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Texte
Personne n'ignore que les plus
riches bibliothèques que l'on connût dans les deux siècles passés avaient été
amassées avec toutes sortes de science et de patience, et qu'elles étaient pour
la plupart entre les mains des plus augustes magistrats de nos provinces qui y
puisaient, pour en faire gloire à la France, une accablante et quasi folle
érudition. En 1786, se trouvait auditeur en la cour des comptes de Rouen M. de
R...., d'une ancienne famille de Dieppe, lequel voyant déjà les livres, par
leur nombre et la force croissante de la presse, s'avilir, et n'être plus
dignes vraiment de la curiosité et de la peine d'un homme de bien, s'avisa de
rechercher et de recueillir les manuscrits tant anciens que nouveaux, sans
grand choix et de toute main. C'étaient des journaux de pêcheurs baleiniers de
Granville avec la relation de l'accueil que leur fit un roi de la côte
d'Afrique, et le portrait du beau singe que le prince leur offrit ; ou encore
de mariniers de Fécamp qui détaillaient la manière de prendre des encornets
pour servir d'appats à la morue du Grand Blanc. Il y avait là aussi des sermons
de curés de campagne, les lettres ci-dessus publiées de Mme de Scudéry, une vie
des saints normands, et des notes inédites de Basnage sur la coutume de Caux.
Mais la partie la plus sûrement curieuse et précieuse de cette collection
singulière était celle qui regardait les théâtres et spectacles de Normandie.
Un des considérables manuscrits de cette classe était décoré, comme tous les
autres, en dedans du cartonnage, des armoiries de M. de R...., supportées par
deux génies tenant Sphère et Caducée, et il avait pour titre : Recueil des
aventures et changements de condition de Nicolas Barillon, comédien, dit Avale
tripes, consignés par lui-même en ces 359 feuillets. Au revers du titre, il
était écrit en caractères plus modernes : «Le bonhomme Barillon composa cette
sorte de mémoires vers 1676, à Tourville en Vexin où il passa sa dernière
vieillesse, et chacun peut lire son nom sur la troisième dalle en entrant dans
l'église dont il mourut marguillier.» Oui, dans cette petite église de
Tourville, dont la flêche écaillée d'ardoises bleues est si fin effilée. Cette
besogne, de très mauvais style, mais très curieuse pour la connaissance des
farces du temps, il l'avait abandonnée aux mains de son curé ; c'est pour cela
qu'elle s'arrête court à l'année 1669. J'en ai détaché l'histoire que voici,
dont j'ai redressé de mon mieux l'orthographe et le langage.
~*~
Il n'est point d'industries, les
plus nobles et les plus humbles, auxquelles les troubles populaires n'apportent
quelque dérangement. Chacun vit dans l'inquiétude de soi et de son voisin et de
M. le cardinal, et les porte-joie, comme nous, sont ceux à qui d'abord on
tourne le dos comme à la condition la plus intempestive. Les armées des
Va-nu-pieds et les régiments de M. de Gassion avaient ruiné et culbuté, six
mois durant, la province de Normandie, si bien que, quand vint la Guibray de
l'an 1640, les paysans revoltés ayant été rangés à parfaite raison, les
bourgeois se hasardèrent hors de leurs villes, et les gentilshommes hors de
leurs châteaux, et comme cette foire est le rendez-vous de toute la province
par la multitude de ses marchands qui y viennent de tous les points du royaume
et même de l'univers, et la beauté des marchandises et la gaîté des spectacles,
les Normands, désireux d'essayer un peu de la tranquillité de M. le chancelier
et de distraire leurs esprits encore chargés de l'humeur venimeuse des
rébellions, accoururent de la Haute et de la Basse pour se donner bonne fête,
tout en faisant leurs emplettes à la fosse aux draps, et aux bimbelottiers de
la rue d'Alençon, et rapporter au logis, pour l'année, du rire et des nouvelles
de la paix. Il arrive toujours ainsi que quand le peuple a eu sa joie contenue
par quelques temps d'ennui et de terreur publics, comme pour regagner le temps
perdu, il s'évertue plus furieusement vers son plaisir.
Dès le douzième d'août fut
dressée notre tente avec ses tréteaux entre les beuvettes et le marché aux
boeufs, et regardant l'hôtellerie de la Belle-Estoile, où cinq de nous
demeuraient la nuit ; mais à cause du nombre et de la qualité des marchands,
nous couchions dans l'étable, tout ainsi que saint Joseph et Notre Dame.
Fesse-Mathieu dormait seul dans la tente, à côté de la grande épée rouillée de
Taillevent, notre capitan, pour garder nos habillements et l'équipage de la
troupe. Le seizième, la foire étant ouverte, nous commençâmes à jouer la parade
devant un si grand concours de spectateurs, que jamais le carré Dauphine ni
l'Estrapade n'avaient attiré cercle de tant de nobles personnes. Ces normands
aiment tant la gaudisserie ! Il faut dire avec justice qu'il n'y en a point qui
ne se fût tenu le ventre de rire, quand Fesse-Mathieu racontait l'histoire du
drapier de Louviers et de son apothicaire. La troisième nuit de la foire, après
que nous avions eu supputé par sous et deniers les bénéfices de la journée,
nous nous étions comme d'ordinaire endormis dans l'étable de la Belle-Estoile,
lorsqu'un valet, tenant sa lanterne haute, vint nous éveiller à grand bruit,
disant qu'un carosse arrivait devant la porte de l'hôtellerie, et qu'il n'y
avait d'autre place pour en loger les chevaux que l'écurie que nous occupions.
Nous nous contentâmes d'observer que ces pauvres bêtes seraient bien mal logées,
et chacun de nous prenant son bagage de nuit, nous nous empressames de faire
place vide à l'attelage de sa seigneurie. Un fort beau carrosse se tenait en
effet devant la grande porte dont le valet entr'ouvait les deux battants pour
lui donner entrée. Comme nous sortions, je lui demandai à qui était ce carosse.
