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Livre VI
1 César, qui
avait maintes raisons de s’attendre à un plus sérieux soulèvement de la Gaule,
charge ses légats Marcus Silanus, Caïus Antistius Réginus et Titus Sextius de
lever des troupes ; en même temps, il demande à Cnéus Pompée, proconsul,
puisque dans l’intérêt de l’État, il restait revêtu de l’imperium, devant Rome,
de mobiliser et de lui envoyer les recrues de Gaule Cisalpine auxquelles il
avait fait prêter serment pendant son consulats ; il jugeait en effet très
important, et même pour l’avenir, au point de vue de l’opinion gauloise, de
montrer que les ressources de l’Italie lui permettaient, en cas de revers, non
seulement d’y remédier promptement, mais encore d’être mieux pourvu de troupes
qu’auparavant. Pompée, par patriotisme et par amitié, fit droit à sa demande,
et ses légats ayant procédé avec rapidité aux opérations de recrutement, avant
que l’hiver fût achevé trois légions avaient été mises sur pied et amenées en
Gaule, ce qui lui donnait deux fois plus de cohortes qu’il rien avait péri avec
Quintus Titurius par un accroissement aussi prompt et aussi considérable de ses
forces, il fit voir ce que pouvaient l’organisation et les ressources du peuple
Romain.
2 Indutiomaros ayant été tué, comme nous
l’avons dit, les Trévires donnent le pouvoir à des membres de sa famille.
Ceux-ci continuent de solliciter les Germains du voisinage et de leur promettre
de l’argent. Ne pouvant décider les peuples les plus proches, ils s’adressent à
de plus éloignés. Un certain nombre consentent : on se lie par serment,
les subsides sont garantis au moyen d’otages ; on fait entrer Ambiorix
dans la ligue. Informé de ces intrigues, et comme il ne voyait de tous côtés
que préparatifs de guerre - les Nerviens, les Atuatuques, les Ménapes en armes
avec tous les Germains cisrhénans, les Sénons s’abstenant de répondre à sa
convocation et se concertant avec les Carnutes et les cités voisines, les
Trévires ne cessant de députer aux Germains pour tâcher de les gagner -, César
pensa qu’il devait entrer en campagne plus tôt qu’à l’ordinaire.
3 Donc, avant que l’hiver fût achevé, il
rassembla les quatre légions les plus proches et, à l’improviste, marcha sur le
pays des Nerviens ; sans leur laisser le temps de se rassembler ou de
fuir, enlevant beaucoup de bétail, faisant un grand nombre de prisonniers -
butin qu’il abandonna aux soldats, - dévastant leurs campagnes, il les força à
se soumettre et à lui fournir des otages. L’affaire fut vivement
terminée ; après quoi, il fit demi-tour, et ramena les légions dans leurs
quartiers d’hiver. Aux premiers jours du printemps, il convoqua, selon la règle
qu’il avait établie, l’assemblée de la Gaule ; tous y vinrent sauf les
Sénons, les Carnutes et les Trévires ; il interpréta cette abstention
comme le début de la révolte ouverte, et, pour faire voir qu’il subordonnait
tout à sa répression, il transporte l’assemblée à Lutèce, ville des Parisiil.
Ce peuple était limitrophe des Sénons, et jadis il s’était uni à eux en un seul
État ; mais il paraissait être resté étranger au complot. César annonce sa
résolution du haut de son tribunal et le même jour il part avec ses légions
pour le pays des Sénons, qu’il gagne à marches forcées.
4 A la nouvelle de son approche, Acco, qui
était l’instigateur de la révolte, ordonne que les populations se rassemblent
dans les places fortes. La mesure était en cours d’exécution quand on annonce
que les Romains sont là. Les Sénons ne peuvent faire autrement que de renoncer
à leur projet et d’envoyer des députés à César pour tâcher de le fléchir ;
les Héduens, qui étaient depuis longtemps leurs protecteurs, les introduisent.
Volontiers César, à la prière des Héduens, leur pardonne et accepte leurs
excuses, car il estimait que la saison d’été n’était pas faite pour mener des
enquêtes, mais devait être réservée à la guerre qui était tout près d’éclater.
Il exige cent otages, et en confie la garde aux Héduens. Les Carnutes lui
envoient aussi chez les Sénons députés et otages ; ils font plaider leur
cause par les Rèmes, dont ils étaient les clients, et obtiennent semblable
réponse. César va achever la session de l’assemblée ; il commande aux
cités de lui fournir des cavaliers.
