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Texte
A.
M. MALOIZEL, Avocat.
Vous ne l’avez pas connu, bien sûr, puisqu’il vivait au XVIIe siècle,
mais à tout le moins avez-vous rencontré dans les vieilles rues de la cité
falaisienne, quelque silhouette qui, à trois cents ans de distance, évoque
assez bien la figure de mon héros.
Il se prénommait Jehan et n’avait point d’autre nom. Bâtard et d’ailleurs
abandonné par sa mère dès l’enfance, il eût été incapable de retrouver sa
généalogie.
Tout au plus soupçonnait-il une petite vieille, rabougrie, quinteuse, édentée,
occupée tout le jour à faire retentir son battoir et sa langue sur les bords de
la fontaine d’Arlette de lui avoir fait le don contestable de la vie. Ses
soupçons paraissaient fondés, car physiquement il était à peine mieux partagé
que sa mère présumée.
Ne croyez pas que je le charge à plaisir, ni que j’en fasse une
caricature, soyez convaincu que le portrait ci-après n’est que l’expression de
la plus stricte vérité historique. Ses jambes, non contentes
d’être courtes, se targuaient d’être torses, par surcroît. « Deux pouces de
gambe et le cul tout de suite » dit énergiquement le proverbe normand.
Jehan de Falaise vérifiait le dicton. Il est vrai que par contre ses bras et
ses mains étaient d’une longueur anormale et que son épine dorsale figurait un
assez complexe labyrinthe ; dominant le tout, s’arrondissait sa tête énorme. Ainsi
accoutré, il eut semblé un gnôme fort réussi, tel que Gustave Doré en crayonne
dans son Rabelais ou si vous préférez quelque Quasimodo. Mais Dieu merci pour
lui, il n’était point inepte comme un pantin romantique et quelque chose le
sauvait, c’étaient ses yeux. Rarement vîtes-vous des yeux
aussi perçants, aussi doux, aussi purs, aussi changeants, aussi malins, aussi
beaux. Si je voulais dire tout ce qu’il y avait dans ses yeux, je manquerais de
souffle avant que d’épithètes. Donnez-moi le précieux secours de votre
imagination. Chasseur que vous êtes, évoquez le renard qui guette une proie,
c’est Jehan de Falaise méditant un bon tour. Souvenez-vous des yeux de la
chevrette, lorsqu’elle meurt dans les larmes, ce sont les yeux de notre héros,
quand, pris de mélancolie et de vin, il rêvait aux étoiles.
Ce que faisait Jehan de Falaise vous l’avez déjà deviné. Il appartenait à
l’estimable corps de la Basoche et tout le jour courbé sur les parchemins, en
l’étude de Me Loyauté, procureur de son état, il grossoyait, grossoyait,
grossoyait. Et je vous prie de croire qu’il grossoyait un peu mieux que nos
clercs contemporains, au rang de dactylographes.
L’écriture de Jehan était superbe, c’est qu’aussi, il s’appliquait ;
arrondissait sa bosse en se courbant sur le pupitre, et tirait
consciencieusement la langue, tandis que sur le vélin chantait sa plume d’oie.
Par surcroît, le clerc était quelque peu poète. C’est là un défaut, disons, si
vous le voulez un vice, qui se rencontrait alors et se rencontre parfois encore
chez les bazochiens. C’est une plume élégante au chapeau d’un jeune homme que
ce talent de rimeur. Pour le pauvre Jehan ce fut sa gloire et aussi sa perte.
Lorsqu’il entendit chanter en lui l’harmonie souveraine des vers, il se dit
tout comme un autre « plenus rimarum sum » et puis il fit couler
de-ci de-là ses rimes. - Holà Jehan ! chante-nous la Demoiselle Héloïse qui ne trouve plus d’amis ». - Et Jehan faisait une chanson, spirituelle
le plus souvent, mordante parfois, toujours goûtée.
- « Par la mort dieu, monsieur le rimeur, le nez bourgeonné de Maître Thaddée
vaut bien six couplets ». Et le rimeur y allait de ses six couplets plus un
Envoi plein de sel pour le septième à la demi-douzaine.
Cela rapportait tant bien que mal une livre ou deux qui ne moisissaient pas
dans la doublure du pourpoint. Prestement elles se trouvaient placées qui à la
«Belle Estoile», qui à la «Teste noire», qui à «l’Epée Royale», cabarets cotés
et de grand renom en ce temps-là.