- C'est, nous dit-il, celui d'une riche veuve du Bessin, madame Gueru de
Flechelles. - De Flechelles ? lui dis-je. - Dame et patrone, me repéta le
valet, du petit pays de Flechelles, dans l'élection de Valogne. - Hélas ! lui
dis-je d'une voix bien pitoyable, feu M. de Flechelles n'eût point, que je
crois, jeté à pareille heure de pauvres comédiens hors d'une étable pour y
mettre ses chevaux à l'abri. - Mes braves gens, nous dit le valet en nous poussant
la grand'porte au visage, je ne connaissais point M. Gueru.
Quand fut venu le lendemain, je
ne quittai plus des yeux les fenêtres, ni les portes de la Belle-Estoile. Mon
attention n'était point remarquée, parce que, comme j'ai dit, je ne jouais
jamais sans masque, et le masque, dans cette aventure, me servait selon tous
mes souhaits. Il ne pouvait se faire que j'attendisse ainsi bien des heures en
vain, et que sortant on n'accourût pas vers nous des premiers ; car, outre que
nous étions les plus voisins de l'hôtellerie, nous étions ceux assurément qui
faisaient le plus de bruit dans la foire. Je la reconnus bien dès qu'elle mit
le pied dehors, quoiqu'elle fût merveilleusement parée et en vérité rajeunie ;
elle avait pris le grand air d'une dame de paroisse. - Jésus Dieu ! dame de
Flechelles, d'un pauvre village dont avait pris le nom ce bon Hugues Gueru,
pour y être né, et où il lui avait, à si grande épargne, arrondi un gentil
domaine. Elle avait toujours sa belle chevelure blonde, son beau visage, ses beaux
yeux clairs, son port de reine. Elle avait fort bien soutenu son deuil, et je
demeurai ravi de son éclatante fraîcheur, car aussi bien en année devait-elle
toucher à la trentaine, et elle ne semblait point en avoir vingt-trois. Elle
tenait de la main droite son masque, vieille mode que nos provinces n'ont point
encore abandonnée, et elle traînait de la gauche une petite mignonette de vers
six ans, dont je ne saurais vous détailler l'extraordinaire beauté, si ce n'est
que ses longues mèches brunes entièrement frisées, au lieu d'être retenues sous
une toque piquée, sortant d'un caudebec à larges bords, chargé de deux plumes,
comme ceux des garçons de son âge, s'épandaient librement sur ses épaules et
sur sa collerette, et sous ce chapeau, dans le noir de ses yeux qu'elle
n'ouvrait pas également, étincelait toute la finesse et la malignerie d'un
diable. Mme de Flechelles avec l'enfant s'approcha donc de nous ; mais c'était
le moment où Fesse-Mathieu entamait le conte de la bête à deux échines qui fit
tant de frayeur à l'exempt Guillot ; Mme de Flechelles en ayant écouté quelques
mots, entraîna l'enfant vers ceux qui sautaient à la corde auprès de nous.
Aucune troupe de bateleurs ne
manquait à cette Guibray. La mère et l'enfant, que je ne lâchais pas de l'oeil,
s'arrêtèrent un moment devant le signor Cabriolino, lequel ayant noué une corde
lâche à deux poteaux fort élevés, tantôt se pendait par un pied en baisant
l'autre, tantôt courait au-dessous de la corde aussi vitement qu'un singe
s'aidant des mains et des pieds, tantôt se contournant les membres de même que
s'ils eussent été brisés. Après le signor Cabriolino venait un enfant nain de
15 ans environ, et qui n'avait pas de hauteur deux pieds ; chacun le disait
natif de Saint-Quentin proche de Falaise1, mais ses parents, qui le
faisaient voir en public, criaient à ceux qui s'approchaient que des pêcheurs
d'Armanches ayant été jetés par les tempêtes d'hiver contre une île de glace,
en avaient ramené cet enfant qui était déjà à son âge le plus grand homme de
son l'île, et pour récréer les spectateurs par un jeu de son pays, il tenait en
équilibre une longue plume de paon, et ainsi courait en rond avec sa plume
inclinée contre le vent. Ensuite de ce nain se trouvait un montreur de bêtes
qu'une grande foule de curieux entourait, attirée par l'étrangeté des animaux,
comme aigles, loups privés, singes cherchant les poux aux enfants, et ânes
savants. Il n'est point besoin que je parle des joueurs de musette qui font
sauter les marionnettes, non plus que de ceux-là qui, sur des tonneaux dressent
des planches, sur lesquelles assis ils débitent, avec des menteries et des
tours d'escamotage, leurs baumes et médicaments bien des fois moins efficaces
que ceux de ma grand'mère.