5 Ayant pacifié cette partie de la Gaule, il
se donne tout entier à la guerre des Trévires et d’Ambiorix. Il invite
Cavarinos à l’accompagner avec la cavalerie des Sénons, de crainte que son
caractère violent ou la haine qu’il s’était attirée ne fissent naître des
troubles. Ces affaires réglées, comme il tenait pour assuré qu’Ambiorix ne
livrerait pas bataille, il cherchait à deviner quel autre parti il pourrait
prendre. Près du pays des Eburons, derrière une ligne continue de marécages et
de forêts, vivaient les Ménapes, le seul peuple de la Gaule qui n’eût jamais
envoyé d’ambassade à César pour traiter de la paix. Il savait qu’Ambiorix était
uni à eux par des liens d’hospitalité ; il savait également que par
l’entremise des Trévires il avait fait alliance avec les Germains. César
pensait qu’avant de l’attaquer il fallait lui enlever ces appuis ; sinon
il était à craindre que, se voyant perdu, il n’allât se cacher chez les Ménapes
ou se joindre aux Transrhénans. Il adopte donc ce plan ; il envoie les
bagages de toute l’armée à Labiénus, chez les Trévires, et fait partir pour son
camp deux légions ; quant à lui, avec cinq légions sans bagages, il se
dirige vers le territoire des Ménapes. Ceux-ci, sans rassembler de troupes,
confiants dans la protection que leur offrait le pays, se réfugient dans les
forêts et les marécages, et y transportent leurs biens.
6 César partage ses troupes avec son légat
Caïus Fabius et son questeur Marcus Crassus, fait jeter rapidement des ponts et
pénètre dans le pays en trois endroits : il incendie fermes et villages,
prend beaucoup de bétail et fait de nombreux prisonniers. Les Ménapes se voient
contraints de lui envoyer des députés pour demander la paix. Il reçoit leurs
otages et déclare qu’il les tiendra pour ennemis s’ils reçoivent sur leur
territoire Ambiorix ou ses représentants. Ayant ainsi réglé l’affaire, il
laisse chez les Ménapes, pour les surveiller, Commios l’Atrébate avec de la
cavalerie, et il marche contre les Trévires.
7 Pendant cette campagne de César, les
Trévires ayant rassemblé d’importantes forces d’infanterie et de cavalerie,
s’apprêtaient à attaquer Labiénus qui, avec une seule légion, avait passé
l’hiver dans leur pays ; déjà ils n’étaient plus qu’à deux journées de son
camp, lorsqu’ils apprennent qu’il a reçu deux autres légions envoyées par
César. Ils s’établissent alors à quinze milles de distance et décident
d’attendre là le renfort des Germains. Labiénus, instruit de leurs intentions,
pensa que leur imprudence lui fournirait quelque heureuse occasion de livrer
bataille laissant cinq cohortes à la garde des bagages, il marche à la
rencontre des ennemis avec vingt-cinq cohortes et une nombreuse cavalerie, et
se retranche à mille pas de leur camp. Il y avait entre eux et Labiénus une
rivière difficile à franchir, bordée de rives abruptes. Il n’avait pas, quant à
lui, l’intention de la traverser, et il ne pensait pas que l’ennemi voulût le
faire. Celui-ci espérait chaque jour davantage voir arriver les Germains.
Labiénus parle dans le conseil de façon à être entendu des soldats : «
Puisqu’on dit que les Germains approchent, il ne veut pas hasarder le sort de
l’armée et le sien, et le lendemain, au lever du jour, il s’en ira. » Ces
propos ne tardent pas à être rapportés à l’ennemi, car sur tant de cavaliers
gaulois plus d’un était naturellement porté à favoriser la cause gauloise.
Labiénus convoque pendant la nuit les tribuns et les centurions des premières
cohortes il leur expose son dessein et, pour mieux faire croire à l’ennemi
qu’il a peur, il ordonne de lever le camp plus bruyamment et plus confusément
que ne font à leur ordinaire les armées de Rome. Par ce moyen, il donne à son
départ l’allure d’une fuite. L’ennemi en est également informé avant le jour,
vu la proximité des deux camps, il est au courant par ses éclaireurs.
8 A peine l’arrière-garde avait-elle dépassé
les retranchements que, s’excitant les uns les autres à ne pas laisser échapper
de leurs mains une proie désirée - « Il était trop long, disaient-ils, du moment
que les Romains avaient peur, d’attendre l’appui des Germains ; leur
honneur ne souffrait point qu’avec de telles forces ils n’eussent pas l’audace
d’attaquer une troupe si peu nombreuse et, qui plus est, en fuite, embarrassée
de ses bagages » -, les Gaulois n’hésitent pas à passer la rivière et à engager
le combat dans une position défavorable. Labiénus avait prévu la chose et, pour
les attirer tous en deçà du cours d’eau, il continuait sa feinte et avançait
lentement. Puis, après avoir envoyé les bagages un peu en avant et les avoir
fait placer sur un tertre, il adresse aux troupes ces paroles : « Voici,
soldats, l’occasion souhaitée : vous tenez l’ennemi sur un terrain où ses
mouvements ne sont pas libres et où nous le dominons ; montrez sous nos
ordres la même bravoure que le général en chef vous a vu si souvent déployer,
et faites comme s’il était là, s’il voyait ce qui se passe. » Aussitôt il fait
tourner les enseignes contre l’ennemi et former le front de bataille ; il
envoie quelques escadrons garder les bagages et place le reste de la cavalerie
aux ailes. Promptement les nôtres poussent la clameur de l’attaques et lancent
le javelot. Quand les ennemis, étonnés, virent marcher contre eux ceux qu’ils
croyaient en fuite, ils ne purent soutenir le choc et, mis en déroute à la
première attaque, ils gagnèrent les forêts voisines. Labiénus lança la
cavalerie à leur poursuite, en tua un grand nombre, fit une multitude de
prisonniers et, peu de jours après, reçut la soumission de la cité. Quant aux
Germains, qui arrivaient en renfort, lorsqu’ils apprirent la déroute des
Trévires, ils rentrèrent dans leur pays. Les parents d’Indutiomaros, auteurs de
la sédition, s’exilèrent et partirent avec eux. Cingétorix, qui, nous l’avons
dit, était resté depuis le début dans le devoir, fut investi de l’autorité
civile et militaire.