A ce métier de chansonnier satirique, bien qu’anonyme, vous vous doutez que
notre héros ne se faisait pas que des amis. Sans doute il y avait une sorte de
compensation. La demoiselle Héloïse, piquée au vif, pouvait s’adresser à son
tour au poète et faire, dans une nouvelle satire, traîner sur la claie son
ancien et infidèle ami Messire Lencornet. Jehan de Falaise prêtait à tous sa
plume. Mais bien maladroit qui, perdant vingt amis par un bon mot, pense en
regagner dix par un bon mot contraire. Les blessures d’amour-propre s’enfoncent
dans la chair, semblables aux javelots qui frémissent sur les cibles : elles ne
se cautérisent jamais.
Toutefois, la drôlerie et la verve du poète lui faisaient à peu près pardonner
tout. - C’était le Bonhomme Normand de l’époque. « Quel vilain singe, disait-on
», mais tout de même on ne pouvait s’empêcher de rire de ses boutades et ses
chansons étaient sur toutes les lèvres. On vit même des ménétriers les
transporter de foire en foire et les chanter à la Saint-Clair de la Pommeraye, à la Saint-Mathieu d’Harcourt, à la « Saint-Gire » de
Condé, à l’abri de leurs grands parapluies rouges. C’était la gloire,
cela, la vraie gloire ; je ne dirai pas qu’elle grisa Jehan de Falaise ; le
gaillard était de son pays et savait se griser d’autre sorte ; mais tout de
même elle lui monta quelque peu à la tête.
Précisément vers ce temps-là, vint à la Guibray le fameux Gautier Garguille. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai l’origine normande de ce célèbre farceur
et chansonnier. Né à Caen sur la paroisse Notre-Dame, Garguille, de son vrai
nom Hugues Guéru, avait, au moment où je vous parle, accompli d’assez jolis
exploits. Il avait rénové la farce, fait éclater de rire le bon roy Henri, et
déridé, ce qui est un succès, le sévère, mais délicat Richelieu. Garguille
était donc quelqu’un, il n’était pas encore Molière, mais il rendait témoignage
de Molière : rois et gueux, gentilshommes et vilains, et la Ville et la Cour le tenaient en faveur. C’était le Rostand de l’époque, à cela près qu’il
était compréhensible et que ses vers coulaient nombreux, non de la source
gasconne, mais de la claire fontaine franco-normande. Les
dames du temps qui aimaient le bel esprit (le progrès les en a guéries)
raffolaient de lui…
Gauthier aura l’honneur
que les plus belles dames
Emprunteront ses vers pour descrire leurs flammes
Et le dieu des neuf soeurs
Apprendra ses chansons pour donner des oracles
Car leurs charmes et leurs douceurs
N’ont que trop de pouvoir à faire des miracles !!!
Aussi quelle joie ce fut à Falaise, quand s’y dressèrent les tréteaux du
Farceur. Tout le monde voulut le voir et notre Jehan tout le premier. Quand,
au moment de la parade, Gaultier aperçut devant lui ce personnage étrange qui
goguenardait dans la foule, et lui renvoyait ses quolibets. « Tout beau !
garçon, lui cria-t-il, ta place n’est point parmi les badauds, monte à mon côté
tu me donneras la réplique. » - « Tout de même ! » acquiesça l’autre qui au
fond de l’âme avait une parcelle de cabotinage. Le voilà pour la saison engagé
dans la troupe et je vous jure qu’on ne s’ennuya point. La Farce s’esclaffa à son aise et la Satire coula à pleins bords. On se moqua
de tout et l’on chansonna tout le monde, les vivants et les morts, les grands
et les petits, jusqu’à la Régente, cette pauvre Anne d’Autriche, jusqu’au
Ministre, cet illustre Mazarin dont on imitait l’accent italien, le ton
patelin, les révérences onctueuses. Dans ce temps les Ministres étaient bons
diables, les Reines avaient bon dos et les Rois bon caractère. Les frondeurs
pouvaient tirer la barbiche de Mazarin, il ne bronchait point. Essayez
aujourd’hui de tirer barbiche d’un vigneron devenu grand personnage et vous
verrez ce qu’il vous en coûtera.
