|
TEXTE
Excellences
et chers Messieurs,
A vous Tous Nous
présentons notre salut cordial et respectueux, nos vifs remerciements, nos vœux
fervents pour l’année 1970.
Et
Nous remercions particulièrement votre Doyen, qui s’est fait aimablement
l’interprète des pensées et des sentiments du Corps Diplomatique accrédité près
le Saint-Siège, les exprimant en des paroles si nobles et si déférentes envers
notre humble personne.
Votre
présence même, qui se renouvelle chaque année, en cette circonstance et Nous
est particulièrement agréable, constitue à sa manière une reconnaissance
hautement qualifiée de la mission de l’Eglise dans le monde. Représentants de
nations si nombreuses et si diverses, vous êtes comme une synthèse du monde, et
vous attestez que l’Eglise et le Siège Apostolique ne sont pas étrangers aux
multiples et graves problèmes concernant le monde. C’est là, pour Nous, un
témoignage précieux qui Nous réconforte dans l’accomplissement de nos
responsabilités; un témoignage qui Nous invite à réfléchir avec vous à une
question souvent débattue aujourd’hui: le Saint-Siège a-t-il raison de se
servir de cette forme d’activité qui s’appelle la diplomatie? Celle-ci
n’est-elle pas totalement étrangère à la nature et à la fin de l’Eglise? Ne
risque-t-elle pas de l’assimiler aux institutions et aux organismes d’ordre
temporel avec lesquels elle ne peut ni ne doit être confondue?
Lorsqu’il
s’agit des Etats, une telle question ne se pose pas, car - en dépit des formes
nouvelles que revêtent aujourd’hui les rapports internationaux - l’activité
diplomatique demeure pour eux un instrument privilégié, consacré par une
expérience historique pluriséculaire.
Mais pour
l’Eglise, dont le rôle est essentiellement religieux, le recours à la
diplomatie est-il vraiment justifié?
Vous,
Messieurs les Ambassadeurs, en toute connaissance de cause vous pouvez répondre
à cette question; vous pouvez dire qu’il y a des motifs valables à ce que le
Saint-Siège vous reçoive et traite avec vous, à ce qu’il envoie lui-même ses
propres représentants pour exercer des fonctions analogues auprès de vos
Gouvernements.
L’activité
diplomatique du Saint-Siège, en effet, répond, d’une manière très adaptée, aux
développements actuels de la vie internationale et aux nécessités présentes de
la mission que l’Eglise doit remplir dans le monde contemporain: de cette
mission dont a parlé le Concile Vatican II, en affirmant solennellement que
1’Eglise est appelée à donner, et qu’elle entend bien le faire de toute ses
forces, une aide déterminante à la société, en fortifiant et complétant l’union
de la famille humaine: « ‘Comme, de par sa mission et sa nature -est-il écrit
dans la Constitution Gaudium et spes -,
(Gaudium et spes, 42) 1’Eglise
n’est liée à aucune forme particulière de culture, ni à aucun système
politique, économique ou social, par cette universalité même, elle peut être un
lien très étroit entre les différentes communautés humaines et entre les
différentes nations, pourvu que celles-ci lui fassent confiance et lui
reconnaissent en fait une authentique liberté pour l’accomplissement de sa
mission ».l Telle est bien l’action qu’entend exercer le Saint-Siège:
contribuer à rendre plus étroits les liens entre les nations, dans une loyale
réciprocité, attentive à reconnaître les droits et devoirs de chacun. Les
Pontifes Romains, particulièrement à l’époque moderne et contemporaine, ont
pris une conscience de plus en plus vive de cette responsabilité, qui découle
directement de leur mission, Et ils ont répondu à cet impératif inhérent à leur
mandat: celui de s’intéresser aussi à la société civile, non pas pour s’ingérer
indûment dans un domaine qui n’est pas de leur compétence, mais pour favoriser
le respect des principes de base de la vie civile et internationale, la justice
envers tous, la concorde mutuelle, la collaboration entre les peuples: en un
mot, pour concourir à la recherche pacifique de ce bien commun, dont l’autorité
temporelle doit être le garant, pour servir et défendre la paix. Ecoutons
encore la Constitution Gaudium et spes: « La paix
n’est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas seulement à
assurer l’équilibre de forces adverses; elle ne provient pas non plus d’une
domination despotique, ‘mais c’est en toute vérité qu’on la définit “ ouvre de
justice “.( Is. 32, 17) Elle est le fruit d’un ordre inscrit dans la
société humaine par son divin fondateur, et qui doit être réalisé par des
hommes qui ne cessent d’aspirer à une justice plus parfaite ...