9 César, quand il fut venu du pays des Ménapes
dans celui des Trévires, résolut, pour deux motifs, de passer le Rhin :
d’abord parce que les Germains avaient envoyé des secours aux Trévires contre
lui, et en second lieu pour qu’Ambiorix ne pût trouver chez eux un refuge.
Ayant décidé cette expédition, il entreprend de construire un pont un peu en
amont de l’endroit où il avait fait précédemment passer son armée. Le système de
construction était connu, on l’avait déjà pratiqué ; les soldats
travaillent avec ardeur, et en peu de jours l’ouvrage est achevé. Laissant une
forte garde au pont, chez les Trévires, pour éviter qu’une révolte n’éclate
soudain de ce côté, il passe le fleuve avec le reste des légions et la
cavalerie. Les Ubiens, qui avaient précédemment donné des otages et fait leur
soumission, lui envoient des députés pour se justifier ils déclarent que les
secours envoyés aux Trévires ne venaient pas de leur cité, que ce n’est point
par eux que la foi jurée a été violée ; ils supplient César de les
épargner, de ne pas confondre, dans son ressentiment contre les Germains en
général, les innocents avec les coupables ; s’il veut plus d’otages, on
lui en donnera. César fait une enquête et découvre que ce sont les Suèves qui
ont envoyé les renforts ; il accepte les explications des Ubiens, et
s’enquiert soigneusement des voies d’accès chez les Suèves.
10 Sur ces entrefaites, peu de jours après, il
apprend par les Ubiens que les Suèves concentrent toutes leurs forces et font
tenir aux peuples qui sont sous leur dépendance l’ordre d’envoyer des renforts
d’infanterie et de cavalerie. A cette nouvelle, il fait des provisions de blé,
choisit une bonne position pour y établir son camp, ordonne aux Ubiens de
quitter la campagne et de s’enfermer dans les villes avec le bétail et tout ce
qu’ils possèdent il espérait que ces hommes barbares et inexpérimentés, quand
ils se verraient près de manquer de vivres, pourraient être amenés à livrer
bataille dans des conditions désavantageuses ; il donne mission aux Ubiens
d’envoyer de nombreux éclaireurs dans le pays des Suèves et de s’enquérir de ce
qui s’y passe. L’ordre est exécuté, et au bout de peu de jours il reçoit le
rapport suivant : « Quand les Suèves ont eu des informations sûres au
sujet de l’armée romaine, tous, avec toutes leurs troupes et celles de leurs
alliés, qu’ils avaient rassemblées, ils se sont retirés très loin, vers
l’extrémité de leur territoire ; il y a là une forêt immense, qu’on
appelle Bacenis ; elle s’étend profondément vers l’intérieur et forme
entre les Suèves et les Chérusques comme un mur naturel qui s’oppose à leurs
incursions et à leurs ravages réciproques : c’est à l’entrée de cette forêt
que les Suèves ont résolu d’attendre les Romains.
11 Parvenus à cet en droit du récit, il ne nous
semble pas hors de propos de décrire les moeurs des Gaulois et des Germains et
d’exposer les différences qui distinguent ces deux nations. En Gaule, non
seulement toutes les cités, tous les cantons et fractions de cantons, mais
même, peut-on dire, toutes les familles sont divisées en partis rivaux ; à
la tête de ces partis sont les hommes à qui l’on accorde le plus de
crédit ; c’est à ceux-là qu’il appartient de juger en dernier ressort pour
toutes les affaires à régler, pour toutes les décisions à prendre. Il y a là
une institution très ancienne qui semble avoir pour but d’assurer à tout homme
du peuple une protection contre plus puissant que lui : car le chef de
faction défend ses gens contre les entreprises de violence ou de ruse, et s’il
lui arrive d’agir autrement, il perd tout crédit. Le même système régit la
Gaule considérée dans son ensemble tous les peuples y sont groupés en deux
grands partis.