Jehan de Falaise s’amusa à coeur joie et il ne lui en coûta de rien.
Roi, Reine, Ministre, aucun ne se fâcha. Oui mais ; prenez garde à ce « oui
mais » qui marque le passage du plaisant au sévère et de l’allegro
au lamento ; oui mais Jehan voulut rire aux dépens et frais de M.
le Baron Pincedur de la Rapière, lieutenant criminel au Bailliage et non
seulement aux dépens d’icelui, mais à ceux de son épouse, dont le caractère
acariâtre, irascible et vindicatif était connu et apprécié des Falaisiens de
cette époque. Notre héros ne s’avisa-t-il point de dire publiquement que si la
dame Pincedur de la Rapière avait les pieds menus, c’était pour courir, légère,
aux rendez-vous, de beaux et longs cheveux, c’était pour enchaîner les coeurs,
et le nez en trompette, c’était pour sonner le rappel des galants. Rois et
Ministres avaient ri et pardonné, Mme la lieutenante rit jaune et ne pardonna
point ; Jehan de Falaise fit connaissance avec la paille des cachots, déjà
humide dans ce temps-là et qui n’a guère séché depuis. Vous dirai-je qu’il
protesta quand s’abattit sur lui la main de l’exempt, vous dirai-je qu’il
frémit quand il entendit grincer dans la serrure l’énorme clef qui refermait la
porte de la geôle, vous dirai-je que, demeuré seul au fond du noir cachot, il
s’enfonça dans une mélancolie plus noire encore. Vous ne me
croiriez point n’est-ce pas, et vous savez que notre homme était de ceux qui,
ayant touché le fond de la vie, ne désespèrent jamais et se résignent toujours.
Tout au plus eut-il un haussement d’épaules et une grimace de dédain ; le
morceau de pain noir que lui apporta le geôlier lui évoqua piteusement les
grasses poulardes d’antan, et il se ressouvint des grands vins jadis bus, à
l’aspect de l’énorme cruche d’eau qui lui tendait les anses. Pour tuer le
temps, il rima, non plus des chansons bachiques et légères, mais au contraire
de beaux et édifiants poëmes moraux bien propres à inciter à résipiscence. Je
conserve de lui un joli palinod que je vous montrerai quelque jour.
Ainsi se distrayant, Jehan de Falaise atteignit le jour où il devait
comparaître devant la Chambre Criminelle. Trois juges
l’attendaient, impassibles. Leurs foudres toutes prêtes.
- … Comment vous appelez-vous ?
- Jehan de Falaise.
- Où êtes-vous né ?
- A Falaise…
- Et vous habitez ?
- A Falaise…
Ici se termine l’interrogatoire, car à toutes les autres questions, Jehan,
faisant le sourd, répondit par un « Plaît-il ? » qui eut le don d’exaspérer les
juges. Il avait lu quelque part que feu Thibaut l’Agnelet se tira jadis
d’affaire en répondant toujours « bée, bée », et lui espérait même sort en
répondant « Plaît-il ? » Ce n’était pas si sot, faire la bête est d’un secours
puissant dans la vie.
A bout de ressources, le président prononça : « Me Jambinet, vous avez la
parole », et Me Thomas-Praxède Jambinet rajusta tant bien que mal sa perruque,
secoua du doigt son rabat jauni, où le tabac et les mouches avaient laissé des
souvenirs, et voici que lentement, en nasillant, il plaida… « Me… es… sieurs ».
Vous n’attendez pas de moi que je refasse le plaidoyer de Jambinet, lequel fut
long, diffus, incohérent, lourd, prolixe, compendieux et soporifique. Trois
fois, Me Jambinet descendit au ton le plus grave, trois fois il monta jusqu’au
plus aigu, il adjura à deux reprises les dieux, prit à témoin Cicéron et la Kabbale, que son client était un pauvre d’esprit et qu’il fallait le mettre aux petites
maisons, comme stupide, abruti, lunatique, mélancolieux et fol à lier.
Du coup, Jehan de Falaise n’y tint plus, et, sur le champ, il improvisa le
couplet suivant, soigneusement recueilli dans les notes d’audience et conservé
au plumitif du siège folio XV, anno 1644.
« Dans un jet
d’éloquence
Mon avocat verveux
Me traite en pleine
audience
De fol et de gâteux
Bast, le plus fol des
deux
N’est pas celui qu’on
pense ».