Cependant que Mme de Flechelles,
ayant fait connaître à l'enfant un spectacle après un autre, s'était enfin
perdue pour mes regards dans la rue du Pavillon, une représentation nouvelle se
préparait de la farce, et Bellenarine avec sa basse, et Dutonnel et son frère
avec leurs violons, surmontaient tout le tumulte des environnants. Je vis alors
de derrière notre tente, de ce quartier qu'occupait le marché aux chevaux,
paraître un cavalier de bonne et haute mine, paré galamment, l'épée ballante,
sans manteau, et tenant sur le poing un faucon qu'il venait d'acheter. Il était
fort bravement assis sur son grand cheval d'espèce normande, lequel ruait et
jetait des gambades, et éclaboussait de poussière tous les mendiants de ce coin
là, faisant courir les jambes de bois et les pauvresses qui portent leur enfant
au dos. Ayant enfin contenu sa monture, il la fit avancer vers nos tréteaux, et
comme les abords en étaient encombrés par une foule très pressée de faquins
avec leurs hottes d'osier ou leurs crochets, de vieux bourgeois avec leurs
manteaux, de dames de toute sorte, sans oublier bon nombre de seigneurs, et
même par des pélerins avec leur bourdon, le gentilhomme, se trouvant, pour nous
voir et nous entendre fort bien placés sur son cheval, se maintint en arrière
de la foule, comme faisaient d'ailleurs quelques-uns de ses pareils. Madame de
Flechelles avait fait passer l'enfant par la rue de l'épicerie, et là, l'ayant
pourvue de dragées, l'avait ramenée par la rue de Caen, de sorte que je ne me
serais point douté qu'elles fussent dans l'assistance, si je n'avais suivi les
mouvements de ce cavalier. J'aperçus qu'il portait plus d'attention et
d'admiration aux personnes qui l'avoisinaient qu'à la danse grotesque de
Fesse-Mathieu qui se démenait dans ses escarpins et raclait son violon à une
corde avec un poignard de bois. Le gentilhomme se pencha sur son cheval pour
adresser excuse ou compliment à la dame, et puis il fit ranger quelques paysans
qui coupaient à cette personne la libre vue du spectacle. Alors j'avisai Mme de
Flechelles, mais la petite n'y voyant rien encore, le gentilhomme, nonobstant
que sa main gauche fût embarrassée du faucon, l'enleva plus légèrement qu'une
plume, et l'ayant baisée et caressée, comme on fait toujours à un bel enfant,
il la posa devant lui sur le cou de sa monture. La petite étant là commença par
regarder à l'entour d'elle avec un air de triomphe, puis elle partit de rire
aux éclats en voyant Fesse-Mathieu se mettre en défense avec son poignard de bois
et sa calotte plate pour bouclier contre la grande épée du matamore Taillevent.
La bataille finie, mon tour vint de chanter la chanson d'usage, et celle que
j'entonnai fut :
Et ainsi j'allai jusqu'à la fin
de la chanson, et si heureusement, que tous les assistants riaient aux larmes.
La petite frisée de Mme de Flechelles avait failli, tant elle se tordait de
rire, sans qu'elle comprit pourtant la gaie équivoque de la chanson, se jeter à
bas du cheval en échappant des bras du gentilhomme qui se pamait comme les
autres. Mais Mme de Flechelles ne voulut point montrer qu'elle y prit autant de
contentement, car, dès le premier couplet, ne pouvant, ainsi que la première
fois, se retirer avec sa fille que retenait le gracieux cavalier, elle jetta
sur sa tête et son visage un petit voile que les dames de la Cour portaient
volontiers à la promenade. Elle ne laissa point de se tourner attentivement
vers moi, et quand Bellenarine ayant quitté sa basse descendit dans le public
pour faire la quête, au lieu d'un double liard, comme y jetaient dans l'écuelle
les plus généreux, cette dame tira un petit écu de la bourse qui lui pendait avec
ses ciseaux au côté, ce que le cavalier fit de même. La parade s'étant ainsi
terminée, la dame se retira lentement, et le gentilhomme alors mettant pied à
terre lui fit escorte jusqu'à son logis avec tous ces propos de fine galanterie
dont les gens de quelque noblesse ne sont jamais dépourvus.
Plusieurs jours se suivirent, où
j'aperçus ce gentilhomme offrant la main à Mme de Fléchelles, chaque fois
qu'elle sortait de la la Belle-Estoile pour la conduire dans la foire. Les
journées étant devenues d'une chaleur excessive, cette dame portait soit un
masque, soit un parasol de la peau la plus précieuse. Sa parure était
d'ailleurs d'une recherche exquise, montrant, au moindre prétexte, sur sa belle
gorge relevée, ses guimpes ou ses fraises, ses manches crevées et leurs larges
retroussis en dentelles d'Alençon, ou ses éclatantes fourrures du nord, et ses
fleurs et plumes légères flottant au noeud de ses cheveux. Le cavalier n'était
pas moins délicat dans sa mise : castor pointu à grand plumage retombant au bas
des reins, manteau court à large revers, rayé et adroitement relevé sous un
bras, baudrier magnifique bouclé sur un justaucorps serré à haute taille, d'où
ballaient noeuds et aiguillettes, collet de mille francs, haut de chausses et
belles bottes garnies de dentelles, longue canne sous le poing ; c'était une
image accomplie du Jardin de la noblesse française. On jugeait à la grande
dépense où il se mettait, que le cavalier était fort épris de la dame, et aux
façons coquettes de la dame, qui étaient tout-à-fait celles d'une personne de
la cour, que le cavalier n'était point un objet dont elle dédaignât l'hommage.
Nos tréteaux regardaient si justement la porte de la Belle-Estoile, qu'il ne
m'échappait guères de leurs allées et venues, et chaque fois que Mme de Fléchelles
mettait la tête hors de l'hôtellerie, elle ne manquait jamais à jeter sur nous
un regard de curiosité. Il paraît que M. de Mérisy, écuyer, sieur du Jajolet,
c'étaient là les noms et titres de l'amoureux gentilhomme, jugea à ces
mouvements curieux, aussi bien ne s'en défendait-elle peut-être pas, que Mme de
Fléchelles avait du goût pour la comédie. Voilà donc qu'un soir M. de Mérisy
s'envint nous trouver dans la rue aux Anglais, à la petite hôtellerie de la
Sirène où nous avions cherché abri depuis que Mme de Fléchelles nous avait
délogés de la Belle-Estoile. Il me prit à part comme étant le chef de la
troupe, et m'expliqua qu'il désirait donner le plaisir de la comédie à une dame
en l'hôtellerie de la Belle-Estoile, et qu'il ne voulait nous laisser plus long
terme qu'à la soirée suivante, et qu'ainsi je me tinsse prêt moi et mes plus
galantes facéties, en m'adjoignant qui de mes compagnons je jugerais bon ; que
la récompense d'ailleurs serait égalée au rire et au plaisir de la dame. Je
donnai parole à M. de Mérisy pour le lendemain à l'heure qu'il me dit, lui
jurant que tout le monde serait content.
