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Chapitre IV
Monsieur Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à raviver
sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les compagnies en
une seule était mal vue ; on criait au monopole, comme s'il ne fallait pas,
pour de telles exploitations, d'immenses capitaux !
Deslauriers, qui venait de lire exprès l'ouvrage de Gobet et les articles de M.
Chappe dans le Journal des Mines, connaissait la question parfaitement. Il
démontra que la loi de 1810 établissait au profit du concessionnaire un droit
impermutable. D'ailleurs, on pouvait donner à l'entreprise une couleur
démocratique : empêcher les réunions houillères était un attentat contre le
principe même d'association.
M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la manière
dont il payerait son travail, il fit des promesses d'autant meilleures qu'elles
n'étaient pas précises.
Deslauriers s'en revint chez Frédéric et lui rapporta la conférence. De plus,
il avait vu Mme Dambreuse au bas de l'escalier, comme il sortait.
-- " Je t'en fais mes compliments, saprelotte ! "
Puis ils causèrent de l'élection. Il y avait quelque chose à inventer.
Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d'écriture destinée aux
journaux et qui était une lettre familière, où M. Dambreuse approuvait la
candidature de leur ami. Soutenue par un conservateur et prônée par un rouge,
elle devait réussir. Comment le capitaliste signait-il une pareille
élucubration ? L'avocat, sans le moindre embarras, de lui- même, avait été la
montrer à Mme Dambreuse, qui, la trouvant fort bien, s'était chargée du reste.
Cette démarche surprit Frédéric. Il l'approuva cependant ; puis, comme
Deslauriers s'aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position vis-à-vis de
Louise.
-- " Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles ; je
les arrangerai ; elle est assez jeune pour attendre ! "
Deslauriers partit ; et Frédéric se considéra comme un homme très fort. Il
éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. Sa joie de
posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste ; le sentiment
s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait des douceurs partout.
La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre plusieurs
personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le faisait rêver à d'autres
attitudes ; pendant qu'elle causait d'un ton froid, il se rappelait ses mots
d'amour balbutiés ; tous les respects pour sa vertu le délectaient comme un
hommage retournant vers lui ; et il avait parfois des envies de s'écrier :
" Mais je la connais mieux que vous ! Elle est à moi ! "
Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme Dambreuse,
durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.
Il arrivait presque toujours avant elle ; et il la voyait entrer, les bras nus,
l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle s'arrêtait sur le seuil
(le linteau de la porte l'entourait comme un cadre), et elle avait un léger
mouvement d'indécision, en clignant les paupières, pour découvrir s'il était
là. Elle le ramenait dans sa voiture ; la pluie fouettait les vasistas ; les
passants, tels que des ombres, s'agitaient dans la boue ; et, serrés l'un
contre l'autre, ils apercevaient tout cela confusément, avec un dédain
tranquille. Sous des prétextes différents, il restait encore une bonne heure
dans sa chambre.
C'était par ennui, surtout, que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière
épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit
à le combler d'adulations et de caresses.
Elle lui envoyait des fleurs ; elle lui fit une chaise en tapisserie ; elle lui
donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d'un usage
quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces
prévenances le charmèrent d'abord, et bientôt lui parurent toutes simples.
Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage, sortait par
l'autre bout ; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le
visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras,
vivement, pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient,
le portier faisait des courses ; elle jetait les yeux tout à l'entour ; rien à
craindre ! et elle poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La
chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se
présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être
dangereuses ; il la blâma de son imprudence ; elle lui déplut, du reste. Son
corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.
Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens. Il n'en
feignait pas moins de grandes ardeurs ; mais pour les ressentir, il lui fallait
évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux.
Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, et plus que
jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. Puisqu'il avait un
marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en servît.
Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet ; et, à son
exclamation d'étonnement, répondit qu'il était secrétaire de Deslauriers. Il
lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes nouvelles, et le
blâmait cependant de sa négligence ; il fallait venir là-bas.
Le futur député dit qu'il se mettrait en route le surlendemain.
Sénécal n'exprima pas d'opinion sur cette candidature. Il parla de sa personne
et des affaires du pays.