Toutefois,
la paix terrestre qui naît de l’amour du prochain est elle-même image et effet
de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père ».( Gaudium
et spes, 78.)
Le
Pape pourrait-il vraiment se désintéresser d’une telle tâche, qui part du cœur
même de Dieu? Pourrait-il oublier que la paix, annoncée à la crèche de
Jésus-Christ en la sainte nuit de Noël, doit être sur terre le reflet de la
paix de Dieu?
Au
regard de quiconque veut bien aborder objectivement les problèmes, il est clair
que toute l’activité de 1’Eglise dans le monde est au service de la paix.
1. De la paix à l’intérieur des diverses communautés
nationales tout d’abord, en les aidant « à triompher de l’égoïsme, de l’orgueil
et des rivalités, à surmonter les ambitions et les injustices, à ouvrir à tous
les voies d’une vie plus humaine, où chacun soit aimé et aidé comme son frère
)» ( Populorum progressio, 8 2).
A
cette action quotidienne des chrétiens, guidés par les pasteurs responsables,
les représentants du Saint-Siège apportent, dans l’exercice de leur mission, un
concours très efficace, en même temps qu’ils aident les églises locales à
resserrer leurs liens avec Nous.
Ainsi
peut être fournie une précieuse contribution à la promotion humaine sous ses
divers aspects: spirituel, moral, culturel, social.
Ainsi
est favorisé le développement du pays. Ainsi se construit la société de demain,
dans l’équilibre dynamique des groupes qui la composent. Dans le domaine qui
lui revient et avec un désintéressement évangélique, le représentant du
Saint-Siège appuie les initiatives qui tendent à cette éducation des
communautés, des familles et des personnes. A cette mission correspond aussi,
Messieurs les Ambassadeurs, votre propre activité qui demeure très différente,
comme Nous l’avons dit, de l’action diplomatique menée près de tout autre Etat,
et qui cherche elle aussi à établir la paix, en maintenant Continuellement avec
le Siège Apostolique des contacts étroits qui, soyez-en sûrs, sont toujours
hautement appréciés.
2. Cette action au service de la paix s’étend aussi à la paix extérieure,
internationale, visant à éliminer les différends de toute sorte entre
les peuples. Sur ce point, l’action du Saint-Siège voudrait apporter toute
l’aide qu’elle est en mesure de fournir. Elle permet au Pape de ne pas se
limiter à faire des déclarations de principe, à lancer des affirmations
solennelles mais purement théoriques, mais d’intervenir sur le plan concret de
l’action pour la paix, voire même entre les parties en désaccord. C’est ainsi
qu’a fait notre Prédécesseur Pie XII dans la tragique guerre mondiale qui a
bouleversé le monde; et les documents actuellement en cours de publication en
sont la preuve la plus convaincante. C’est ce qu’a fait Jean XXIII de vénérée
mémoire dans les moments de grave tension internationale, en offrant sa très
haute médiation. C’est ce que Nous cherchons modestement à faire Nous aussi dans
les guerres qui continuent, hélas, d’exercer leurs ravages. Tout ceci a été
possible, grâce aux moyens offerts par l’activité diplomatique. Ici encore,
quelle aide précieuse le Pape trouve, Messieurs les Ambassadeurs, en votre
collaboration qui est parfois le chemin irremplaçable pour atteindre des buts
si nobles et si urgents!
L’activité
diplomatique permet donc au Saint-Siège d’intervenir sur le plan international,
en aidant les efforts accomplis pour l’heureux affermissement de la communauté
des diverses nations, en contribuant à assurer à de tels efforts ce contenu
éthique et spirituel, sans lequel ils seraient voués à la faillite, en se
maintenant à l’égale distance de toute partialité, de tout excès.
Pour
remplir sa mission, 1’Eglise emploie aussi des moyens qui revêtent aujourd’hui
de nouvelles expressions, en particulier dans ses rapports avec les Organismes
internationaux. En poursuivant toujours sa fin propre, le salut spirituel des
hommes, elle travaille aussi à promouvoir la dignité de la personne et le
progrès des peuples dans la justice et dans la paix. Ses contacts qualifiés
dans le domaine international permettent au Saint-Siège de mieux faire entendre
sa propre voix, de mieux faire valoir ses propres suggestions, et de traiter
avec ceux qui ont en main le sort des peuples, dans une position de respect
mutuel.