Dès la matinée, je fis essayer à
Simonne une robe et tout un ajustement qu'on m'avait loué à la vieille
friperie, et je lui trouvai, ainsi costumée une assez honnête tournure, pour
qu'il fût possible de la produire en digne compagnie. Cela fait, je connaissais
la mémoire excellente de cette créature. Il ne fallut d'études que deux heures
ou trois pour lui mettre en tête son personnage ; le gros Dutonnel se chargea
de dire la sentence du juge, et nous entrâmes aussitôt que la brune, chez M. de
Mérisy. Ce seigneur alors nous précédant à travers les corridors et degrés de
la Belle-Estoile, nous amena à la chambre de Mme de Fléchelles. Il parla
seulement alors à cette dame de la surprise dont il avait songé à la regaler,
et la pria de donner audience, sans se déranger de son fauteuil, à ces
facétieux bateleurs vers lesquels il lui avait vu souventefois tourner
volontiers ses beaux yeux. Mme de Fléchelles nous regardant alors parut si
frappée de notre habillement nouveau, qu'elle fit une pose sans savoir que
dire, exprimant en termes embarrassés à M. de Mérisy ses remercîments pour une
si extraordinaire galanterie. Elle se rassit alors dans son fauteuil, jouant, tant
qu'elle pouvait, de l'éventail, pour cacher ou chasser sa gêne et comme sa
frayeur. Les gens de M. de Mérisy entrèrent aussitôt portant des tréteaux et un
plancher. Les rideaux aussi étaient préparés ; on les suspendit entr'ouverts au
milieu, et laissant voir un fond qui était peint en manière de muraille.
Pendant qu'on apprêtait ces simples machines, Mme de Fléchelles demeurait
interdite, regardant toujours vers ce rideau derrière lequel nous étions tous
les trois retirés. Elle n'avait pas même idée de faire venir l'enfant. Le
donneur de la fête s'étonna de ne la point voir. - Milloquette ! Milloquette !
appela aussitôt sa mère. Maître Gueru avait plaisamment nommé ainsi sa fille, à
cause des boucles de sa chevelure toujours crêpées et mêlées, semblables à ces
flocons collés et brouillés de la toison des brebis, qui, en langage normand,
se disent loquettes. Milloquette sortant d'un cabinet, un cri sur les lèvres et
coiffure libre au vent, se vint donc jeter entre les genoux de sa mère. M. de
Mérisy fit signe aux valets qu'ils se retirassent, et dès que les portes furent
closes, je sortis de derrière le rideau. Me tournant alors vers Mme de
Fléchelles, comme je me tins fidèlement par déférence tant que dura la comédie,
j'annonçai que la demoiselle Simonne et moi nous nous proposions de jouer, pour
le divertissement du noble monde qui nous écoutait, la plaisante farce de
Gauthier Garguille, comédien de l'élite royale, qui, à l'hôtel d'Argent de même
qu'à celui de Bourgogne, où il avait fréquenté tour à tour durant quarante
années, n'avait point connu son pareil pour le gai rire et la chanson. Le sujet
en était la querelle de Gaultier et de Perrine sa femme, avec la sentence de
séparation entr'eux rendue. Simonne alors s'avança et nous commençames à jouer
la farce.
Je m'appliquai à imiter la
manière et les gestes de ce grand comédien, me fagottant, ainsi qu'il faisait,
les jambes et la taille, tachant de le suivre soit dans le ridicule de sa
parole, soit de son marcher, enfin le contrefaisant en toutes ses postures,
autant du moins que mes membres moins dispos que les siens pouvaient m'obéir,
accentuant ma voix tantôt à la normande qu'il avait gardée d'enfance, tantôt à
la gasconne où il excellait. Le gentilhomme ne se tenait pas d'aise, il riait,
il éclatait, il s'exclamait, et Milloquette se tordait et retordait entre les
genoux de sa mère, et sautait, battant de ses petites mains à chaque risée de
M. de Mérisy. Il était dans mon dessein et aussi dans mon orgueil que
l'illusion fût entière ; c'est pourquoi j'avais conformé mon costume à celui
que j'avais aidé tant de fois Gauthier Garguille à revêtir. Fresse-Mathieu
m'avait fourni calotte plate, escarpins, bésicles et poignard de bois. A mon
masque, j'avais ajouté une longue barbe et pointue dont Gaultier cachait son
gros visage bourgeonné. J'avais à mon pourpoint noir ajusté les manches de
frise rouge. Le corps en deux plié, mon grand bâton à la main, j'écartais mes
deux longues jambes menues et cagneuses, desquelles le bon Gauthier m'avait
prédit lui-même qu'elles feraient fortune sur des trétaux de foire. Enfin, qui
eût passé une fois seulement par l'hôtel de Bourgogne se fut, en me voyant,
écrié comme le dicton : Aga, voilà Gaultier cocu de toutes farces ; il nous
fait rire après sa mort au souvenir de sa grimace. Avant que nous fussions
sortis de la Syrène, j'avais mis à Simonne la tête fort en l'air par un verre
de noye-souci. Elle était prompte à la repartie, toute allègre et gaillarde, et
elle m'effrayait par le hardi profit qu'elle avait fait de ma leçon, affectant
de pétrir et tordre constamment, comme je lui avait appris que faisait Perrine,
son gant dans sa main gauche, et caressant de la droite son collier de perles
selon un autre geste accoutumé de celle-là. En même temps que je conduisais
attentivement la farce, j'observais le plaisir des spectateurs. Madame de
Fléchelles s'était d'abord cachée du gentilhomme et retranchée derrière son
éventail. Durant la joyeuse scène où Gaultier reproche à Perrine ses
débordements, son visage s'était troublé extrêmement, et il me parut à sa
pâleur qu'elle allait défaillir. Mais au bout d'un instant, ses regards se
rallumèrent et se portèrent vers nous comme des brandons d'incendie. Dutonnel
parut en dernier pour rendre sa bouffonne sentence. Au lieu de me retirer à la
fin jugé et content, certaine lubie burlesque me prit, et je déclarai que
l'ordinaire de mon personnage étant de chanter à pareil moment soit un refrain,
soit un branle, car dans ses chansons surtout il avait puisé l'excellence de sa
renommée, j'avais la fantaisie de ne point remplir le rôle à demi. Le livre de
ses chansons était le bréviaire que nous savions le plus couramment, nous tous
petits et grands de l'hôtel de Bourgogne. Je choisis la mieux séante à la
moralité de la farce, pour la chanter tout du long. Il est certain que le
proverbe était venu jusqu'à M, de Mérisy, car il se leva à demi de son siége,
m'approuvant de la tête et de la main et disant : oui, oui, cela va bien, rien
n'y manquera, la chanson de Gaultier Garguille. Je vins donc jusqu'au bord du
plancher, secouant ma perruque et la tête enfoncée dans mes épaules inégales.