12 Quand César arriva en Gaule, un de ces
partis avait à sa tête les Héduens, et l’autre les Séquanes. Ces derniers qui,
réduits à leurs seules forces, étaient les plus faibles, car les Héduens
jouissaient depuis longtemps d’une très grande influence et leur clientèle
était considérable, s’étaient adjoint Arioviste et ses Germains, et se les
étaient attachés au prix de grands sacrifices et de grandes promesses. Après
plusieurs combats heureux, et où toute la noblesse héduenne avait péri, leur
prépondérance était devenue telle qu’une grande partie des clients des Héduens
passèrent de leur côté, qu’ils se firent donner comme otages les fils des chefs
héduens, exigèrent de cette cité l’engagement solennel de ne rien entreprendre
contre eux et s’attribuèrent une partie de son territoire contiguë au leur,
qu’ils avaient conquise ; qu’enfin ils eurent la suprématie sur la Gaule
entière. Réduit à cette extrémité, Diviciacos était allé à Rome demander
secours au Sénat, et était revenu sans avoir réussi. L’arrivée de César avait
changé la face des choses les Héduens s’étaient vu restituer leurs otages,
avaient recouvré leurs anciens clients, en avaient acquis de nouveaux grâce à
César, car ceux qui étaient entrés dans leur amitié constataient qu’ils étaient
plus heureux et plus équitablement gouvernés ; enfin ils avaient de toute
façon grandi en puissance et en dignité, et les Séquanes avaient perdu leur
hégémonie. Les Rèmes avaient pris leur place ; et comme on croyait que
ceux-ci étaient également en faveur auprès de César, les peuples à qui de
vieilles inimitiés rendaient absolument impossible l’union avec les Héduens se
rangeaient dans la clientèle des Rèmes. Ceux-ci les protégeaient avec zèle, et
ainsi réussissaient à conserver une autorité qui était pour eux chose nouvelle
et qui leur était venue d’un coup. La situation à cette époque était la
suivante : les Héduens avaient de loin le premier rang, les Rèmes
occupaient le second.
13 Partout en Gaule il y a deux classes d’hommes
qui comptent et sont considérés. Quant aux gens du peuple, ils ne sont guère
traités autrement que des esclaves, ne pouvant se permettre aucune initiative,
n’étant consultés sur rien. La plupart, quand ils se voient accablés de dettes,
ou écrasés par l’impôt, ou en butte aux vexations de plus puissants qu’eux, se
donnent à des nobles ; ceux-ci ont sur eux tous les droits qu’ont les
maîtres sur leurs esclaves. Pour en revenir aux deux classes dont nous
parlions, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les
premiers s’occupent des choses de la religion, ils président aux sacrifices
publics et privés, règlent les pratiques religieuses ; les jeunes gens
viennent en foule s’instruire auprès d’eux, et on les honore grandement. Ce sont
les druides, en effet, qui tranchent presque tous les conflits entre États ou
entre particuliers et, si quelque crime a été commis, s’il y a eu meurtre, si
un différend s’est élevé à propos d’héritage ou de délimitation, ce sont eux
qui jugent, qui fixent les satisfactions à recevoir et à donner ; un
particulier ou un peuple ne s’est-il pas conformé à leur décision, ils lui
interdisent les sacrifices. C’est chez les Gaulois la peine la plus grave. Ceux
qui ont été frappés de cette interdiction, on les met au nombre des impies et
des criminels, on s’écarte d’eux, on fuit leur abord et leur entretien,
craignant de leur contact impur quelque effet funeste ; ils ne sont pas
admis à demander justice, ni à prendre leur part d’aucun honneur. Tous ces
druides obéissent à un chef unique, qui jouit parmi eux d’une très grande
autorité. A sa mort, si l’un d’entre eux se distingue par un mérite hors ligne,
il lui succède si plusieurs ont des titres égaux, le suffrage des druides,
quelquefois même les armes en décident. Chaque année, à date fixe, ils tiennent
leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour
occuper le centre de la Gaule. Là, de toutes parts afliuent tous ceux qui ont
des différends, et ils se soumettent à leurs décisions et à leurs arrêts. On
croit que leur doctrine est née en Bretagne, et a été apportée de cette île
dans la Gaule ; de nos jours encore ceux qui veulent en faire une étude
approfondie vont le plus souvent s’instruire là-bas.
14 Il est d’usage que les druides n’aillent
point à la guerre et ne paient pas d’impôt comme les autres ils sont dispensés
du service militaire et exempts de toute charge. Attirés par de si grands
avantages, beaucoup viennent spontanément suivre leurs leçons, beaucoup leur
sont envoyés par les familles. On dit qu’auprès d’eux ils apprennent par coeur
un nombre considérable de vers. Aussi plus d’un reste-t-il vingt ans à l’école.
Ils estiment que la religion ne permet pas de confier à l’écriture la matière
de leur enseignement, alors que pour tout le reste en général, pour les comptes
publics et privés, ils se servent de l’alphabet grec. Ils me paraissent avoir
établi cet usage pour deux raisons : parce qu’ils ne veulent pas que leur
doctrine soit divulguée, ni que, d’autre part, leurs élèves, se fiant à
l’écriture, négligent leur mémoire ; car c’est une chose courante quand on
est aidé par des textes écrits, on s’applique moins à retenir par coeur et on
laisse se rouiller sa mémoire. Le point essentiel de leur enseignement, c’est
que les âmes ne périssent pas, mais qu’après la mort elles passent d’un corps
dans un autre ; ils pensent que cette croyance est le meilleur stimulant
du courage, parce qu’on n’a plus peur de la mort. En outre, ils se livrent à de
nombreuses spéculations sur les astres et leurs mouvements, sur les dimensions
du monde et celles de la terre, sur la nature des choses, sur la puissance des
dieux et leurs attributions, et ils transmettent ces doctrines à la jeunesse.