Si lamentables qu'elles fussent, elles le réjouissaient ; car on marchait au
communisme. D'abord, l'Administration y menait d'elle-même, puisque, chaque
jour, il y avait plus de choses régies par le Gouvernement. Quant à la
Propriété, la Constitution de 48, malgré ses faiblesses, ne l'avait pas ménagée
; au nom de l'utilité publique, l'Etat pouvait prendre désormais ce qu'il
jugeait lui convenir.
Sénécal se déclara pour l'Autorité ; et Frédéric aperçut dans ses discours
l'exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain tonna même
contre l'insuffisance des masses.
-- " Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI
devant la Convention nationale, et sauva le peuple. La fin des choses les rend
légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la tyrannie, pourvu
que le tyran fasse le bien ! "
Leur discussion dura longtemps, et, comme il s'en allait, Sénécal avoua
(c'était le but de sa visite, peut-être) que Deslauriers s'impatientait
beaucoup du silence de M. Dambreuse.
Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa qualité
d'intime le faisant admettre près de lui.
La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement le capitaliste. Le
soir même, il fut pris d'une grande chaleur dans la poitrine, avec une
oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des sangsues amenèrent un soulagement
immédiat. La toux sèche disparut, la respiration devint plus calme ; et, huit
jours après, il dit en avalant un bouillon :
-- " Ah ! ça va mieux ! Mais j'ai manqué faire le grand voyage ! "
-- " Pas sans moi ! s'écria Mme Dambreuse, notifiant par ce mot qu'elle
n'aurait pu lui survivre.
Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier sourire,
où il y avait à la fois de la résignation, de l'indulgence, de l'ironie, et
même comme une pointe, un sous-entendu presque gai.
Frédéric voulut partir pour Nogent, Mme Dambreuse s'y opposa ; et il défaisait
et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives de la maladie.
Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. " Les princes de la
science " , consultés, n'avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes
enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois le
désir de voir Cécile, qui était à l'autre bout de la France, avec son mari,
nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu'on la fît venir. Mme
Dambreuse écrivit trois lettres, et les lui montra.
Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d'une seconde, ne se
couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire chez le concierge
s'informaient d'elle avec admiration ; et les passants étaient saisis de
respect devant la quantité de paille qu'il y avait dans la rue, sous les
fenêtres.
Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le médecin
de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.
Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin,
curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire, et attendit.
La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre
inégalement. Frédéric et Mme Dambreuse, au pied de la couche, observaient le
moribond. Dans l'embrasure d'une croisée, le prêtre et le médecin causaient à
demi-voix ; la bonne soeur,, à genoux, marmottait des prières.
Enfin, un râle s'éleva. Les mains se refroidissaient, la face commençait à
pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une respiration énorme ; elles
devinrent de plus en plus rares ; deux ou trois paroles confuses lui
échappèrent ; il exhala un petit souffle en même temps qu'il tournait ses yeux,
et la tête retomba de côté sur l'oreiller.
Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.
Mme Dambreuse s'approcha ; et, sans effort, avec la simplicité du devoir, elle
lui ferma les paupières.
Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le spasme
d'un désespoir contenu, et sortit de l'appartement, appuyée sur le médecin et
la religieuse. Un quart d'heure après, Frédéric monta dans sa chambre.
On y sentait une odeur indéfinissable, émanation des choses délicates qui
l'emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire s'étalait, tranchant sur le
couvre-pied rose.
Mme Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui supposer de
violents regrets, il la croyait un peu triste ; et, d'une voix dolente :
-- " Tu souffres ? "
-- " Moi ? Non, pas du tout. "
Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina ; puis elle lui dit
de ne pas se gêner.
-- " Fume si tu veux ! Tu es chez moi. "
Et, avec un grand soupir :
-- " Ah ! sainte Vierge ! quel débarras ! "
Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main :
-- " On était libre, pourtant ! "
Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse.
-- " Eh ! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles
angoisses j'ai vécu ! "
-- " Comment ? "
-- " Mais oui ! Etait-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi
cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq ans de
ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque sottise ? "
Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime de la
séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M. Dambreuse, par
leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance, quinze mille livres de
rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu de temps après, il avait fait un
testament où il lui donnait toute sa fortune ; et elle l'évaluait, autant qu'il
était possible de le savoir maintenant, à plus de trois millions.
Frédéric ouvrit de grands yeux.
-- " Ça en valait la peine, n'est-ce pas ? J'y ai contribué, du reste !