Cette sortie coupa la parole de Me Jambinet qui s’effondra tout d’un coup, les
yeux grands ouverts, la bouche bée, les bras ballants.
Je voudrais bien ne pas parler du réquisitoire. Le lieutenant criminel
avait tenu à siéger lui-même. Il fut féroce : il déchirait ce pauvre Jehan que
c’en était pitié : « Il est allé jusqu’à traîner une femme irréprochable dans
la boue, il lui prête des moeurs dissolues, il n’est pas jusqu’au nez de sa
victime qui ait pu trouver grâce devant lui. Ah ! Jehan de Falaise, vous osez,
usant d’une métaphore grossière, dire de ce nez qu’il est en trompette. Et bien
soit, ce mot vous condamne, que cette trompette soit pour vous…, celle du
jugement dernier ». Un frémissement parcourut la foule à cette éloquente
péroraison. - … « Jehan de Falaise, dit le Président, vous n’avez rien à
ajouter à votre défense.» - « Non, Monsieur le Président, restons sur cette
trompette, j’en savoure l’éclat ». - « Le Tribunal se retire pour délibérer… »
Façon de parler, vous entendez bien, car au bout de moins de deux minutes, le
Tribunal reparaissait armé d’une sentence terrible : « Attendu que le sieur
Jehan, dit de Falaise, soi-disant clerc de Procureur, mais exerçant en réalité
la peu louable profession d’écrivain et de comédien, a commis le délit de
diffamation, d’injures, d’outrages envers de nombreux habitants de la ville de
Falaise et notablement envers haute et très respectable dame Augustine de
Buisson-Aigu, épouse de Pincedur de la Rapière. Qu’il est, en outre convaincu de socialisme, sorcellerie, mauvaiseté, lèse-majesté, autant divine qu’humaine
et, de plus, est dangereux ennemi de la chose publique. Que nulle indulgence ne
saurait lui être accordée. Qu’à la vérité son honorable défenseur, Me Jambinet,
excipant de l’irresponsabilité, argue de la faiblesse d’esprit de son client ;
mais qu’une semblable excuse ne saurait être admise : qu’en effet, si la bêtise
était la cause d’absolution, où irait-on ? le nombre des sots, selon Salomon,
étant infini…, etc…, etc. »
Les attendus se suivaient ainsi, l’un traînant l’autre, et le second aggravant
le premier, image de la vie où les maux se succèdent sans discontinuer,
probablement pour que les humains ne perdent pas la douce habitude de la
douleur. Finalement : « Par ces motifs, le tribunal condamnait le susdit Jehan,
dit de Falaise, à être branché, pendu la hart au col étranglé court et net, le
quinze juin ensuivant, sur la Place Guillaume ».
Lorsqu’il entendit cette sentence, Jehan de Falaise, par manière de nargue,
tira la langue. «Bien, mon garçon, dit le Président, vous nous la ferez voir
bien mieux encore le quinze juin prochain. Archers, emmenez le condamné».
Il serait téméraire de s’imaginer que notre farceur fut stupéfait du jugement ;
clerc de procureur, la Justice lui laissait peu d’illusions et d’ailleurs il
n’avait pas le loisir de se créer de vaines émotions. «
Mourir, mon Dieu, il faut le faire une fois ou l’autre ; nos aïeux qui nous
valaient bien l’ont fait avant nous, reste la question de temps, or un peu plus
tôt, un peu plus tard, ce n’est pas grande différence. Si mourir c’est en
terminer avec les soucis, la faim, la soif, l’impécuniosité, si c’est lâcher
les importuns, les fâcheux, les bavards et les sots pour rentrer dans le doux
silence et la paix du Seigneur, ma foi, celui qui quitte la vie ne perd pas au
change… et puis après tout nous verrons bien ». Ainsi raisonnait Jehan de
Falaise, tandis qu’encadré d’archers, escorté de la foule, partie sympathique,
partie hostile, il regagnait la maison de force. Il était nuit tombante, les
flèches de Saint-Gervais et de la Trinité n’étaient plus que des points noirs,
qui se confondraient tout à l’heure avec le noir du ciel : pour toutes
lumières, des lanternes fumeuses, dont les poulies grinçaient au vent et dont
la trouble clarté se mourait dans les flaques d’eau, innombrables en la rue mal
pavée. Le décor n’était point gai, vraiment ; mais Jehan ne le voyait point. Absorbé
dans ses pensées, il convenait de mourir, mais tout au moins en beauté et en
joie, non piteusement comme un vulgaire philistin, mais la farce aux lèvres et
le rire aux dents… A peine repassa-t-il le seuil de la geôle, qu’il se
frotta les mains, il avait trouvé…
*
**
« CHER VIEIL AMI LA TAILLE,
Tu sais qu’une sentence sévère me condamne en la peine de la hart, et que,
grâce à Dieu, c’est toi qui seras chargé de l’exécuter. A ce
sujet, je ne serais pas fâché de te voir en ma prison et de te faire mes
recommandations. Viens donc me voir au plus tôt, ainsi que le permet la
coutume de Normandie, combinée avec la loi XV au Digeste alinéa 3, paraphe 2. De capitis de minutionibus. Je t’attendrai sans faute après demain
matin.