15 L’autre classe est celle des chevaliers.
Ceux-ci, quand il le faut, quand quelque guerre éclate (et avant l’arrivée de
César cela arrivait à peu près chaque année, soit qu’ils prissent l’offensive,
soit qu’ils eussent à se défendre), prennent tous part à la guerre, et chacun,
selon sa naissance et sa fortune, a autour de soi un plus ou moins grand nombre
d’ambacts et de clients. Ils ne connaissent pas d’autre signe du crédit et de
la puissance.
16 Tout le peuple gaulois est très
religieux ; aussi voit-on ceux qui sont atteints de maladies graves, ceux
qui risquent leur vie dans les combats ou autrement, immoler ou faire voeu
d’immoler des victimes humaines, et se servir pour ces sacrifices du ministère
des druides ; ils pensent, en effet, qu’on ne saurait apaiser les dieux
immortels qu’en rachetant la vie d’un homme par la vie d’un autre homme, et il
y a des sacrifices de ce genre qui sont d’institution publique. Certaines
peuplades ont des mannequins de proportions colossales, faits d’osier tressé,
qu’on remplit d’hommes vivants : on y met le feu, et les hommes sont la
proie des flammes. Le supplice de ceux qui ont été arrêtés en flagrant délit de
vol ou de brigandage ou à la suite de quelque crime passe pour plaire davantage
aux dieux ; mais lorsqu’on n’a pas assez de victimes de ce genre, on va
jusqu’à sacrifier des innocents.
17 Le dieu qu’ils honorent le plus est
Mercure : ses statues sont les plus nombreuses, ils le considèrent comme
l’inventeur de tous les arts, il est pour eux le dieu qui indique la route à
suivre, qui guide le voyageur, il est celui qui est le plus capable de faire
gagner de l’argent et de protéger le commerce. Après lui ils adorent Apollon,
Mars, Jupiter et Minerve. Ils se font de ces dieux à peu près la même idée que les
autres peuples : Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les
principes des travaux manuels, Jupiter est le maître des dieux, Mars préside
aux guerres. Quand ils ont résolu de livrer bataille, ils promettent
généralement à ce dieu le butin qu’ils feront ; vainqueurs, ils lui
offrent en sacrifice le butin vivant et entassent le reste en un seul endroit.
On peut voir dans bien des cités, en des lieux consacrés, des tertres élevés
avec ces dépouilles ; et il n’est pas arrivé souvent qu’un homme osât, au
mépris de la loi religieuse, dissimuler chez lui son butin ou toucher aux
offrandes : semblable crime est puni d’une mort terrible dans les
tourments.
18 Tous les Gaulois se prétendent issus de Dis
Pater : c’est, disent-ils, une tradition des druides. En raison de cette
croyance, ils mesurent la durée, non pas d’après le nombre des jours, mais
d’après celui des nuits ; les anniversaires de naissance, les débuts de
mois et d’années, sont comptés en faisant commencer la journée avec la nuit.
Dans les autres usages de la vie, la principale différence qui les sépare des
autres peuples, c’est que leurs enfants, avant qu’ils ne soient en âge de
porter les armes, n’ont pas le droit de se présenter devant eux en public, et
c’est pour eux chose déshonorante qu’un fils encore enfant prenne place dans un
lieu public sous les yeux de son père.
19 Les hommes, en se mariant, mettent en
communauté une part de leurs biens égale, d’après estimation, à la valeur de la
dot apportée par les femmes. On fait de ce capital un compte unique, et les
revenus en sont mis de côté ; le conjoint survivant reçoit l’une et
l’autre part, avec les revenus accumulés. Les maris ont droit de vie et de mort
sur leurs femmes comme sur leurs enfants ; toutes les fois que meurt un
chef de famille de haute lignée, les parents s’assemblent, et, si la mort est
suspecte, on met à la question les épouses comme on fait des esclaves ;
les reconnaît-on coupables, elles sont livrées au feu et aux plus cruels tourments.
Les funérailles sont, relativement au degré de civilisation des Gaulois,
magnifiques et somptueuses ; tout ce qu’on pense que le mort chérissait
est porté au bûcher, même des êtres vivants, et, il n’y a pas longtemps encore,
la règle d’une cérémonie funèbre complète voulait que les esclaves et les
clients qui lui avaient été chers fussent brûlés avec lui.
20 Les cités qui passent pour être
particulièrement bien organisées ont des lois qui prescrivent que quiconque a
reçu d’un pays voisin quelque nouvelle intéressant l’État doit la faire
connaître au magistrat sans en parler à nul autre, parce que l’expérience leur
a montré que des hommes qui sont impulsifs et ignorants, souvent, sur de faux
bruits, s’effraient, se portent à des excès, prennent les résolutions les plus
graves. Les magistrats gardent secret ce qu’ils pensent devoir cacher, livrent
à la masse ce qu’ils croient utile de divulguer. On n’a le droit de parler des
affaires publiques qu’en prenant la parole dans le conseil.
