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Texte
C'était à Nice, pendant la bataille
des fleurs.
Une petite femme blonde et jolie, debout
au premier rang des tribunes, bataillait avec acharnement. Devant elle, deux immenses
paniers de fleurs, sans cesse remplis par des bouquets
nouveaux, lui servaient d'arsenal où elle
prenait à pleines mains ces balles parfumées pour les lancer
aux voitures, qui passaient
lentement au pas des chevaux.
Et elle
riait de tout son cœur, s'agitait follement, triomphant quand elle avait atteint
une amie en plein visage.
Puis, lasse, exténuée, elle cessa de se battre pendant
quelques instants pour regarder le défilé.
L'une derrière l'autre, les voitures arrivaient, passaient, disparaissaient, couvertes, vêtues, remplies de fleurs. Les unes avaient des roues de violettes, les autres des roues de giroflées ;
celle-ci ressemblait à une énorme
cuve d'œillets, celle-là â un nuage
de mimosas. Des bottes de roses remplaçaient
les lanternes, un fouet avait l'air
d'une fusée de jonquilles.
Et dedans des dames et des
messieurs en toilette. Des dames et des messieurs trop
gros ou trop maigres, rouges, empanachés, endimanchés. De temps en temps une
jolie femme, une sur deux cents, que tous les yeux
suivaient ;
puis le défilé recommençait, l'interminable défilé des laids, des grotesques,
des vilains bonshommes ventrus ou étiques,
des vilaines bonnes femmes
communes et fagotées.
Et parmi
les brillantes voitures, passaient aussi les fiacres, les hideux fiacres, traînés par un squelette de cheval et conduits par l'affreux
cocher à moustaches, au veston crasseux, au chapeau de feutre incliné sur l'oreille.
La petite femme ne se battait plus, elle regardait ces gens,
elle les regardait avec des
yeux étonnés, après sa griserie gaie
de tout à l'heure, avec des
yeux ouverts pour la
première fois. Et elle murmura :
- Mon Dieu, que les hommes sont laids ! Pour la
première fois, elle s'apercevait, au milieu de cette
fête, au milieu de ces fleurs,
au milieu de cette joie, au milieu de cette ivresse, que, de toutes les bêtes, la bête
humaine est la plus laide.
Alors elle
regarda, autour d'elle, la foule agitée des tribunes et elle se vit au milieux d'affreux êtres ridicules, dont le rire était
une grimace, une abominable
grimace qui relevait les joues,
fendait la bouche, fermait les yeux, plissait le nez.
Et par-dessus l'odeur des fleurs coupées, des fleurs arrachées aux jardins, arrachées à la terre pour amuser la foule, la vilaine foule grouillant
dans la poussière, une odeur de peuple
flottait, une odeur de chair malpropre et d'ail, cette odeur
d'ail que les gens du Midi répandent autour d'eux comme
la rose exhale son parfum, dont
ils empoisonnent leurs villes, dont
ils corrompent l'air de leurs campagnes, dont ils gâtent le ciel
lui-même.
Et la petite femme dit à son voisin
- Est-ce qu'on
sent mauvais comme ça tous les jours ?
Certes les hommes sont tous les jours
aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux, habitués à
les regarder, notre nez accoutumé à les sentir ne distinguent leur hideur et
leur puanterie que lorsqu'ils en sont avertis par un contraste subit et
violent.
L'homme est affreux ! Il suffirait, pour composer
une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers
passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles
inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop gras ou
trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air
souriant ou sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage,
l'homme fort et nu, était
certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L'exercice de ses muscles,
la libre vie, l'usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient
chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et
l'élégance de la forme que donne seule l'agitation physique. Plus tard, les
peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette
grâce et cette élégance, par les artifices de la
gymnastique. Les soins constants du corps, les jeux de force et de souplesse,
l'eau glace et les étuves firent des Grecs les vrais modèles de la beauté
humaine, et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous
montrer ce qu'étaient leurs corps, ces grands artistes.
Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine
s'agiter dans les fêtes ! Les enfants, ventrus
dès le berceau, déformés par l'étude précoce, abrutis par le collège qui leur
use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile,
arrivent à l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les
proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs
vêtements sales ! Quant au paysan !
Seigneur Dieu ! Allons voir le paysan dans les
champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé,
plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées d'anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de
forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les
Arabes sont élégants de tournure et de figure !
Mais l'homme a les yeux fermés pour
l'homme. Il ne sait pas regarder ce qu'il voit dès l'enfance, juger d'un coup
d'œil ce qui passe devant son regard en établissant toujours le mieux et le
pire, contempler enfin notre vie comme ferait un singe grimpé dans un arbre et
qui estimerait l'homme une caricature de sa race. Et
ce bandeau que nous avons sur les yeux, nous le portons aussi sur l'esprit. Nous
marchons aveuglés par les religions successives et
diverses, puériles et folles inventées par nos pères contre la terreur de
l'immense Inconnu. Nous allons, abrutis par les préjugés séculaires, par les
morales de toute origine qui ont fait ricochet sur nous, par les législations
enfantines qui ont changé en liens sacrés des usages ridicules et niais.
Et le nombre est tel des idées fausses, des opinions
stupides mais indéracinables, des croyances saintes mais imbéciles, des
superstitions invincibles, des coutumes antiques mais honteuses, des usages
établis mais monstrueux, acceptés, pratiqués par tout le monde sans contrôle,
sans résistance, sans révolte, respectés, au contraire, accueillis comme si un
Dieu nous les eût révélés dans sa miséricorde, qu'il est impossible de s'en
dégager.
Ceux qui le tentent se débattent en vain au milieu de
liens menus, irrésistibles, innombrables et .presque
insensibles, ce qui les rend insaisissables. Et on
cesse bientôt de lutter, par fatigue.
Celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa
pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité et
l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue
et de toute religion, c'est-à-dire de toute crainte, devrait s'écarter
absolument de ce qu'on appelle les relations mondaines, car la bêtise
universelle est si contagieuse qu'il ne pourra fréquenter ses semblables, les
voir et les écouter sans être, malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs
convictions, leurs idées et leur morale de taupes.
Ce qui semble le plus singulier à tout
esprit qui regarde, d'un peu loin, vivre les hommes, c'est leur agitation
inutile. On s'agite dans les salons en des fêtes qui
n'offrent aucun plaisir effectif, sauf celui de s'entreregarder pendant une
heure, après en avoir passé trois ou quatre à se parer.
On s'agite en politique autour de questions dont la
solution n'appartient pas à l'homme, mais que l'homme discute et reprend avec une persévérance de cheval qui tourne une
meule.
On s'agite dans la rue et dans
les cafés à discuter les opinions des journalistes qui ont souvent l'esprit de
n'en pas avoir, mais qui s'agitent dans les colonnes de leurs feuilles comme
s'ils étaient les plus convaincus et les plus enthousiastes des hommes.
Enfin, le monde a l'air d'un immense ministère plein
d'employés, qui sont eux-mêmes pleins de zèle et qui ne font jamais rien autre
chose que de noircir inutilement un peu de papier, tout en paraissant
travailler du matin au soir, pour le plus grand intérêt de l'univers...
La petite femme blonde ne jetait plus
de fleurs. Elle regardait passer la foule bruyante avec des yeux las et
découragés ; elle regardait les fleurs bleues, rouges, jaunes, blanches,
si fines, si jolies, si parfumées, pleuvoir sur les grosses figures rouges et
sur les maigres figures ridées.
Elle ne parlait plus ! A quoi
pensait-elle ?... A rien, sans doute !
30 mars 1886
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