C'était mon bien que je défendais ; Cécile m'aurait dépouillée, injustement.
"
-- " Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père ? " dit Frédéric.
A cette question, Mme Dambreuse le considéra ; puis, d'un ton sec :
-- " Je n'en sais rien ! Faute de coeur, sans doute ! Oh ! je la connais !
Aussi elle n'aura pas de moi une obole ! "
Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.
-- " Ah ! son mariage ! " fit en ricanant Mme Dambreuse.
Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui était
jalouse, intéressée, hypocrite. " Tous les défauts de son père ! "
Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi profonde,
impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, " un mauvais homme, un
mauvais homme ! "
Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en faire
une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans une bergère,
réfléchissait, scandalisé.
Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.
-- " Toi seul es bon ! Il n'y a que toi que j'aime ! "
En le regardant, son coeur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena des
larmes aux paupières, et elle murmura :
-- " Veux-tu m'épouser ? "
Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait. Elle répéta
plus haut :
-- " Veux-tu m'épouser ? "
Enfin, il dit, en souriant :
-- " Tu en doutes ? "
Puis une pudeur le prit et, pour faire au défunt une sorte de réparation, il
s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait honte de ce pieux
sentiment, il ajouta d'un ton dégagé :
-- " Ce serait peut-être plus convenable. "
-- " Oui, peut-être bien " , dit-elle, " à cause des domestiques
! "
On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était au pied
; et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme maigre, l'air
espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte d'une serviette blanche,
trois flambeaux brûlaient.
Frédéric prit une chaise, et regarda le mort.
Son visage était jaune comme de la paille ; un peu d'écume sanguinolente
marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, un gilet
de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses bras croisés.
Elle était finie, cette existence pleine d'agitations ! Combien n'avait-il pas
fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires,
entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il
avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les
régimes, chérissant le Pouvoir d'un tel amour, qu'il aurait payé pour se
vendre.
Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en Picardie, le
bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des valeurs mobilières
considérables.
Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune ; et elle allait, pourtant,
lui appartenir ! Il songea d'abord à " ce qu'on dirait " , à un
cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa famille
dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus la même,
naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de travail. Rien
n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second étage, une galerie de
tableaux. Il y avait moyen, peut-être, d'organiser en bas une salle de bains
turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce déplaisante, à quoi pouvait- elle
servir ?
Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne soeur arrangeant le feu,
interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les confirmait ; le
cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient rouvertes ; et les pupilles,
bien que noyées dans des ténèbres visqueuses, avaient une expression
énigmatique, intolérable. Frédéric croyait y voir comme un jugement porté sur
lui ; et il sentait presque un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre
de cet homme, qui, au contraire... " Allons donc ! un vieux misérable !
" et il le considérait de plus près, pour se raffermir, en lui criant
mentalement :
" Eh bien, quoi ? Est-ce que je t'ai tué ? "
Cependant, le prêtre lisait son bréviaire ; la religieuse, immobile,
sommeillait ; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.
On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes défilant
vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa, puis une compagnie
d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups de marteau, des cris de
vendeurs ambulants, des éclats de trompette ; tout déjà se confondait dans la
grande voix de Paris qui s'éveille.
Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie pour
faire la déclaration ; puis, quand le médecin des morts eut donné un
certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille choisissait,
et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.
L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses classes
d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on un char avec
galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux, des aigrettes aux
valets, des initiales ou un blason, des lampes funèbres, un homme pour porter
les honneurs, et combien de voitures ? Frédéric fut large ; Mme Dambreuse
tenait à ne rien ménager.
Puis, il se rendit à l'église.
Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes funèbres ;
ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment inutile : beaucoup de
cierges valait mieux ! On convint d'une messe basse, relevée de musique.
Frédéric signa ce qui était convenu, avec obligation solidaire de payer tous
les frais.
Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une concession de
deux mètres en longueur sur un de largeur, coûtait cinq cents francs. Etait-ce
une concession mi-séculaire ou perpétuelle ?
-- " Oh ! perpétuelle ! " dit Frédéric.
Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de l'hôtel, un
marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de tombeaux grecs,
égyptiens, mauresques ; mais l'architecte de la maison en avait déjà conféré
avec Madame ; et, sur la table, dans le vestibule, il y avait toutes sortes de
prospectus relatifs au nettoyage des matelas, à la désinfection des chambres, à
divers procédés d'embaumement.
Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des domestiques ;
et il dut faire une dernière course, car il avait commandé des gants de castor,
et c'étaient des gants de filoselle qui convenaient.
Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait de
monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique, disaient :
-- " Moi qui l'ai encore vu il y a un mois ! Mon Dieu ! c'est notre sort à
tous ! "
-- " Oui ; mais tâchons que ce soit le plus tard possible ! "
Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait des
dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le maître des
cérémonies en habit noir à la française et culotte courte, avec manteau,
pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras, articula, en saluant, les
mots d'usage :
-- " Messieurs, quand il vous fera plaisir. "
On partit.
C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il faisait un
temps clair et doux ; et la brise qui secouait un peu les baraques de toile,
gonflait, par les bords, l'immense drap noir accroché sur le portail. L'écusson
de M. Dambreuse, occupant un carré de velours, s'y répétait trois fois. Il
était de sable au senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent, avec la
couronne de comte, et cette devise : Par toutes voies .
Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil, et l'on
entra.
Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir. Le
catafalque au bas du choeur formait, avec ses grands cierges, un seul foyer de
lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres, des flammes
d'esprit-de-vin brûlaient.
Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres dans la nef
; et l'office commença.
A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde, que le
maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe de se lever, de
s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux contrebasses alternaient avec
les voix ; dans les intervalles de silence, on entendait le marmottement du
prêtre à l'autel ; puis la musique et les chants reprenaient.
Un jour mat tombait des trois coupoles ; mais la porte ouverte envoyait
horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes les têtes
nues ; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait une ombre, pénétrée
par le reflet des ors décorant la nervure des pendentifs et le feuillage des
chapiteaux.
Frédéric, pour se distraire, écouta le Dies irae ; il considérait les
assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentaient la
vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de lui, et commença
tout de suite, à propos de fresques, une longue dissertation. La cloche tinta.
On sortit de l'église.
Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets, s'achemina vers
le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs ayant des tresses dans la
crinière, des panaches sur la tête, et qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de
larges caparaçons brodés d'argent. Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait
un chapeau à trois cornes avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient
tenus par quatre personnages : un questeur de la Chambre des députés, un membre
du Conseil général de l'Aube, un délégué des houilles, -- et Fumichon, comme
ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les conviés,
par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.
Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient ; des femmes, leur marmot entre
les bras, montaient sur des chaises ; et des gens qui prenaient des chopes dans
les cafés apparaissaient aux fenêtres, une queue de billard à la main.
La route était longue ; et, -- comme dans les repas de cérémonie où l'on est
réservé d'abord, puis expansif, -- la tenue générale se relâcha bientôt. On ne
causait que du refus d'allocation fait par la Chambre au Président.
M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert, " magnifique, comme
d'habitude " , " et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, enfin toute la
commission aurait dû suivre, peut-être, l'avis de MM. Quentin- Bauchard et
Dufour.
Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par des
boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur et des rondelles
noires couvertes de dessins et de lettres d'or, -- ce qui les fait ressembler à
des grottes pleines de stalactites et à des magasins de faïence. Mais, devant
la grille du cimetière, tout le monde, instantanément, se tut.
Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, pyramides,
temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte de bronze. On
apercevait dans quelques-uns, des espèces de boudoirs funèbres, avec des
fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles d'araignée pendaient comme des
haillons aux chaînettes des urnes ; et de la poussière couvrait les bouquets à
rubans de satin et les crucifix. Partout, entre les balustres, sur les
tombeaux, des couronnes d'immortelles et des chandeliers, des vases, des
fleurs, des disques noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre ;
petits garçons et petites demoiselles, ou petits anges tenus en l'air par un
fil de laiton ; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. D'énormes
câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du haut des stèles
jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme des boas. Le soleil,
frappant dessus, les faisait scintiller entre les croix de bois noir ; -- et le
corbillard s'avançait dans les grands chemins, qui sont pavés comme les rues
d'une ville. De temps à autre, les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la
robe traînant dans l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons
blanchâtres sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes
abandonnées, des débris que l'on brûlait.