21 Les moeurs des Germains sont très
différentes. En effet, ils n’ont pas de druides qui président au culte des
dieux et ils font peu de sacrifices. Ils ne comptent pour dieux que ceux qu’ils
voient et dont ils éprouvent manifestement les bienfaits, le Soleil, Vulcain,
la Lune ; les autres, ils n’en ont même pas entendu parler. Toute leur vie
se passe à la chasse et aux exercices militaires ; dès leur enfance, ils
s’entraînent à une existence fatigante et dure. Plus on a gardé longtemps sa
virginité, plus on est estimé par son entourage : les uns pensent qu’on
devient ainsi plus grand, les autres plus fort et plus nerveux. De fait,
connaître la femme avant l’âge de vingt ans est à leurs yeux une honte des plus
grandes ; on ne fait pourtant point mystère de ces choses-là, car hommes
et femmes se baignent ensemble dans les rivières, et d’ailleurs, ils n’ont
d’autres vêtements que des peaux ou de courts rénons qui laissent la plus
grande partie du corps à nu.
22 L’agriculture les occupe peu, et leur
alimentation consiste surtout en lait, fromage et viande. Personne ne possède
en propre une étendue fixe de terrain, un domaine ; mais les magistrats et
les chefs de cantons attribuent pour une année aux clans et aux groupes de parents
vivant ensemble une terre dont ils fixent à leur gré l’étendue et
l’emplacement ; l’année suivante, ils les forcent d’aller ailleurs. Ils
donnent plusieurs raisons de cet usage : crainte qu’ils ne prennent goût à
la vie sédentaire, et ne négligent la guerre pour l’agriculture ; qu’ils
ne veuillent étendre leurs possessions, et qu’on ne voie les plus forts chasser
de leurs champs les plus faibles ; qu’ils ne se préoccupent trop de se
protéger du froid et de la chaleur en bâtissant des demeures confortables ;
que ne naisse l’amour de l’argent, source des divisions et des querelles ;
désir enfin de contenir le peuple en le gardant de l’envie, chacun se voyant,
pour la fortune, l’égal des plus puissants.
23 Il n’est pas de plus grand honneur pour les
peuples germains que d’avoir fait le vide autour de soi et d’être entourés
d’espaces désertiques aussi vastes que possible. C’est à leurs yeux la marque
même de la vertu guerrière, que leurs voisins, chassés de leurs champs,
émigrent, et que personne n’ose demeurer près d’eux ; ils voient là en
même temps une garantie de sécurité, puisqu’ils n’ont plus à craindre
d’invasion subite. Quand un État a à se défendre ou en attaque un autre, on
choisit des magistrats qui conduiront cette guerre et auront le droit de vie et
de mort. En temps de paix, il n’y a pas de magistrat commandant à tous, mais
les chefs de régions et de cantons rendent la justice et apaisent les querelles
chacun parmi les siens. Le vol n’a rien de déshonorant, lorsqu’il est commis hors
des frontières de l’État : ils professent que c’est un moyen d’exercer les
jeunes gens et de combattre chez eux la paresse. Lorsqu’un chef, dans une
assemblée, propose de diriger une entreprise et invite les volontaires à se
déclarer, ceux à qui plaisent et la proposition et l’homme promettent leur
concours, et ils reçoivent les félicitations de toute l’assistance ; ceux
qui par la suite se dérobent, on les tient pour déserteurs et traîtres, et
toute confiance leur est désormais refusée. Ne pas respecter un hôte, c’est à
leurs yeux commettre un sacrilège : ceux qui, pour une raison quelconque,
viennent chez eux, ils les protègent, leur personne leur est sacrée ;
toutes les maisons leur sont ouvertes et ils ont place à toutes les tables.
24 Il fut un temps où les Gaulois surpassaient
les Germains en bravoure, portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies
au-delà du Rhin parce qu’ils étaient trop nombreux et n’avaient pas assez de
terres. C’est ainsi que les contrées les plus fertiles de la Germanie, au
voisinage de la forêt Hercynienne, forêt dont Eratosthène et certains autres
auteurs grecs avaient, à ce que je vois, entendu parler, - ils l’appellent
Orcynienne - furent occupées par les Volques Tectosages, qui s’y fixèrent ;
ce peuple habite toujours le pays, et il a la plus grande réputation de justice
et de valeur militaire. Mais aujourd’hui, tandis que les Germains continuent de
mener une vie de pauvreté et de privations patiemment supportées, qu’ils n’ont
rien changé à leur alimentation ni à leur vêtement, les Gaulois, au contraire,
grâce au voisinage de nos provinces et au commerce maritime, ont appris à
connaître la vie large et à en jouir peu à peu, ils se sont accoutumés à être
les plus faibles et, maintes fois vaincus, ils renoncent eux-mêmes à se
comparer aux Germains pour la valeur militaire.
25 Cette forêt Hercynienne, dont il été
question plus haut, a une largeur équivalant à huit journées de marche d’un
voyageur légèrement équipé : c’est le seul moyen d’en déterminer les
dimensions, les Germains ne connaissant pas les mesures itinéraires. Elle
commence aux frontières des Helvètes, des Némètes et des Rauraques, et, en
suivant la ligne du Danube, va jusqu’aux pays des Daces et des Anartes ; à
partir de là, elle tourne à gauche en s’écartant du fleuve, et, en raison de
son étendue, touche au territoire de bien des peuples ; il n’est personne,
dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint
l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se
termine ; il s’y trouve, assure-t-on, beaucoup d’espèces de bêtes sauvages
qu’on ne voit pas ailleurs ; celles qui diffèrent le plus des autres et
paraissent le plus dignes d’être notées sont les suivantes.
