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| Guy de Maupassant Au soleil IntraText CT - Lecture du Texte |
Comme je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du
bureau arabe, un des officiers les plus obligeants et les plus capables qui
soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on parla d'une mission
qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il s'agissait de faire un long
crochet sur les territoires des cercles de Boghar, Djelfa et Bou-Saada pour
déterminer les points d'eau. On craignait toujours une insurrection générale
dès la fin du ramadan et on voulait préparer la marche d'une colonne
expéditionnaire à travers les tribus qui peuplent cette partie du pays.
Aucune carte précise n'existe encore de ces contrées.
On n'a que les sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers
qui passent de temps en temps, les indications approximatives des sources et
des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de la selle, et les
rapides dessins faits à l'oeil, sans instruments d'aucune sorte. je demandai
aussitôt l'autorisation de me joindre à la petite troupe. Elle me fut accordée
de la meilleure grâce du monde.
Nous sommes partis deux jours plus tard.
Il était trois heures du matin quand un spahi vint
m'éveiller en frappant à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.
Quand j'eus ouvert, l'homme se présenta avec sa veste
rouge brodée de noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où
commencent les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe
de taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre et la
cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il s'appelait
Bou-Abdallah.
Il me dit :
- Mossieu, ton cheval il est prêt.
Je demandai :
- Le lieutenant est-il arrivé ?
Il me répondit :
- Va venir.
Bientôt,
un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue ; puis des ombres
et des silhouettes apparurent, passèrent. je distinguai seulement les trois
corps étranges et lents des trois chameaux qui portaient les cantines, nos lits
de camps et les quelques objets que nous prenions pour un voyage de vingt jours
dans une solitude à peine connue des officiers eux-mêmes.
Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de
Boghar, retentit le galop rapide d'une troupe de cavaliers ; et les deux
lieutenants qui s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée
d'un autre spahi et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande
tente, d'une illustre famille indigène.
Je montai immédiatement à cheval, et l'on
partit.
La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire
immobile. Après avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée
du Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le jour
naissait.
En ce
pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque jamais on ne voit non
plus ces belles nuées traînantes, empourprées, découpées, bigarrées et
bizarres, saignantes ou enflammées, qui colorent nos horizons du Nord au moment
où le soleil se lève, ainsi qu'à l'heure où le soleil se couche.
Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente,
s'étend, envahit tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête
d'un mont, ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il
va monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi encore,
qu'ont ses levers en nos pays brumeux.
Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du
désert, c'est le silence.
Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien
avant le jour, dès les premières pâleurs du ciel ; puis, cet autre cri qui
répond dans l'arbre voisin ; puis enfin cet incessant charivari de
sifflets, de ritournelles répétées, de notes vives avec le chant lointain et
continu des coqs ; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette
gaieté des voix dans les feuilles.
Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de
cette terre qu'il a dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme
pour voir si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le
hennissement d'un cheval ; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a
campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des troupeaux
qui s'en viennent boire.
Tout de suite la chaleur est brûlante. On met,
pardessus le capuchon de flanelle et le casque blanc, l'immense médol,
chapeau de paille à bords démesurés. Nous suivions le vallon, lentement. Aussi
loin que la vue allait, tout était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe.
Parfois, au milieu des bas fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit
vidé des rivières, quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute
petite ; parfois, dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres
indiquaient une source. Nous
n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous devions bientôt
traverser.
On montait indéfiniment. D'autres petits vallons se
jetaient dans le nôtre ; et, à mesure que nous approchions de midi, les
horizons se perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de
terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à peine roses,
à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout cela, et qui
semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme infinis, au-delà de
l'éclat aveuglant du paysage immédiat.
Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et
le caïd El-Akhedar-ben-Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant
vers nous, suivi de quelques cavaliers. C'est un Arabe de sang illustre, le
fils du bach'agha Yahia-ben-Aïssa, surnommé le "Bach'agha à la jambe de
bois".