La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de Benjamin
Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente abrupte. On a sous
les pieds des sommets d'arbres verts ; plus loin, des cheminées de pompes à
feu, puis toute la grande ville.
Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.
Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième, au nom du Conseil
général de l'Aube, le troisième, au nom de la Société houillère de
Sâone-et-Loire, le quatrième, au nom de la Société d'agriculture de l'Yonne ;
et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique. Enfin, on s'en
allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième discours, au nom de la
Société des antiquaires d'Amiens.
Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le Socialisme, dont M.
Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de l'anarchie et son
dévouement à l'ordre qui avaient abrégé ses jours. On exalta ses lumières, sa
probité, sa générosité et même son mutisme comme représentant du peuple, car,
s'il n'était pas orateur, il possédait en revanche ces qualités solides, mille
fois préférables, etc., avec tous les mots qu'il faut dire : " Fin
prématurée, -- regrets éternels, -- l'autre patrie, -- adieu, ou plutôt non, au
revoir ! "
La terre, mêlée de cailloux, retomba ; et il ne devait plus en être question
dans le monde.
On en parla encore un peu en descendant le cimetière ; et on ne se gênait pas
pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte de l'enterrement dans les
journaux, reprit même, en blague, tous les discours ; -- car enfin le bonhomme
Dambreuse avait été un des potdevinistes les plus distingués du dernier règne.
Puis les voitures de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La
cérémonie n'avait pas duré trop longtemps ; on s'en félicitait.
Frédéric, fatigué, rentra chez lui.
Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que Madame
travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs étaient ouverts
pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et de gauche ; un rouleau de
paperasses ayant pour titre : " Recouvrements désespérés " , traînait
par terre ; il manqua tomber dessus et le ramassa. Mme Dambreuse disparaissait,
ensevelie dans le grand fauteuil.
-- " Eh bien ? Où êtes-vous donc ? qu'y a-t-il ? "
Elle se leva d'un bond.
-- " Ce qu'il y a ? Je suis ruinée, ruinée ! entends-tu ? "
M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude, et lui avait
communiqué un testament, écrit par son mari, avant leur mariage. Il léguait
tout à Cécile ; et l'autre testament était perdu. Frédéric devint très pâle.
Sans doute elle avait mal cherché ?
-- " Mais regarde donc ! " dit Mme Dambreuse, en lui montrant
l'appartement.
Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et elle avait
retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les paillassons, quand tout à
coup, poussant un cri aigu, elle se précipita dans un angle où elle venait
d'apercevoir une petite boîte à serrure de cuivre ; elle l'ouvrit, rien !
-- " Ah ! le misérable ! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement !
"
Puis elle éclata en sanglots.
-- " Il est peut-être ailleurs ? " dit Frédéric.
-- " Eh non ! il était là ! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement.
Il est brûlé ! j'en suis certaine ! "
Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu pour donner
des signatures.
-- " C'est alors qu'il aura fait le coup ! "
Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas plus
lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse devant les
coffres-forts béants. Enfin sa douleur, -- malgré la bassesse du motif - -
semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en lui disant qu'après
tout, elle n'était pas réduite à la misère.
-- " C'est la misère, puisque je ne peux pas t'offrir une grande fortune !
"
Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter l'hôtel, qui
en valait de dix-huit à vingt, peut-être.
Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas moins une
déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il aurait menée !
L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il réfléchit une minute ; puis,
d'un air tendre :
-- " J'aurai toujours ta personne ! "
Elle se jeta dans ses bras ; et il la serra contre sa poitrine, avec un
attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme Dambreuse,
dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute rayonnante de
bonheur, et, lui prenant la main :
-- " Ah ! je n'ai jamais douté de toi ! J'y comptais ! "
Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action déplut
au jeune homme.
Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric devait
songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa candidature
d'admirables conseils.
Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie politique. Il
fallait prendre une spécialité, comme les haras par exemple, écrire plusieurs
mémoires sur une question d'intérêt local, avoir toujours à sa disposition des
bureaux de poste ou de tabac, rendre une foule de petits services. M. Dambreuse
s'était montré là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il
avait fait arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un
savetier, avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et, pour lui,
des bottes épouvantables -- qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze
jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec un revif
de grâce, de jeunesse et d'esprit.
Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux furent
tendres ; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois :
-- " Tu m'aimes, n'est-ce pas ? "
-- " Eternellement ! " répondit-il.
Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon, le prévenant que
Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant d'occupation, depuis quelques jours,
qu'il n'y pensait plus. Elle s'était mise dans un établissement spécial, à
Chaillot.
Frédéric prit un fiacre et partit.
Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses lettres : --
" Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri, sage- femme
de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de divers ouvrages, etc.
" Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une petite porte bâtarde,
l'enseigne répétait (sans le mot accouchement) : " Maison de santé de Mme Alessandri
" , avec tous ses titres.
Frédéric donna un coup de marteau.
Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le salon,
orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et d'une pendule
sous globe.
Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante ans, la
taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à Frédéric
l'heureuse délivrance de la mère, et le fit monter dans sa chambre.
Rosanette se mit à sourire ineffablement ; et, comme submergée sous les flots
d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse :
-- " Un garçon, là, là ! " en désignant près de son lit une
barcelonnette.
Il écarta les rideaux, et aperçut, au milieu des linges, quelque chose d'un
rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.
-- " Embrasse-le ! "
Il répondit, pour cacher sa répugnance :
-- " Mais j'ai peur de lui faire mal ? "
-- " Non ! non ! "
Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.
-- " Comme il te ressemble ! "
Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une effusion de
sentiment qu'il n'avait jamais vue.
Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une monstruosité
de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans toute la franchise de sa
nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint compagnie jusqu'au soir.
Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète ; les volets de la façade
restaient même constamment fermés ; sa chambre tendue en perse claire, donnait
sur un grand jardin ; Mme Alessandri, dont le seul défaut était de citer comme
intimes les médecins illustres, l'entourait d'attentions ; ses compagnes,
presque toutes des demoiselles de la province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant
personne qui vînt les voir ; Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à
Frédéric avec fierté. Il fallait parler bas, cependant ; les cloisons étaient
minces et tout le monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des
pianos.
Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de Deslauriers.
Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre rouge ; un
troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était la faute de Frédéric
; il avait laissé passer le bon moment, il aurait dû venir plus tôt, se remuer.
" On ne t'a même pas vu aux comices agricoles ! " L'avocat le blâmait
de n'avoir aucune attache dans les journaux. " Ah ! si tu avais suivi
autrefois mes conseils ! Si nous avions une feuille publique à nous ! " Il
insistait là-dessus. Du reste, beaucoup de personnes qui auraient voté en sa
faveur, par considération pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant.
Deslauriers était de ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il
lâchait son protégé.
Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.
-- " Tu n'as donc pas été à Nogent ? " dit-elle.
-- " Pourquoi ? "
-- " C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours. " Sachant la
mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes sur les houilles et
lui offrir ses services comme homme d'affaires. Cela parut étrange à Frédéric ;
et que faisait son ami, là-bas ?
Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur séparation.
-- " J'ai été malade " , répondit-il.
-- " Tu aurais dû me prévenir, au moins. "
-- " Oh ! cela n'en valait pas la peine " ; d'ailleurs, il avait eu
une foule de dérangements, des rendez-vous, des visites.
Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la
Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui restait
à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.
L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les semaines.
La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond d'une
petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre, des poules çà
et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette commençait par baiser
frénétiquement son poupon ; et, prise d'une sorte de délire, allait et venait,
essayait de traire la chèvre, mangeait du gros pain, aspirait l'odeur du
fumier, voulait en mettre un peu dans son mouchoir.
Puis ils faisaient de grandes promenades ; elle entrait chez les pépiniéristes,
arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors des murs, criait :
" Hue, bourriquet ! " aux ânes traînant une carriole, s'arrêtait à
contempler, par la grille l'intérieur des beaux jardins ; ou bien la nourrice
prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un noyer ; et les deux femmes
débitaient, pendant des heures, d'assommantes niaiseries.
Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes du
terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers poudreux
pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la verdure des taches
blanches et rouges ; et, quelquefois, la fumée d'une locomotive allongeait
horizontalement, au pied des collines couvertes de feuillages, comme une
gigantesque plume d'autruche dont le bout léger s'envolait.
Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune homme, il en
ferait son compagnon ; mais ce serait peut-être un sot, un malheureux à coup
sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait toujours ; mieux aurait valu
pour lui ne pas naître, et Frédéric murmurait : " Pauvre enfant ! "
le coeur gonflé d'une incompréhensible tristesse.
Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le grondait de
son inexactitude. Il lui faisait une histoire.
Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à quoi il
employait toutes ses soirées ; et, quand on envoyait chez lui, il n'y était
jamais ! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent presque à la fois. Il
fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse, en disant que sa mère allait
arriver.
Bientôt ces mensonges le divertirent ; il répétait à l'une le serment qu'il
venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets semblables, leur
écrivait en même temps, puis établissait entre elles des comparaisons ; -- il y
en avait une troisième toujours présente à sa pensée. L'impossibilité de
l'avoir le justifiait de ses perfidies, qui avivaient le plaisir, en y mettant
de l'alternance ; et plus il avait trompé n'importe laquelle des deux, plus
elle l'aimait, comme si leurs amours se fussent échauffées réciproquement et
que, dans une sorte d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre.
-- " Admire ma confiance ! " lui dit un jour Mme Dambreuse, en
dépliant un papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec
une certaine Rose Bron.
-- " Est-ce la demoiselle des courses, par hasard ? "
-- " Quelle absurdité ! " reprit-il. " Laisse-moi voir. "
La lettre, écrite en caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au
début, avait toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion
devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis
longtemps, selon Frédéric ; et, quand il eut fini ses protestations, elle
répliqua, tout en clignant ses paupières où brillait un regard pareil à la
pointe d'un stylet sous de la mousseline :
-- " Eh bien, et l'autre ? "
-- " Quelle autre ? "
-- " La femme du faïencier ! "
Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas.
Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté, et qu'il
vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution), elle lui dit :
-- " C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus. "
Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia :
-- " Où donc ? "
-- " Chez Mme Arnoux. "
Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était par sa
couturière en second, Mme Regimbart.
Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne !
Cependant, il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature d'un
monsieur à longues moustaches : était-ce le même sur lequel on lui avait conté
autrefois une vague histoire de suicide ? Mais il n'existait aucun moyen d'en
savoir davantage ! A quoi bon, du reste ? Les coeurs des femmes sont comme ces
petits meubles à secrets, pleins de tiroirs emboîtés les uns dans les autres ;
on se donne du mal, on se casse les ongles, et on trouve au fond quelque fleur
desséchée, des brins de poussière -- ou le vide ! Et puis il craignait
peut-être d'en trop apprendre.
Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se rendre avec lui,
le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre ; et, malgré cette union chaque
jour plus grande, tout à coup des abîmes se découvraient entre eux, à propos de
choses insignifiantes, l'appréciation d'une personne, d'une oeuvre d'art.
Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure.
Son spiritualisme (Mme Dambreuse croyait à la transmigration des âmes dans les
étoiles) ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. Elle était
hautaine avec ses gens ; ses yeux restaient secs devant les haillons des
pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions ordinaires : "
Qu'est-ce que cela me fait ? je serais bien bonne ! est-ce que j'ai besoin !
" et mille petites actions inanalysables, odieuses. Elle aurait écouté
derrière les portes ; elle devait mentir à son confesseur. Par esprit de
domination, elle voulut que Frédéric l'accompagnât le dimanche à l'église. Il
obéit, et porta le livre.
La perte de son héritage l'avait considérablement changée. Ces marques d'un
chagrin qu'on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient intéressante ;
et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde. Depuis l'insuccès
électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux deux une légation en
Allemagne ; aussi la première chose à faire était de se soumettre aux idées
régnantes.
Les uns désiraient l'Empire, d'autres les Orléans, d'autres le comte de
Chambord ; mais tous s'accordaient sur l'urgence de la décentralisation, et
plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci : couper Paris en une foule
de grandes rues afin d'y établir des villages, transférer à Versailles le siège
du Gouvernement, mettre à Bourges les écoles, supprimer les bibliothèques,
confier tout aux généraux de division ; -- et on exaltait les campagnes,
l'homme illettré ayant naturellement plus de sens que les autres ! Les haines
foisonnaient : haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands
de vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d'histoire, contre
les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute indépendance,
toute manifestation individuelle ; car il fallait " relever le principe
d'autorité " , qu'elle s'exer&cced |