Ton bien dévoué,
JEHAN DE FALAISE ».
Celui auquel s’adressait cette épître se nommait Jacques la Taille, ivrogne par goût, bourreau de profession, au demeurant coeur noble et sensible.
Je tiens à lui rendre ce sincère hommage, car les romantiques qui, du reste, ne
comprenaient pas grand-chose, n’ont jamais compris le bourreau. Ils le vêtent
d’un pourpoint rouge, le dotent d’une mine macabre et d’un coeur de fer. Or, si
Jacques la Taille portait le pourpoint rouge, par contre, personne n’était
moins rude et moins macabre que lui. Avez-vous remarqué que les fossoyeurs ont
la plaisanterie facile et les grands comiques la larme toute prête. Ce qui
prouve, en somme que bien peu de gens ont l’esprit de leur profession. Eh bien,
il en était ainsi de messire Jacques. Il faisait son métier consciencieusement
et vous tranchait la tête sans douleurs ; il faut vivre, n’est-ce pas ! Mais,
pour cela, il ne vous en voulait nullement et, hormis ses fonctions, il eût été
prêt à vous rendre mille services. Il aimait Jehan de Falaise, parce qu’ayant
peu d’esprit, il avait besoin, pour s’amuser, de l’esprit d’autrui et qu’avec
notre ami, il était sûr de ne chômer point.
Cordieu, les joyeuses lippées qu’ils avaient prises ensemble ! Cordieu, les
noctambulesques randonnées de Guibray, les farces admirables que l’on jouait de
concert au père Lapoule ou à la mère Lavoine, hôtesse de la « Teste-Noire »,
barbue comme un sapeur, fort-en-gueule comme un dragon, simple comme une
colombe. O, le souvenir des grands crus bus à plein verre, des chansons grasses
entonnées à plein gosier, des rues mal pavées arpentées à pleines enjambées. Tout
cela était donc à tout jamais fini, puisque la corde attendait Jehan de
Falaise.
Le pauvre la Taille en avait le hoquet et ses yeux étaient encore bouffis de
larmes, tandis qu’il frappait à l’huis du cachot où gisait son lamentable ami. A
son grand étonnement, il ne la trouva pas accablé. Il eut un mot de compassion
: « Ah ! pauvre vieux. » - Mais Jehan lui rit au nez - « Hé, maître Jacques, hé
sac à vin, fais-moi grâce de tes larmes, j’ai déjà trop d’eau ici, j’en suis
noyé, parlons affaires ».
- Affaires, hélas, pauvre ami, te voilà devenu mon client, où
sont les bons moments que nous avons passés ensemble ? Où sont…
- Je t’arrête, messire Jacques, n’aggrave pas ma douleur. Tu ne sais donc pas que les poètes disent qu’il n’est rien de plus ennuyeux que de se souvenir
dans la peine présente de la liesse passée.
- Je n’en savais rien, je ne lis pas les poètes.
- Tant pis pour toi ; mais, dorénavant, suis leur conseil et abstiens-toi de
gémir en ma présence, je t’ai fait venir pour te demander un service ».
Incontinent, messire Jacques crut qu’il s’agissait d’argent et, désespéré, il
frappa des deux mains sur sa bourse vide.
- « Tu n’y es pas, poursuivit notre homme, ce service concerne ton métier…, je
veux dire ta noble profession.