Alors j'entonnai de l'air et de l'accent si grottesques de Gaultier Garguille :
Quand je fus à la fin, je
m'inclinai vers Mme de Fléchelles et puis après vers le gentilhomme, et nous
sautâmes à bas de l'échaffaud, comme nous disposant à nous retirer. M. de
Merisy avait été si transporté de la gaîté de notre comédie et du plaisant de
la chanson, qu'il nous compta généreusement deux pistoles et nous congédia.
Durant une partie de la nuit, la
foire était magnifiquement illuminée à chaque boutique, par des lanternes de
toutes les façons. Tout en évitant la rue du Pavillon, que la foule des forains
encombrait, nous trouvâmes que la rue de la Magdeleine n'était guère moins
tumultueuse, et nous avançâmes lentement considérant, à notre droite, les
équipages qui se tenaient aux portes des hôtelleries, et à notre gauche, les
achalanderies des marchands. Dutonnel et moi, une fois sortis de la
Belle-Estoile, avions levé notre masque, voulant respirer à l'aise, et pour le
mien je le portais sur la pomme ronde de mon bâton. Les enfants nous prenant
pour une mascarade, piaillaient après nous comme des poussins après une poule ;
tout les passants se retournaient pour nous envisager : promeneurs, cavaliers
masqués, dames masquées, car ces soirées et cette multitude étaient l'occasion
et le moment des rencontres et des aventures galantes. Nous rendions bourde
pour bourde, coq-à-l'âne pour équivoque. Ceux de Falaise était rentrés chez
eux, et la rue aux Anglais était quasi déserte ; nous prîmes plaisir à nous
attarder dans la foire. Bellenarine qui se tenait sur la porte de la Syrène,
nous reconnaissant, accourut vers nous, et, me séparant de la Simonne et de
Dutonnel, me dit en mots très pécipités que mon retour était épié par une
personne qu'aucun des nôtres n'avait pu résoudre à se désencapuchonner. Quand
il eut dit épié, je pensai plus vite à un exempt qu'à une jolie fille, et je
lui tournai le dos pour gagner du champ. En même temps qu'il me rattrapait par
ma poche et que nous nous débattions, une voix que je reconnus bien, m'appela
du seuil de l'hôtellerie : Barillon ! Barillon ! Bellenarine me demandant alors
à voix basse pourquoi elle ne m'appelait point Avaletripes, je lui répartis en
riant qu'auprès des dames, dont mon sobriquet mettrait le coeur sur les lèvres,
je me faisais honneur du nom de mon père Barillon ; je le poussai alors de
l'épaule vers la porte de la Syrène, et Perrine et moi commençâmes à chaper le
long de la rue aux Anglais, depuis la lanterne de notre hotellerie jusqu'à la
chapelle de Notre-Dame. - Barillon, me dit-elle, la mémoire est la première
qualité que notre profession réclame de nature, - et en disant cette sentence
elle passa avec brusquerie son bras au mien, puis elle ajouta en s'appuyant sur
moi : mais, Barillon, il ne sied pas de l'avoir cruelle à ce point. A qui en
veux-tu ? à qui en veux-tu ? repétait-elle d'un ton très haut en rejetant les
voiles épais dont elle s'était travestie, conservant toutefois son masque.