Il nous conduisit au campement préparé auprès d'une
source, sous quatre arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le .pied,
seule verdure qu'on aperçut par tout l'horizon de sommets pierreux et secs qui
s'étendent à perte de vue autour de nous.
On servit tout de suite le déjeuner, auquel le ramadan
interdisait au caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne
manquions de rien, il s'assit en face de nous, à côté de son frère
El-Haoués-ben-Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s'approcher un
enfant d'une douzaine d'années, un peu grêle, mais d'une grâce fière et
charmante, que j'avais déjà remarquée quelques jours auparavant au milieu des
Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.
J'avais été frappé par la finesse et l'éclatante
blancheur de vêtements de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le
respect que chacun semblait lui témoigner ; et, comme je m'étonnais qu'on
le laissât ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me
répondit :
- C'est le plus jeune fils du bach'agha. Il vient ici
pour apprendre la vie et connaître les femmes ! ! !
Comme
nous voici loin de nos moeurs françaises !
L'enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre
la main. Puis, comme son âge ne le contraignait pas encore au jeune, il s'assit
avec nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le mouton
rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux caïds, qui devaient
avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur son voyage au ksar, lui
demandant d'où lui venait cette cravate de soie qu'il portait au cou, si
c'était un cadeau de femme ?
Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la
sieste. je me réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin
pour avoir l'oeil sur tout l'horizon.
Le soleil, près de disparaître, se teintait de
rouge, au milieu d'un ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les files de montagnes
dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites du regard étaient roses, d'un
rose extravagant comme les plumes des flamants. On eût dit une féerique
apothéose d'opéra d'une surprenante et invraisemblable couleur, quelque chose
de factice, de forcé et contre nature, et de singulièrement admirable
cependant.
Le lendemain, nous redescendions dans la plaine de
l'autre côté de la montagne, une plaine infinie que nous mimes trois jours à
traverser, bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait
en face de nous.
C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de
poussière de terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le
sol et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu'en zigzag.
Ces plaines d'Afrique sont surprenantes.
Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et
elles sont, au contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer
après la tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est
lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes de ces
vagues de terre sont insensibles ; jamais on ne perd de vue les montagnes
de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux kilomètres de vous, une
armée pourrait se cacher et vous ne la verriez point. C'est ce qui rendit si
difficile la poursuite de Bou-Amama sur les hauts plateaux alfatiers du Sud
oranais.
Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à
travers ces interminables et mornes étendues ; chaque soir, on aperçoit
venir quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers une
tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous les jours les
mêmes choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on rêve.
Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde,
loin de la vie, loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir,
par ses trous, les étoiles et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable
aride !
Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée
et morte, cette terre-là ; et, là, pourtant, on ne désire rien, on
n'aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé, suffit à
l'oeil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve, parce qu'il est
complet, absolu, et qu'on ne pourrait le concevoir autrement. La
rare verdure même y choque comme une chose fausse, blessante et dure.
C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même
spectacle : le feu mangeant un monde ; et, sitôt que le soleil s'est
couché, la lune, à son tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour,
peu à peu, le désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la
dure lumière vous calcine la peau ; et l'on voudrait devenir nomade à la
façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, au
milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.
Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un
cavalier indigène pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le
lendemain, afin que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des
hommes et des bêtes. Cette
coutume, qui équivaut aux billets de logement chez l'habitant des villes en
France, devient fort onéreuse pour les tribus par la manière dont elle est
pratiquée.
Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc
comment les choses se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et
réclame cette redevance de ses hommes.
Pour s'exempter de cet impôt et de cette corvée, le
chef de fraction paie. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui
souvent aussi s'exonère de la même façon. Enfin, il faut bien que l'un d'eux
s'exécute.
Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là,
qui procède, vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd
vis-à-vis des cheiks.
Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter
plus de vingt à trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents
francs invariablement.
Et il est impossible encore de changer cela, pour une
infinité de raisons trop longues à développer ici.