- Ah ! ah ! s’écria la Taille, soudain rasséréné, ah, mon gaillard ! tu
veux que je te pende en artiste ; n’aie pas peur, je te ferai une pendaison de
première classe.
- Je n’attendais pas moins de toi, cher vieux, mais je
voudrais encore autre chose.
- Parbleu, je vois où le bât te blesse, tu ne tiens pas à te balancer trop
longtemps au bout de la corde, pour y recevoir, une fois branché, la visite
intéressée des corbeaux, tiercelets et autres oiseaux mal veillants. Sois
assuré que j’y tiendrai la main.
- Je t’en remercie encore, mais il y a autre chose.
- Quoi donc ?
- Eh bien, il faut que tu me laisses adresser un petit compliment au public
avant que de me mettre la hart au col ! »
- Un petit discours ! hem, hem ! fichtre, moi je n’y vois pas d’inconvénient ;
mais il y a le patron, le satané patron… Ah ! au fait, tu sais
pour une fois, tu parleras, je le veux et tant pis pour le patron.
Le patron vous le comprenez, c’était le Lieutenant-criminel. Si le
bourreau le craignait, au fond il ne l’aimait guère. « Notre ennemi, c’est
notre maître », dit le roussin de Lafontaine. Il n’y a pas que
les roussins à raisonner ainsi. Jacques la Taille n’était pas fâché de jouer un bon tour à Me Pincedur de la Rapière, et lui qui était venu à la geôle les
larmes aux yeux, il s’en retournait presque avec un sourire. Ce satané Jehan de
Falaise avait fait ce miracle.
………………………………………………
Le quinze juin arriva ; c’était le jour fatal. Surgi de son grabat dès le patron-jacquet,
Jean de Falaise, ayant mis le nez à la meurtrière, constata qu’il faisait un
temps superbe et qu’une foule énorme encombrait la place Guillaume. Il se
réjouit alors en son coeur, lui qui avait toujours craint de mourir seul et
sous la pluie. Il sourit même apercevant la potence qui se dressait
quasi radieuse dans le matin clair. « Oh, oh, dit-il, les bois
sont peints de frais et la corde est toute neuve, Jacques a bien fait les
choses. Il est doux d’avoir un véritable ami. » Et son âme inclinant ainsi
doucement vers la philosophie, il se demanda, sincèrement, s’il regrettait la
vie.
Il y avait bien le vin, mais pour une bonne bouteille, combien n’en boit-on pas
de médiocres, et même d’inférieures. Il y avait bien les femmes ; mais pour une
fidèle, combien de légères ; les plus sages étaient réduits à dire «notre femme
!» ou la femme de « cheux nous » comme les paysans, n’osant dire, par trop de
présomption « ma femme ». Il y avait bien les blagues, les bons tours, les
farces, mais sur ce point Jehan était tranquille, il ne lui en restait qu’une à
jouer, mais, pour Dieu, c’était la bonne.
Il en était là de ses pensées quand il entendit retentir le bruit des clefs,
qui ne tintaient pas lugubrement, mais rendaient par ce beau temps, un son net,
clair et léger. La porte s’ouvrit, les archers parurent et le condamné les
suivit. Il les suivit, ma foi, comme s’il allait en fête, égayé par les
milliers de visages qui se pressaient autour de la potence. Ils étaient venus,
ces bons bourgeois, parce que c’est toujours une distraction de voir pendre son
semblable et qu’ils n’étaient point fâchés de saisir au passage la dernière
grimace de Jehan de Falaise. Leurs sentiments étaient complexes ; ils
plaignaient un peu le condamné par chrétienté, ils le narguaient un brin par
jalousie, ils le regrettaient un tantinet pour sa drôlerie, mais ils lui en
voulaient tout de même au fond parce que tous, qui plus, qui moins, avaient
été, soit un jour, soit l’autre, égratignés par sa terrible plume. Néanmoins,
tout autre sentiment fit place à la stupéfaction, lorsqu’on aperçut le
condamné, non point la tête basse et les yeux contrits, mais, au contraire,
plus droit que jamais, passant sa langue sur ses lèvres et guilleret comme un
meunier qui vient de voler son client. Le plus ébahi de tous, ce fut Pincedur
de la Rapière. Il était là, le cruel et en grande tenue, sa simarre rouge se
détachait dans les groupes, et sa haute taille se dessinait sous le ciel, comme
une statue pédestre de feu Don Quichotte.