26 Il y a un bœuf ressemblant au cerf, qui
porte au milieu du front, entre les oreilles, une corne unique, plus haute et
plus droite que les cornes de nous connues ; à son sommet elle s’épanouit
en empaumures et rameaux. Mâle et femelle sont de même type, leurs cornes ont
même forme et même grandeur.
27 Il y a aussi les animaux qu’on appelle
élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage ; leur
taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes
sans articulations : ils ne se couchent pas peur dormir, et, si quelque
accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever.
Les arbres leur servent de lits : ils s’y appuient et c’est ainsi,
simplement un peu penchés, qu’ils dorment. Quand, en suivant leurs traces, les
chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au
ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu’ils se
tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans
viennent s’y accoter comme à leur habitude, les arbres s’abattent sous leur
poids, et ils tombent avec eux.
28 Une troisième espèce est celle des urus. Ce
sont des animaux dont la taille est un peu au-dessous de celle de l’éléphant,
et qui ont l’aspect général, la couleur et la forme du taureau. Ils sont très
vigoureux, très agiles, et n’épargnent ni l’homme ni l’animal qu’ils ont
aperçu. On s’applique à les prendre à l’aide de pièges à fosse, et on les
tue ; cette chasse fatigante est pour les jeunes gens un moyen de
s’endurcir, et ils s’y entraînent : ceux qui ont tué le plus grand nombre
de ces animaux en rapportent les cornes pour les produire publiquement à titre
de preuve, et cela leur vaut de grands éloges. Quant à habituer l’urus à
l’homme et à l’apprivoiser, on n’y peut parvenir, même en le prenant tout
petit. Ses cornes, par leur ampleur, leur forme, leur aspect, sont très
différentes de celles de nos boeufs. Elles sont fort recherchées : on en
garnit les bords d’un cercle d’argent, et on s’en sert comme de coupes dans les
grands festins.
29 Lorsque César apprit par les éclaireurs
ubiens que les Suèves s’étaient retirés dans les forêts, craignant de manquer
de blé, car, ainsi que nous l’avons dit, l’agriculture est fort négligée de
tous les Germains, il résolut de ne pas aller plus avant ; toutefois, pour
ne pas ôter aux Barbares tout sujet de craindre son retour et pour retarder les
auxiliaires qu’ils pourraient envoyer en Gaule, une fois ses troupes ramenées
il fait couper sur une longueur de deux cents pieds la partie du pont qui
touchait à la rive ubienne, et à son extrémité il construit une tour de quatre
étages, installe pour assurer la défense du pont une garnison de douze cohortes
et fortifie ce lieu de grands travaux. Il donne le commandement de la place au
jeune Caïus Volcacius Tullus. Quant à lui, il part, comme les blés commençaient
à mûrir, pour aller combattre Ambiorix ; à travers la forêt des Ardennes -
c’est la plus grande forêt de toute la Gaule, elle s’étend depuis les bords du
Rhin, en pays trévire, jusqu’aux Nerviens, sur plus de cinq cents milles - il
envoie en avant Lucius Minucius Basilus et toute la cavalerie, avec ordre de
profiter de la rapidité de sa marche et de toute occasion favorable ; il
lui recommande d’interdire les feux au campement, pour ne pas signaler de loirs
son approche ; il l’assure qu’il le suit de près.
30 Basilus se conforme aux ordres reçus.
Arrivant après une marche rapide, et qui surprend tout le monde, il s’empare de
nombreux ennemis qui travaillaient aux champs sans méfiance ; sur leurs
indications, il va droit à Ambiorix, là où, disait-on, il se trouvait avec
quelques cavaliers. Le pouvoir de la Fortune est grand en toutes choses, et
spécialement dans les événements militaires. Ce fut un grand hasard, en effet,
qui permit à Basilus de tomber sur Ambiorix à l’improviste, sans même qu’il fût
en garde, et de paraître aux yeux de l’ennemi avant que la rumeur publique ou
des messagers l’eussent averti de son approche ; mais ce fut pour Ambiorix
une grande chance que de pouvoir, tout en perdant la totalité de son attirail
militaire, ses chars et ses chevaux, échapper à la mort. Voici comment cela se
fit : sa maison étant entourée de bois selon l’usage général des Gaulois
qui, pour éviter la chaleur, recherchent le plus souvent le voisinage des
forêts et des rivières, ses compagnons et ses amis purent soutenir quelques
instants, dans un passage étroit, le choc de nos cavaliers. Pendant qu’on se
battait, un des siens le mit à cheval : les bois protégèrent sa fuite.
C’est ainsi qu’il fit successivement mis en péril et sauvé par la
toute-puissance de la Fortune.