Voulais-tu pas peut-être jouer, demain, les querelles de Tabarin, mon père et
de ma mère Francisquine, après celles de Perrine et de Gaultier ? Je ne pensais
point même qu'il y eût malignité ; le hazard pouvait si bien avoir fait passer
l'autre jour une chanson de Gauthier Garguille par la mémoire d'un chanteur de
foire. Voilà bientôt six ans que ta figure ne m'avait frappé les yeux ; si je
n'étais sortie sur tes pas de la Belle-Estoile, et si je ne t'avais vu là-bas
le visage découvert à la lanterne du Grand Guillery, je ne saurais encore à qui
j'avais à faire ; Barillon, Barillon, tu recueillais les sous à notre porte en
ce temp-là, à qui en veux-tu ? redisait-elle sans cesse et violemment. Je ne
savais que répondre, et je m'étais senti plus brave pour faire l'injure que
pour la soutenir ; je lui racontai, prenant la chose en gaieté, comment la nuit
de son arrivée, ses chevaux nous avaient chassés de notre étable ; je ne lui
paraissais dire qu'une cause futile de notre colère, mais le fonds en était là
aussi. Je m'étais senti le coeur bassement irrité en voyant une femme de nos
pareilles faire montre d'un grand ton et d'un grand équipage vis-à-vis de nous
autres pauvres et honteux mendiants, qui dans ce monde ne jouissons pas d'un
plus grand crédit que des Bohèmes, et puis il me semblait que les grands airs
appartenaient aux grandes gens, et qu'ils étaient sur le dos des gens de basse
condition comme un manteau volé, et que chacun avait le droit de crier au
voleur. - A qui en voulais-tu ? reprit-elle encore s'agitant hors d'elle. Que
ne chantais-tu, en me montrant du doigt, à ce gentilhomme qui m'honorait d'une
fête galante, tout un noël sur Francisquine et le garde de la Manche ? Que
n'affirmais-tu que ses chansons et ses sornettes que disait Gaultier de
Perrine, n'étaient pas propos de farce et histoire d'un refrain ? Que ne
conseillais-tu à M. de Mérisy, de lire le docte livre de son voisin M. de
Courval, contre les pseudomédecins ? Le monde m'ouvre une porte franche, coupable
je serais de refuser l'entrée. Cette enfant de comédien, Milloquette, sera
abritée, comme moi, derrière la bienveillance de ce gentilhomme. Joues ta
comédie, mon pauvre camarade, je jetterai un écu dans ton bonnet, (et elle
glissa une grosse somme dans la poche de cuir qui pendait à mon côté), mais
Barillon, Barillon, laisse moi jouer en paix la farce de mon bonheur. - Elle
acheva ces paroles d'un air si fier, que je n'eus ni le courage de rejeter son
argent, ni la force de marmotter quelqu'excuse, et que j'acceptai cet affront
comme la pénitence des miens. Il ne faut point croire, en effet, que les
comédiens de profession, s'entendent si bien à jouer la comédie véritable.
Ayant gardé le silence tous les deux, elle recouvra la parole la première. - Si
tu te retrouves en compagnie de quelques-uns des nôtres de l'hôtel de
Bourgogne, il ne me chaut guères que tu leur contes que je fais la chasse aux
gentilshommes du pays de Vire, et qu'à la Guibray tu as vu passer mes deux
valets et mon carosse. J'ai pris par la vue certaine habitude des façons du
monde et de la cour dont j'entends faire usage. J'ai passé les meilleurs ans de
ma vie à voir des fous se démener sur des trétaux ; j'ai grand désir de ne voir
le restant de mes jours que des gens de bien, de paix et de quelque raison.
Barillon, me dit Perrine, en finissant détourner les autres de t'imiter, jaurai
bien assez des mes envieux dans cette province. Et songe à celà, que si
fantaisie te prenait de faire quelque effort nouveau pour troubler ma vie,
c'est la vie et la tranquillité de Milloquette que tu perdrais, de l'enfant
d'Hugues Gueru, lequel n'a point si mal mérité de toi. - Tout-à-coup il lui
saillit du fond du coeur, je ne sais quel sentiment ; elle s'arrêta brusquement
et m'étreignant le bras, elle me dit d'une voix tout émue : nous avons pourtant
été camarades, adieu, Barillon ; fit-elle, et elle m'embrassa. - Adieu,
Perrine, adieu, mademoiselle Gueru, répondis-je, bouleversé jusqu'au fond du
coeur, adieu. Et comme il faisait nuit, et les lanternes allumées étant
devenues rares sur son chemin, je la reconduisis jusqu'à la place aux Fruits,
sans nous dire de plus une seule parole, ni faire même un autre geste d'adieu.
La rencontre que je viens de
raconter donna plus à gagner à la troupe que toute la foule de curieux qui
l'assaillit durant cette belle Guibray. Je ne fus plus appelé une autre fois
pour jouer la comédie devant Mme de Fléchelles, mais Simonne apprit d'un vieux
gentilhomme, nommé M. de Maigrechamp, qu'elle allait quelquefois visiter à
l'auberge de la Belle-Éstoile, que son cousin M. de Merisy apprêtait à Mme de
Fléchelles qu'il était fort pressé d'épouser, les plus riches parures et toutes
les plus exquises senteurs qu'il sut trouver dans la rue de Paris. L'impatient
gentilhomme n'attendit point que la foire fût close pour emmener dans sa
seigneurie du Jajolet où il avait chapelain et chapelle, la dame dont il était
si chaudement épris, et qui, après tout, n'eût-elle pas eu sa superbe beauté et
tout l'éclat de sa prestance, n'était point une si mauvaise alliance, grâce aux
pistoles qu'avait gagnées ce pauvre Gueru à récréer le monde jusqu'à son année
soixantième. Je vis donc de mes tréteaux la grande porte de l'hôtellerie
s'ouvrir à deux battants, et défiler le carrosse de Mme de Fléchelles et le gentilhomme
à cheval, portant son faucon sur le poing comme le premier jour, et dans le
carrosse se tenait Milloquette qui, nous avisant une dernière fois, nous montra
de son petit doigt et dit de nous deux paroles à sa mère ; celle-ci se pencha
vers la vitre du carrosse, et nous jeta un regard encore, le regard d'adieu de
Perrine. Après que je les eus perdus, je n'eus plus de goût pour cette foire.
L'historiette, arrêtée en cet
endroit au feuillet 146, retrouve sa continuation au feuillet 223, alors que Barillon,
dit Avaletripes, ayant passé, en suite de mainte aventure et de mainte
vicissitude, du commandement de cette troupe foraine au milieu de laquelle nous
l'avons connu, dans la troupe célèbre du Marais, où certains rôles de seconde
force lui étaient confiés, ceux principalement où sa belle voix pouvait être de
quelque service, - vient à parler du voyage qu'il fit avec tous ses camarades
de Paris au Neubourg pour y représenter, dans le château de messire Alexandre
de Rieux, marquis de Sourdéac, la pièce nouvelle qu'avait préparée pour cette
occasion le fameux Rouennais, Pierre Corneille. Voici en quels termes Barillon
raconte les royales magnificences de la fête qui se donna dans ce château de
Neubourg, au mois de novembre de l'année 1660, en réjouissance de la paix et de
l'heureux mariage de Sa Majesté.