Tandis qu’il passait tout près, derrière lui, Jehan, que les archers ne
surveillaient guère, mais qu’ils suivaient, le nez au vent, plus badauds que
les badauds eux-mêmes, Jehan secoua ses mains chargées de menottes, les haussa
jusqu’à l’épitoge du lieutenant-criminel, tira dessus et dit en nasillant : «
Hé, compère, c’est pas d’l’hermine, c’est d’la peau de lapin ! » La Rapière eut un sursaut de colère : il ne grinça pas des dents, attendu qu’il n’en avait plus,
mais il secoua son long nez, fit trembler sa perruque qui ne tenait qu’à peine,
et impérieux, il dit : « Allons, emmenez-le et faites vite ».
Jehan grimpa sur la plate-forme, où, tout bouleversé, l’attendait son ami, le
pauvre diable de bourreau. Messire Jacques avait les membres flageollants : «
Capon, lui dit Jehan, ne tremble donc pas, tu n’aurais même pas la ressource de
dire que c’est de froid, il fait un temps superbe ». Puis, sans perdre de
temps, il se retourna vers la foule, fit deux ou trois pas en avant sur
l’échafaud et d’un ton majestueux, il commença : « Gentilshommes, nobles dames
et bourgeois de l’antique cité de Falaise, je… ». - « Silence ! » hurla le
Lieutenant-criminel. - « Non ! non ! qu’il parle, c’est son droit », qu’il
parle, cria la foule. - « Je parlerai donc ». - « Non ». - « Si, si, si… »
La foule était houleuse : une fois encore Jehan l’avait reconquise ; on
entendait de-ci, de-là : «Ah ce Jehan, est-ce un malin, est-ce un vrai truand ?
est-il plus aimable farceur ? qu’il parle, qu’il parle». Le
Lieutenant-criminel, vert de colère, roula des yeux, mais ne dit mot, il était
de ceux-là qui craignent naturellement les coups : « Eh bien, nobles et
manants, poursuivit notre ami, je ne vous dirai pas que je meurs repentant,
vous vous en doutez : je ne vous dirai pas que je crains la justice de Dieu, convaincu
que les coeurs joyeux comme le mien vont au Paradis pour en esjouir les
glorieux hôtes ». A chaque mot, la foule, amusée, s’esclaffait, les bouches
s’armaient d’un rire large et les bedons dansaient sous les pourpoints. « Je
vous demande une dernière grâce ». « Accordé » ! fit la foule d’une seule voix.
Le Lieutenant-criminel était pâle comme un mort. « Eh bien donc, vous répéterez
avec moi le refrain suivant, il est court et facile à retenir, le voici :
Trois ânes dans un pré
Paissaient l’herbe tendre
Hihan ! Hihan ! Hihan !
Consciencieusement, presque pieusement, la foule en un gigantesque tutti reprit
: « Hihan ! hihan ! hihan ! » Ce fut une cacophonie si formidable qu’on
l’entendit des Monts d’Eraines. Quand le bruit se fut un peu apaisé. «Je meurs
content, dit Jehan de Falaise, je n’avais de ma vie entendu tant d’ânes braire
du même coup ». Ce fut un coup de théâtre, la foule qui se vit moquée, changea
de sentiment, les poings se tendirent, les bouches eurent des contorsions de
fureur, des clameurs de rage montèrent : « Ah le vilain ! Ah le bougre !
Ah le pouacre ! Ah le poëtasse ! A la potence ! A la potence ! ». « On y va,
dit tranquillement notre Jehan, qui mit la tête dans le noeud coulant en se
tenant encore les côtes…
Un coup de genou sur l’épaule, et, à ce moment précis, notre ami cessa de
vivre. Mais un léger vent, un zéphyr de juin fit pirouetter
son corps et le mit face à face avec le Lieutenant-criminel. Incontinent
celui-ci parut fou, il prit à poignée sa perruque et la piétina, son doigt
demeura pétrifié dans la direction de la potence et d’une voix rauque il tenta
de rugir : « Oh ! l’insolent, tout mort qu’il est, il me tire encore la langue
».
Après celle-là, vous conviendrez qu’il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle. Ce qui fit, en sanglots, le bourreau.
Bretteville-sur-Laize,
14 août 1910.
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