux ! puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer ; on était dans une noirceur rougeâtre ; qui entrait là était subitement sourd et aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres. On marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants ; par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre fumait dehors dans l'herbe.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante était blessée.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer, dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie éclaira un visage tout près de lui.

- Cimourdain ! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici ?

C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit :

- Je viens être près de toi.

- Mais vous allez vous faire tuer !

- bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc ?

- Mais je suis nécessaire ici. Vous pas.

- Puisque tu y es, il faut que j'y sois.

- Non, mon maître.

- Si, mon enfant !

Et Cimourdain resta près de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.

Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait finir par vaincre. Les assaillants étaient à découvert et les assaillis étaient à l'abri ; dix assiégeants tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient.

Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement mutilé. C'était un Breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier étage, espérant pouvoir là prier et mourir.

Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un peu.

En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix :

- Assiégés ! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps ? Vous êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.

- Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac.

Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain.

La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte ; cela permettait aux assiégés de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.

- L'assaut à la retirade ! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté pour escalader la retirade ?

- Moi, dit le sergent Radoub.

X

RADOUB


Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut jeté ce cri : Moi ! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé, rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite ? Un tel homme fuir ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?

Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait qui veut dire : Je ne m'étais pas trompé.

Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter ? Par la lézarde, oui, à la condition d'être un chat.

C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle " les athlètes agiles ". On peut être vieux soldat et homme jeune ; Radoub, qui avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule leste.

Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux pistolets passait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un escalier. N'avoir pas de souliers lui fut