Le
désintéressement complet, radical, d’une telle activité pour tout ce qui
pourrait avoir une fin temporelle et territoriale propres, et son total
dévouement aux problèmes de la vie de l’humanité sont mis en valeur, même
visiblement, par la nature et la physionomie universelle, catholique et
supranationale de 1’Eglise et du Siège Apostolique.
Nous
voudrions, dans ce domaine, manifester toujours plus clairement cette pauvreté
évangélique qui est pour nous une loi de notre divin Maître. Et Nous voudrions
aussi que vous, Excellences et chers Messieurs, sachiez bien que lorsque le
Siège Apostolique agit aux fins que Nous avons indiquées, il est mû non pas par
des considérations calculées et occultes de profit personnel et de puissance,
mais par le service de la justice, de la paix et de la communauté
internationale.
Et
même lorsqu’il entretient un dialogue loyal avec les Etats en vue de faire
reconnaître les droits et la liberté de l’Eglise, il n’ambitionne nullement des
privilèges ou des intérêts égoïstes, mais il agit au service et au bénéfice de
l’homme, sujet commun de la société civile et de l’Eglise, comme au profit
moral des Etats dans lesquels est à l’œuvre la communauté religieuse fondée par
le Christ Seigneur.
Experte
en humanité, connaissant bien par conséquent ce qu’il y a dans le cœur de l’homme,
promotrice d’un humanisme authentique et ouvert au transcendant, 1’Eglise
établit des contacts adéquats et féconds avec votre diplomatie, pour aider le
monde moderne à résoudre ses contradictions et à réaliser une paix dynamique et
constructive, centrée sur la reconnaissance et sur la promotion des valeurs
humaines, personnelles et sociales.
Laissez-Nous
vous dire, au terme de cet entretien, combien Nous apprécions votre noble
travail et la collaboration intelligente et généreuse que vous apportez à notre
activité, au bénéfice d’abord de vos nations respectives, et aussi de la paix
mondiale. De tels efforts communs, si profitables, cette rencontre qui inaugure
l’année nouvelle est certainement un symbole hautement significatif. Volontiers,
Nous en recueillons la valeur salutaire: c’est pour Nous un encouragement, et
pour vous un heureux présage. Dans ces sentiments, Nous invoquons sur vos
personnes, comme sur vos familles, et sur les nobles Nations que vous
représentez, l’aide constante du Dieu tout-puissant, qui ne manque jamais de
nous assister.
Et
maintenant, permettez-Nous d’ajouter un mot encore à tout ce que Nous venons de
dire en cette circonstance particulière. Les événements douloureux de ces
derniers jours qui ont pour théâtre ces terres d’Afrique qui Nous sont si
chères appellent tous les hommes de bonne volonté à tenter l’impossible pour
éviter que le conflit nigérian - qui semble toucher à son terme - ne devienne
une affreuse tragédie, et ne se termine dans un épilogue plus cruel encore que
l’horreur entraînée par tout conflit.
Nous-même,
dans Notre récent voyage en Afrique comme en chaque occasion, Nous avons fait
tout ce qui était en notre pouvoir pour épargner des vies humaines, et susciter
une négociation pacifique.
Nous
n’avons jamais manqué d’assister et de secourir, par tous les moyens en Notre
disposition, les nécessiteux et les affamés. Vous pouvez comprendre avec quelle
émotion Nous élevons cet appel à vous, Excellences et chers Messieurs, et par
votre intermédiaire, à tous vos gouvernements, afin que le concours empressé de
tous les hommes de bonne volonté réussisse à empêcher de nouvelles effusions de
sang, et à épargner les vies innocentes dans le respect du droit international.
Nous
savons que les Autorités nigérianes ont de nouveau manifesté leur volonté
d’assurer à tous, y compris ceux de la partie adverse, le respect des droits
humains et civils, comme déjà elles avaient depuis quelque temps demandé la
présence de certains Observateurs en provenance de diverses nations et
d’organisations internationales: cela représente déjà un bon présage et une
heureuse promesse. Puisse l’histoire attester demain la magnanimité de tous
ceux qui auront pris part à ce dénouement décisif. Le Saint-Siège est disposé à
tout faire pour sa part afin d’humaniser cette douloureuse situation, et dans
ce but il est prêt à mettre en œuvre tous les moyens dont il dispose. Que les
armes se taisent, et que très haut se fassent entendre les voix de la
solidarité et de la charité. Puissent les efforts des peuples généreux et notre
prière au Dieu de la paix attirer sur la terre africaine ces dons précieux.
|