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| Erckmann-Chatrian, Emile-Alexandre L'oeil invisible ou l'auberge des trois-pendus IntraText CT - Lecture du Texte |
Nous
montâmes l'escalier tournant jusqu'au deuxième. La servante me remit la
lumière en m'indiquant une porte.
- C'est là, dit-elle en se hâtant de descendre.
J'ouvris la porte. La chambre verte était une chambre d'auberge comme toutes les autres : le plafond très bas et le lit fort haut. D'un coup d'oeil, j'en explorai l'intérieur, puis je me glissai près de la fenêtre.
Rien n'apparaissait encore chez Flédermausse ; seulement, au bout d'une longue pièce obscure brillait une lumière, une veilleuse sans doute.
«C'est bien, me dis-je en refermant le rideau, j'ai tout le temps nécessaire».
J'ouvris mon paquet ; je mis un bonnet de femme à longues franges, et m'étant armé d'un fusain, je m'installai devant la glace, afin de me tracer des rides. Ce travail me prit une bonne heure. Mais après avoir revêtu la robe et le grand châle, je me fis peur à moi-même : Flédermausse était là, qui me regardait du fond de la glace.
En ce moment, le wachtmann criait onze heures. Je montai vivement le mannequin que j'avais apporté ; je l'affublai d'un costume pareil à celui de la mégère, et j'entrouvis le rideau.
Certes, après tout ce que j'avais vu de la vieille : sa ruse infernale, sa prudence, son adresse, rien n'aurait dû me surprendre, et cependant j'eus peur.
Cette lumière que j'avais remarquée au fond de la chambre, cette lumière immobile projetait alors sa lumière jaunâtre sur le mannequin du paysan de la Forêt-Noire, lequel, accroupi au bord du lit, la tête penchée sur la poitrine, son grand tricorne rabattu sur la figure, les bras pendants, semblait plongé dans le désespoir.
L'ombre, ménagée avec un art diabolique, ne laissait paraître que l'ensemble de la figure ; le gilet rouge et ses boutons arrondis se détachaient seuls des ténèbres ; mais c'est le silence de la nuit, c'est l'immobilité complète du personnage, son air morne, affaissé, qui devaient s'emparer de l'imagination du spectateur avec une puissance inouïe. Moi-même, quoique prévenu, je me sentis froid dans les os. - Qu'aurait-ce donc été d'un pauvre campagnard, surpris à l'improviste ? Il eût été terrassé ; il eût perdu son libre arbitre et l'esprit d'imitation aurait fait le reste.
A peine eus-je remué le rideau, que je vis Flédermausse à l'affût derrière ses vitres.
Elle ne pouvait me voir. J'entrouvris doucement la fenêtre ; la fenêtre en face s'entrouvrit ! puis le mannequin parut se lever lentement et s'avancer vers moi ; je m'avançai de même, et saisissant mon flambeau d'une main, de l'autre j'ouvris brusquement la croisée : la vieille et moi nous étions face à face ; car, frappée de stupeur, elle avait laissé tomber son mannequin.
Nos deux regards se croisèrent avec une égale terreur.
Elle étendit le doigt, j'étendis le doigt ; ses lèvres s'agitèrent, j'agitai les miennes ; elle exhala un profond soupir et s'accouda, je m'accoudai.
Dire ce que cette scène avait d'effrayant, je ne le puis. Cela tenait du délire, de l'égarement, de la folie ! Il y avait lutte entre deux volontés, entre deux intelligences, entre deux âmes, dont l'une voulait anéantir l'autre, et dans cette lutte la mienne avait l'avantage. Les victimes luttaient avec moi !
Après avoir imité pendant quelques secondes tous les mouvements de Flédermausse, je tirai une corde de dessous mon jupon et je l'attachai à la tringle.
La vieille me considérait bouche béante. Je passai la corde à mon cou. Ses prunelles fauves s'illuminèrent, sa figure se décomposa.
- Non ! non, fit-elle d'une voix sifflante, non !
Je poursuivis avec l'impassibilité du bourreau.
Alors la rage saisit Flédermausse.
- Vieille folle ! hurla-t-elle en se redressant, les mains crispées sur la traverse, vieille folle !
Je ne lui donnai pas le temps de continuer : soufflant tout à coup ma lampe, je me baissai comme une personne qui veut prendre un élan vigoureux, et, saisissant le mannequin, je lui passai la corde au cou, et je le précipitai dans l'espace.
Un cri terrible traversa la rue.
Après ce cri, tout rentra dans le silence.
La sueur ruisselait de mon front. J'écoutai longtemps. Au bout d'un quart d'heure, j'entendis... loin... bien loin... la voix du wachtmann qui criait : «Habitants de Nuremberg... minuit... minuit sonné».
- Maintenant, justice est faite, murmurai-je, les trois victimes sont vengées. Seigneur, pardonnez-moi.
Or, ceci se passait environ cinq minutes après le dernier cri du wachtmann, et je venais d'apercevoir la mégère, attirée par son image, s'élancer de sa fenêtre la corde au cou et rester suspendue à sa tringle. Je vis le frisson de la mort onduler sur ses reins, et la lune calme, silencieuse, débordant à la cime du toit, reposer sur sa tête échevelée ses froids et pâles rayons.
Tel j'avais vu le pauvre homme, telle je vis Flédermausse.
Le lendemain, tout Nuremberg apprit que la chauve-souris s'était pendue. Ce fut le dernier événement de ce genre dans la rue des Minnesoenger.