Dès qu'on approche d'un campements on aperçoit au loin
un groupe de cavaliers qui vient vers vous. Un d'eux marche seul, en avant. Ils vont au pas, ou au trot. Puis, tout
à coup, ils s'élancent au galop, un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne
supporteraient pas deux minutes. C'est le galop des chevaux de course, qui
ressemble au passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur
sa selle, avec ses vêtements blancs flottants ; et, d'une seule secousse,
il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre
d'un bond, et s'avance respectueux, vers l'officier, dont il baise la main.
Quels que soient le titre de l'Arabe, son origine, sa
puissance et sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il
rencontre.
Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs
vers la tente qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes arabes sont blanches,
éclatantes au soleil. Elles sont au contraire d'un brun sale, rayé de jaune.
Leur tissu très épais, en poil de chameau et de chèvre, semble grossier. La
tente est fort basse (on s'y tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets
la supportent d'une façon assez irrégulière, et tous les bords sont relevés ce
qui permet à l'air de circuler librement dessous.
Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante,
pendant le jour, dans ces demeures de toile ; mais les nuits y sont délicieuses,
et on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques tapis du Djebel-Amour,
bien qu'ils soient peuplés d'insectes.
Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches.
On les entasse les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on
les respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher
dessus, comme à la porte des mosquées.
Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à
terre, le caïd fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant
est simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité
respectable d'ambre gris, puis on le fait bouillir dans l'eau.
Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche
caïd vous reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins
admirables et de tapis merveilleux ; puis vous voyez arriver un vieux
plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses, qui
semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à Paris. Il y en a
de toutes les grandeurs et de toutes les formes, porcelaine anglaise, imitation
du japon, Creil commun, tout ce qu'on a fait de plus laid et de plus grossier
en faïence dans toutes les parties du monde.
Le café est apporté dans un vieux pot à tisane, ou dans
une gamelle de troupier, ou dans une inénarrable cafetière en plomb, déformée,
bossuée, qui semble malade.
Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la
naissance des races. Il passe sur la terre sans s'y attacher, sans s'y
installer. Il n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne
possède aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas
de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de ces
petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun meuble pour
rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en rien. Il sait à peine
coudre les peaux de bouc pour emporter l'eau, et il emploie en toutes
circonstances des procédés tellement grossiers qu'on en demeure stupéfait.
Il ne peut même pas raccommoder sa tente que
déchire le vent ; et les trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la
pluie traverse à son gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces
cavaliers vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs
morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine. Leurs cimetières ressemblent à des
champs, où se serait écroulée, autrefois, une maison européenne.
Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les
Esquimaux ont des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure
creusée dans le sol ou plantée dessus ; ils tiennent à leur mère la terre.
Les Arabes passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette
terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons avec les
fibres de notre coeur humain ; ils passent au galop de leurs chevaux,
inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme s'ils allaient
toujours quelque part où ils n'arriveront jamais.
Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre
civilisation glisse sur eux sans les effleurer.
Ils boivent à l'orifice même de la peau de bouc ;
mais on présente l'eau aux étrangers dans une collection de récipients
invraisemblables. Tout s'y trouve, depuis la casserole de fer jusqu'au bidon
défoncé. S'ils s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux
parisiens à haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire
dedans au premier général qui traverserait la tribu.
Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq
plats. L'ordre de ces plats ne varie point.
On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un
homme l'apporte tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de
broche ; et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait
songer à quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur
le ciel rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage
sévère et drapé de blanc.
Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa
tressé, au milieu du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La
fourchette est inconnue ; on dépèce avec les doigts ou avec un petit
couteau indigène à manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et
croustillante, passe pour ce qu'il y a de plus fin. On l'arrache par longues
plaques et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du
lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a fermenté dans
une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué. Les Arabes appellent
"leben" cette boisson médiocre.
Après l'entrée apparaît, tantôt dans une jatte,
tantôt dans une cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée
au vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se bat avec
le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes pilés ensemble.
Je ne
recommande pas ce bouillon aux gourmets.
Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert
ensuite le hamis ; ce mets est remarquable. Je serai
peut-être agréable à quelques personnes en en donnant la recette.