Ce riche et magnifique seigneur,
dit Barillon parlant du marquis de Sourdéac, s'était donné le temps de songer
aux apprêts de sa solennelle réception. Aussi ne trouva-t-on qui y péchât, et
tous ceux qui furent de cette fête en ont toujours tiré grand honneur, comme de
la plus prodigieuse somptuosité dont on ait mémoire qu'un seigneur ait régalé
sa province. Il y convia soixante des notables gentilshommes de Normandie, tant
de ses voisins que des plus éloignés, dont pas un n'eut garde de manquer à jour
dit ; et l'entrée de soixante superbes carrosses, précédés de leurs coureurs,
dans la grande cour du château, ne parut pas une des moindres merveilles des
premières journées. Les remises du château n'étaient point assez vastes pour
recevoir ces carrosses, ni les écuries assez longues pour en resserrer les
attelages, car cette habitation seigneuriale, qui n'était pas d'hier et qui
n'avait point été bâtie assurément dans l'espérance de si nombreux hôtes, pouvait
juste héberger deux familles. On remplit donc les querteries, les étables à
boeufs ; le restant fut logé dans les meilleures maisons de la grosse bourgade
qui attenait au château et tout entière en relevait. Quant aux valets, ils
étaient si nombreux et si tumultueux, qu'on ne savait qu'en faire. Ils
couraient par tout le château et par tous les passages, faisant pailleter à
l'envi, sur leur dos, la plus éclatante livrée de la maison à laquelle ils
appartenaient, car chaque noble maison s'était piquée en cette occasion de
produire ce qu'elle avait de plus vaillant. On s'est étonné, et non sans
raison, de ce qu'en une semaine entière de fête si désordonnée et au milieu
d'un si grand remuement de pages et de laquais, il ne se soit trouvé dérobé
qu'une aiguière d'argent ciselé, et, à journées différentes, quatre manteaux.
Cette nuée épaisse de laquais avait été logée aux combles, aux greniers et
jusque dans les fenils, et par la suite on répandit malignement que les chats
de Neubourg enrageaient tous, à cause du grand nombre de puces qu'ils avaient
gagné des valets. Nous autres comédiens, que M. de Sourdéac choyait fort et qui
étions d'un mois déjà ses plus anciens hôtes, n'eûmes point le plus mauvais
partage, car autant peut-être pour n'offenser personne par notre voisinage que
pour nous mettre à l'aise, il nous avait abandonné un libre pavillon où gîtait
d'ordinaire un garde-chasse, lequel, ainsi que je l'ai su depuis, nous savait
si bien réprouvés, qu'il n'y voulut jamais rentrer avant que le chapelain de Neubourg
l'eût purifiée et bénie, à cette fin d'en balayer plus vitement le malin esprit
que ces mécréants comédiens avaient sans doute laissé traîner en arrière d'eux.
Le château de Neubourg se trouva tellement encombré de cette fine fleur de
noblesse normande, que l'on n'y pouvait faire un mouvement sans donner du coude
dans les plus hauts personnages et les mieux parés, et, certes, un autre
châtelain, moins entendu et moins prévoyant que messire de Rieux eût été
accablé par les exigences et la fatigue d'une telle assemblée ; mais quoi,
chacune de ces soixante familles aussitôt que reçue fut conduite à un logis
luxueusement accommodé. On eût dit que les vieux fossés du château se
reculaient et que lui-même s'élargissait ainsi qu'un palais enchanté, si bien que
les intendants du marquis comptèrent qu'à certaines heures, petits et grands
nous nous tenions cinq cents dans le château de Neubourg, et c'est miracle
qu'il n'ait pas croulé.
Plus de trente pourvoyeurs
partaient chaque nuit avec une douzaine de charretons les uns pour Bernay, les
autres pour Elboeuf, lesquels, s'ils ne trouvaient là de quoi suffire à leurs
charges, continuaient vers Rouen, ceux-ci pour Évreux, et ceux-là pour les
pêcheries de Honfleur et jusqu'à Dives ; et de tous ces ports de mer revenaient
au maître-queux de Neubourg, la plus fraîche marée et les plus beaux
coquillages de la côte. Dans un pavillon qui regardait celui que nous
occupions, il y avait des gens qui n'avaient autre chose à faire tout le long
du jour, qu'abattre des boeufs et de chevreuils, et les tailler en mille pièces
pour mille épices différentes, soigner des pourceaux et couper la gorge aux
oies. Enfin, durant plus de huit jours que dura cette hospitalité vraiment
digne du grand roi en l'honneur de qui cette dépense était faite, toute la
propreté et l'abondance imaginables n'eurent point un moment de relâche à
Neubourg ; mais il faut dire que pendant cette semaine se fit sentir à quinze
lieues aux environs.
Vous ayant suffisamment
entretenus de la manière dont furent accueillis au Neubourg les soixante
gentilshommes invités à la fête, il convient que je ne me taise point de la
fête elle-même, sans toutefois m'appesantir sur la tragédie de M. Corneille,
dont tout Paris a jugé et témoigné son infatigable admiration pendant les deux
années qui ont suivi et pour bien dire jusqu'à ce jour où l'on n'a point vu
encore, malgré les prodiges nouveaux dont notre théâtre a été témoin, une autre
pièce qui approche de celle-là pour la richesse des ornements et la puissance
et l'exactitude des machines et la surprenante perspective des sites. La
furieuse passion de M. de Sourdéac pour la comédie l'avait poussé jusqu'à un
horrible sacrilège, à ce point, qu'il avait vidé carcasse à une grande chapelle
abandonnée, bâtie en équerre avec le château, et avait à grand renfort de
plâtre dissimulé les trèfles et les ornements pieux des murailles, lesquelles
il avait ensuite recouvertes de panneaux chargés de vives arabesques et de
riantes peintures ; et ainsi de la maison fermée à Dieu, avait fait une salle
incomparable pour y établir et y faire jouer librement les mécaniques où son
rare esprit excellait. Afin d'asseoir commodément ce concours éblouissant de
spectateurs, il n'avait pas fallu moins de siéges qu'il n'en faut le dimanche
pour asseoir les fidèles dans la paroisse St-Pierre et St-Paul. M. le curé de
Neubourg ne refusa point ses bancs d'église à son seigneur et patron, mais
cette complaisance pour la comédie lui valut la censure de M. d'Évreux.