31 Ambiorix ne rassembla pas ses troupes :
le fit-il de propos délibéré, parce qu’il estimait qu’il ne fallait point
livrer bataille, ou bien faute de temps et empêché par la soudaine arrivée de
notre cavalerie, qu’il croyait suivie du reste de l’armée ? On ne
sait ; toujours est-il qu’il envoya de tous côtés dans les campagnes dire
que chacun eût à pourvoir à sa sûreté. Une partie se réfugia dans la forêt des
Ardennes, une autre dans une région que couvraient sans interruption des
marécages ; ceux qui habitaient près de l’océan se cachèrent dans des îles
que forment les marées ; beaucoup quittèrent leur pays pour aller se
confier, eux et tout ce qu’ils possédaient, à des peuples qu’ils ne
connaissaient aucunement. Catuvolcos, roi de la moitié des Eburons, qui s’était
associé au dessein d’Ambiorix, affaibli par l’âge et ne pouvant supporter les
fatigues de la guerre ou de la fuite, après avoir chargé d’imprécations
Ambiorix, auteur de l’entreprise, s’empoisonna avec de l’if arbre très commun
en Gaule et en Germanie.
32 Les Sègnes et les Condruses, peuples de race
germanique et comptés parmi les Germains, qui habitent entre les Eburons et les
Trévires, envoyèrent des députés à César pour le prier de ne pas les mettre au
nombre de ses ennemis et de ne pas considérer tous les Germains d’en deçà du
Rhin comme faisant cause commune : « Ils n’avaient pas songé à Ia guerre,
ils n’avaient envoyé aucun secours à Ambiorix. » César, après s’être assuré du
fait en interrogeant des prisonniers, leur ordonna de lui amener les Eburons qui
pouvaient s’être réfugiés chez eux : « s’ils obéissaient, il respecterait
leur territoire. » Après quoi il divisa ses troupes en trois corps et rassembla
les bagages de toutes les légions à Atuatuca. C’est le nom d’une forteresse.
Elle est située à peu près au centre du pays des Eburons ; c’est là que
Titurius et Aurunculéius avaient eu leurs quartiers d’hiver. Ce lieu lui avait
paru convenable pour plusieurs raisons, mais particulièrement parce que les
fortifications de l’année précédente restaient intactes, ce qui épargnait la
peine des soldats. Il laissa pour garder les bagages la quatorzième légion,
l’une des trois qui avaient été récemment levées en Italie et emmenées en
Gaule. Il confie le commandement de cette légion et du camp à Quintus Tullius Cicéron,
et lui donne deux cents cavaliers.
33 Il avait partagé son armée : Titus
Labiénus, avec trois légions, reçoit l’ordre de partir vers l’océan, dans la
partie du pays qui touche aux Ménapes ; il envoie Caïus Trébonius, avec le
même nombre de légions, ravager la contrée qui est contiguë aux
Atuatuques ; quant à lui, prenant les trois légions restantes, il décide
de marcher vers l’Escaut, qui se jette dans la Meuse, et vers l’extrémité des
Ardennes, où on lui disait qu’Ambiorix s’était retiré avec quelques cavaliers.
En partant, il assure qu’il sera de retour dans sept jours : il savait que
c’était le moment où la légion qu’on laissait dans la forteresse devait
recevoir sa ration de blé. Labiénus et Trébonius sont invités à revenir pour la
même date, s’ils peuvent le faire sans inconvénient, afin qu’ayant tenu conseil
et examiné les intentions de l’ennemi d’après de nouvelles données, on puisse
recommencer la guerre sur d’autres plans.
34 Il n’y avait dans le pays, comme nous
l’avons dit plus haut, aucune troupe régulière, pas de place forte, pas de
garnison prête à se défendre, mais une population qui s’était disséminée de
tous côtés. Partout où une vallée secrète, un lieu boisé, un marécage d’accès
difficile offrait quelque espoir de protection ou de salut, on y avait cherché
asile. Ces retraites, les indigènes qui habitaient dans leur voisinage les
connaissaient bien, et il fallait observer une grande prudence, non point pour
la sûreté des troupes dans leur ensemble (car, réunies, elles ne pouvaient
courir aucun danger de la part d’une population terrifiée et dispersée), mais
pour la sûreté individuelle des hommes, ce qui, dans une certaine mesure,
importait au salut de l’armée. En effet, beaucoup étaient attirés à de longues
distances par l’appât du butin, et comme les chemins, dans les bois, étaient
incertains et peu visibles, ils ne pouvaient marcher en troupe. Voulait-on en
finir et exterminer cette race de brigands, il fallait fractionner l’armée en
un grand nombre de détachements et disperser les troupes ; voulait-on
garder les manipules groupés autour de leurs enseignes, selon la règle
ordinairement suivie par les armées romaines, la nature même des lieux où se
tenaient les Barbares leur était une protection, et ils ne manquaient pas
d’audace pour dresser de petites embuscades et envelopper les isolés. On
agissait avec toute la prudence dont il était possible d’user dans des
conjonctures si délicates, préférant sacrifier quelque occasion de nuire à
l’ennemi, malgré le désir de vengeance dont brûlait chacun, plutôt que de lui
nuire en sacrifiant un certain nombre de soldats. César envoie des messagers
aux peuples voisins il excite chez eux l’espoir du butin et appelle tout le
monde au pillage des Eburons : il aimait mieux exposer aux dangers de
cette guerre de forêts des |