On le
prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir coupé la viande
en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre sur la poêle.
On se procure ensuite un très léger bouillon en
arrosant cette viande avec de l'eau chaude (Je crois qu'il vaudrait mieux se
servir de bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en
grande quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des
oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce que les
dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis on verse ce jus
sur la viande. C'est exquis.
Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou
kouskoussou, le mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à
la main de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb
de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les arrose avec
un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour qu'on ne
m'accuse pas de ne parler que de cuisine.
Quelquefois
on apporte encore de petits gâteaux au miel, feuilletés, qui sont fort bons.
Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous
reçoit vous dit : Saa ! (à votre santé !). On doit
lui répondre : Allah y selmeck ! ce qui équivaut à
notre : "Que Dieu vous bénisse !" Ces formules sont répétées dix fois pendant
chaque repas.
Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous
installons sous une tente nouvelle ; tantôt au pied d'une montagne, tantôt
au milieu d'une plaine sans limite.
Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue
dans la tribu, on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne
stérile ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce sont
les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser leurs
réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pieds ; un grand
nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à califourchon sur la
croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et leurs longs pieds nus
traînent à terre des deux côtés.
Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et
s'accroupissent autour de la tente ; puis ils restent là, immobiles, les
yeux fixes, attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se
présentent.
Car tout officier en tournée rend la justice d'une
façon souveraine.
Ils apportent des réclamations invraisemblables, car
nul peuple n'est chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple
arabe. Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable,
il est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre fantastique de faux témoins qui jurent sur
les cendres de leurs pères et mères, et affirment sous serment les mensonges
les plus effrontés.
Voici quelques exemples :
Un cadi (la vénalité de ces magistrats musulmans
est proverbiale et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse
cette proposition :
- Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras
sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit
soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.
L'homme amène les témoins, qui déposent et signent.
Alors le cadi appelle X... et lui dit :
- Tu me donneras cinquante douros et tu m'amèneras neuf
témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te doit cent vingt-cinq
douros. je te les ferai remettre.
Le second Arabe amène ses témoins.
Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de
la déposition des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le
second. Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses neuf
témoin, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le premier.
La
part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (trois cent
soixante-quinze francs), prélevés sur ses deux victimes.
Le fait est authentique.
Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au
juge de paix français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi
fait ce qu'on veut pour de l'argent. Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une
insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il pousse à
l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut mettre le nom de
Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.
Dans les commencements de la domination française,
quand les musulmans trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque,
ils le portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou le
fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena de si
fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en guérirent
bientôt.
Autre exemple de la fourberie arabe.
Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est
commis. On soupçonne un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette
tribu un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là pour
sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du meurtre. Un autre
témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises.
L'étranger fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du
décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger qui les
gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être compromis !
Les procès durent des années sans qu'une lueur de
vérité puisse apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a
recours à un moyen fort simple : on emprisonne les deux familles qui plaident,
ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques mois ;
et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une année. Puis
ils recommencent.
Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons
traversée, un procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse
apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour sous les
verrous, et recommencent.
Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre
eux, à se tromper et à se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible
toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.
Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande
taille se présente en demandant à entrer à l'hôpital français. L'officier
l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement ; et nous
apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente, à la hauteur du
foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un autre trou nous apparut dans
son dos, en face du premier, au centre d'une grosseur aussi volumineuse qu'une
tête d'enfant. Lorsqu'on
appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu
manifestement un coup de fusil ; et la charge, entrée sous la poitrine,
était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia avec
énergie, protesta et jura que "c'était l'oeuvre de Dieu". Dans ce pays sec d'ailleurs les
plaies ne présentent jamais de gravité. Les fermentations, les pourritures
produites par les éclosions de microbe n'existent point, ces animalcules ne
vivant que sous les climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins
qu'un organe essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.
Nous arrivions le lendemain chez le caïd
Abd-el-Kaderbel-Hout, un parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est
moins turbulente et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il
chercher une autre cause à ce calme relatif.
Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du
Djebel-Gada, qui n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par
les puits communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire de détournements
de cours, ce qui est la principale cause de querelles et de haines dans
tout le Sud.
Ici encore un homme se présenta en sollicitant son
admission à l'hôpital français. Quand on lui demanda quelle maladie il avait,
il releva sa gandoura et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues, flasques, molles, blettes comme
un fruit trop mûr, avec des chairs tellement ramollies que le doigt y pénétrait
comme dans une pâte qui gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce
pauvre diable présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme
on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue, il leva la
main, et jura par la mémoire de ses ancêtres que "c'était l'oeuvre de
Dieu".
En
vérité le Dieu des Arabes accomplit des oeuvres bien singulières.
Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on
essaie de dormir un peu sous la chaleur terrible de la tente.
Puis le soir vient ; on dîne. Un calme
profond tombe sur la terre calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les chacals leur
répondent.
On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles,
qui semblent humides, tant leur clarté scintille ; et alors on cause
longtemps, très longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et
faciles à dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres. Tout autour de la
tente de l'officier, des Arabes sont étendus par terre ; et, sur une ligne,
les chevaux, entravés par les jambes de devant, restent debout, avec un homme
de garde auprès de chacun d'eux.
Ils ne doivent pas se coucher ; et ils restent
toujours debout, ces chevaux ; car la monture d'un chef ne peut pas être
fatiguée. Sitôt qu'ils essaient de s'étendre, un Arabe se précipite et les
force à se relever.
Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les
tapis de laine épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons
partout, sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et
dormant, comme des cadavres dans des linceuls.
Un jour, après une marche de dix heures dans la
poussière brûlante, comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un
puits d'eau bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le
lieutenant me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et
me dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud :
- Ne voyez-vous rien là-bas ?
Après avoir regardé, je répondis :
- Si, un tout petit nuage gris.
Alors le lieutenant sourit :
- Eh bien ! asseyez-vous là et continuez à
regarder ce nuage.
Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon
reprit :
- Si je ne me trompe, c'est un ouragan de sable qui
nous arrive.
Il était environ quatre heures, et la chaleur se
maintenait encore à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir
sous l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,
sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient l'orge,
et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin, préparaient
notre repas.
On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une
autre chaleur que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle
qui vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie
considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et répétés, ces
caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais un échauffement
mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.
Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais
à la façon de tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait
très haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos
orages du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de
particulier.
Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir
opaque, son sommet cuivré paraissait transparent.
Un
grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient fermé
notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres. Chacun
courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on voit dans un
camp au moment d'une attaque.
Il me sembla soudain que le jour baissait ; je
levai les yeux vers le soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne
paraissait plus être qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.
Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon
vers le sud avait disparu, et une masse nébuleuse qui montait jusqu'au zénith
venait vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les
limites de la vue, noyant tout.
Instinctivement, je me reculai vers la tente. Il était
temps. L'ouragan, comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il
arrivait, ce mur, avec la rapidité d'un train lancé ; et soudain il nous
enveloppa dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de
terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.
Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut
secouée comme une voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie,
palpita quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile ;
puis soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la
nuit de poussière mouvante qui nous entourait.
On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres
de sable. On respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les
yeux en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés ; il se glissait
par le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.
Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous
torturait. Mais l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait
sous notre dent. Le mouton rôti en était poivré ; le kous-kous semblait
fait uniquement de fins graviers roulés ; la farine du pain n'était plus
que de la pierre pilée menu.
Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à
ces bêtes, les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne
hurlèrent pas ce soir-là.
Puis, au matin, tout était fini ; et le
grand tyran meurtrier de l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon
clair.
On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant
troublé notre sommeil.
Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel-Gada qu'il
fallait traverser. Un défilé s'ouvrait sur la droite ; on suivit la
montagne jusqu'au passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa,
l'horrible alfa. Puis soudain
je crus découvrir la trace effacée d'une route, des ornières de roues. je
m'arrêtai, surpris. Une route ici, quel mystère ? J'en eus l'explication.
Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé par l'exemple des Européens
habitant Alger, voulut se donner le luxe d'un carrosse dans le désert. Mais,
pour avoir une voiture, il faut posséder des routes, aussi cet ingénieux
potentat occupa-t-il pendant des mois tous les Arabes, ses sujets, à des
travaux de grande voirie. Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans
outils, terrassant le plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à
aplanir plusieurs kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître, qui
s'offrit ainsi des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage,
en compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son
favori, un jeune Arabe de seize ans.
Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé ; il
faut connaître, l'Arabe avec son introublable gravité, pour comprendre le
comique infini de ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert
promenant des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues
inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du
tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin en pleine Afrique me
parurent d'une inoubliable drôlerie.
Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd
et son fils, nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux
homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de rat, des
manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux. C'était encore,
celui-là, un autre ancien caïd de la tribu cassé pour concussion. Il devait nous servir de guide le
lendemain, la route que nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes
eux-mêmes.
Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé.
Un pic droit barrait la vue ; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné,
je fus frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce
voyage.
Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac,
un lac immense, éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre
bout, perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait
presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara ?
Un lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur ? Étais-je fou ?
Je me tournai vers le lieutenant.
- Quel est ce lac ? lui demandai-je.
Il se mit à rire et répondit :
- Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde
s'y tromperait, en effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on
appelle ici Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante
kilomètres de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,
suivant les endroits. Ces
chiffres sont, bien entendu, approximatifs, ce pays n'ayant été que rarement et
rapidement traversé, comme il l'est par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils
sont deux, l'autre se trouve plus à l'ouest) donnent d'ailleurs leur nom à
toute cette contrée, qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la
plaine s'appelle le Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.
Je regardais avec une stupéfaction émerveillée
l'immense nappe de sel étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute
cette surface, plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme
une plaque d'acier ; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de
ce lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que
j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.
Nous finissions de descendre de l'autre côté du
Djebel-Gada, et nous approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la
Fontaine (Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par
extraordinaire, fort courte.
Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la
conquête, afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection et
y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en
assez bon état, et quelques pièces ont été maintenues habitables.
Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir
défiler des Arabes qui venaient exposer à " l'officier " des affaires
infiniment embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de
parler au chef français.
Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait
comment en ces solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que
nous sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,
presque nue, hideuse.
Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect
des Arabes pour les fous. Or, voici comment on les respecte : dans leur famille...
on les tue ! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.
Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la sainteté par
le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument particuliers à l'Afrique. La
famille, généralement, se débarrasse des déments. Et les tribus restant pour
nous un monde fermé, grâce au système des grands chefs indigènes, nous ne
pouvons, le plus souvent, avoir même le soupçon de ces disparitions.
Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une
partie de la nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un
tapis devant la porte et dormir sous le ciel.
La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté
luisante qui semblait vernir tout ce queue ferait. Les montagnes, jaunes déjà sous le soleil, les
sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes encore, caressés par la
lueur safranée de l'astre.
Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de
sel figé, semblait incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique
s'en dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque
chose de surnaturel, de si doux, captivant le regard et la pensée, que je
restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants
aussi sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient
d'énormes flocons de neige tombés là.
On partit au soleil levant.
La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement
inclinée, semée d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la
tête, et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus
l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être pas un lac,
un lac géant ? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout l'espace entre
les deux montagnes, distantes de trente à quarante kilomètres. Nous marchions
droit vers son excités car nous ne devions le traverser que sur une courte
étendue.
Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais
une sorte de colline ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le
séparer de la montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon
la ligne blanche du sel ; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine
infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à perte de
vue cette même traînée jaune. Le
lieutenant me dit :
- Ce sont les dunes. Ce banc de sable a plus de deux
cents kilomètres de long sur une largeur très variable. Nous le traverserons
demain.
Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de
salpêtre que crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des
joncs ; on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette
plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières
périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver, serait un
immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand même<