Les parures étaient vraiment d'un
éclat et d'un goût extraordinaires. Ces gentilshommes du Cotentin et du Bessin
que nous avions vus à leur débotté cachés jusqu'aux yeux dans des manteaux de
peaux de bique, avec les poils tournés en dehors, et qui ainsi faits avaient la
figure de bêtes sauvages plutôt que de chrétiens, ou encore enveloppés dans une
certaine forme de grossiers surtouts sans manches coulées, en tout semblables
aux anciens paletots de nos gens de campagne, ne paraissaient dans la salle de
la comédie qu'avec des rabats de dentelle longs et larges d'une aune, et en
habit galonné ou de drap rayé. Quelques-uns, se défiant de novembre, s'étaient
enserpenté le cou de fourrures ; un abbé en soutanelle y montra même un de ces
manchons, que quelques-uns d'aujourd'hui portent devant eux pendus à un ceinturon.
Les douairières de la province basse étaient, comme on pense, ridiculement
attifées et ne portaient rien qui ne fût du temps de la reine Marie de Médicis
par flatterie, se disait-on, pour le marquis de Neubourg, dont la mère avait
été, de son vivant, dame d'honneur de ladite reine, et son père, premier
écuyer. La troupe des jeunes dames campagnardes ne comptait pas une toilette
qui ne pût s'accomparer aux plus splendides de celles qui s'étaient vues à la
cour trois ans auparavant ; il n'était pas une de ces belles personnes dont la
robe ne fût chargée des plus étincelantes pierreries, sans omettre le noeud de
perles à leur manchon, et de pied en cap, et à tout propos des dentelles
démesurées. On s'accorda à blâmer, bien que chacune l'envisageât de ces deux
yeux jaloux à cause de son extraordinaire élégance et beauté, madame de
Vermesnil que l'on y vit s'avancer en habit de chasse brodé du haut en bas,
avec ses magnifiques cheveux blonds crêpés en perruque naturelle, son chapeau
fièrement posé et la queue de sa robe portée par un page noir ; mais nombre de
galants trouvèrent bien vite excuse à cette précieuse personne dans la
singularité d'une semblable fête.
M. de Sourdéac n'en était pas
comme on pense à l'essai de ses machines ; elles avaient tant et tant de fois
déjà fait leur jeu, qu'elles n'éprouvèrent pas, durant tout le cours de cette
première soirée, un seul mouvement malencontreux. Ces gentilshommes, qui de
Paris n'avaient jamais vu que la route qui y menait, et dont le plus grand
nombre avait seulement ouï parler des plaisirs de la comédie, étaient tombés
dans un ébahissement risible ; ils se tenaient rangés sur leurs bancelles
d'église, aussi muets et aussi raides que des saints sous un porche de
cathédrale. Aucun d'eux n'était assis sur le théâtre à cause de l'encombrement
et de la difficulté des mécaniques, mais ainsi qu'il se pratique aux fêtes de
la cour, un grand cercle vide séparait les musiciens et la scène des
spectateurs ; et des deux côtés, affluant vers le théâtre, se tenait debout la
foule des plus jeunes gentilshommes contenue par des gardes. Enfin de
l'échafaud sur lequel nous nous mouvions, nos yeux étaient véritablement
éblouis et offusqués de cet aspect d'or, d'argent, de pierreries, d'hermines et
d'étoffes vivement brillantes, soit de pourpre, soit d'azur. Cette pompe
extraordinaire de spectacle, jointe à la magnificence des sentiments qui se
trouvent exprimés dans la tragédie de M. Corneille, enivrèrent si bien ces
généreux gentilshommes, que jamais on ne vit de tels transports éperdus. Quand
ce vint à l'acte troisième, leur furie éclata à la vue du palais du roi Aoete,
et de sa double colonnade de jaspe torse environnée de pampre d'or à grand
feuillage, à la vue de ses statues d'or à l'antique, de ses vases de porcelaine
d'où sortaient de gros bouquets de fleurs au naturel, des peintures sur les
basses tailles et du grand portique doré. Mais lorsqu'à la brillante
perspective de ces galeries succédèrent les horreurs des enchantements de
Médée, nous vîmes des dames si consternées qu'elles se cachaient le théâtre
avec leur éventail, et une dame de la Pommeraie, du pays de Domfront, eut à ce
moment le coeur glacé d'une telle frayeur que les sens lui en tournèrent, et
qu'on l'emporta toute pâmée hors de la salle. On ne sut quelle méchante langue
voulant redoubler l'émoi, avait choisi cette heure pour répandre que tant de
pieuses âmes avaient été appelées au sabbat que les excommuniés célébraient
dans une nef sacrée ; et quelques saintes crurent certainement qu'elles
voyaient le diable gambadant au fond de la grotte obscure.
Les personnages de cette tragédie
étaient nombreux, mais d'aucuns rôles étaient forts courts ; ainsi le mien où
je figurais Glauque, Dieu marin, auquel Neptune a commis ce soin de conduire au
rivage de Phase la reine Hypsipile dans une magnifique conque de nâcre, semée
de branches de corail et de pierres précieuses. Mon rôle en entier se bornait à
ce beau couplet dont le commencement est :
Et je m'appliquai |