Jean-Henri Fabre
Souvenirs entomologiques - VII
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SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE VII

XXII LES PSYCHÉS (LE FOURREAU)

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XXII

LES PSYCHÉS (LE FOURREAU)


L’éclosion a lieu dans la première quinzaine de juillet. Les vermisseaux mesurent un peu plus d’un millimètre. Ils ont la tête et le dessus du premier segment thoracique d’un noir luisant, les deux serments suivants rembrunis, et le reste du corps d’un ambré pâle. Dispos d’ailleurs, alertes, trottant menu, ils grouillent dans la peluche spongieuse résultant de la dépouille des œufs.

 

Les livres me disent que les petites Psychés commencent par dévorer leur mère. Je laisse l’odieuse ripaille sous la responsabilité desdits livres. Je ne vois rien de pareil, et ne comprends même pas comment l’idée en est venue. La mère lègue aux fils son fourreau, dont les chaumes seront exploités pour l’extraction de l’ouate, matière du premier habit : de sa défroque chrysalidaire et de sa peau, elle leur fait double abri pour l’éclosion : de son duvet, elle leur prépare barricade défensive et séjour d’attente avant la sortie. Alors tout est donné, tout est dépensé en vue de l’avenir. Sauf de subtils et arides lambeaux que ma loupe a de la peine à reconnaître, rien ne reste qui puisse fournir festin de cannibale à si nombreuse famille.

 

Non, petites Psychés, vous ne mangez pas votre mère. En vain je vous surveille : jamais, soit pour se vêtir, soit pour s’alimenter, nulle d’entre vous ne porte la dent sur les reliques de la défunte. La peau maternelle reste intacte, ainsi que les menues ruines, couche musculaire, réseau des trachées. Reste intact pareillement le sac laissé par la chrysalide.

 

Vient le moment d’abandonner l’outre natale. Bien à l’avance une issue a été ménagée, épargnant aux jeunes toute violence contre ce qui fut leur mère. Pas de trouée sacrilège à faire à coups de cisailles ; la porte s’ouvre toute seule. Lorsqu’elle était à l’état d’andouillette mobile, la mère avait les premiers segments d’une translucidité remarquable, faisant contraste avec le reste du corps. C’était là signe très probable d’une texture moins dense, moins résistante qu’ailleurs.

 

Le signe disait vrai. L’outre aride, en laquelle est maintenant réduite la mère, a pour col ces anneaux diaphanes qui, desséchés, sont devenus d’extrême fragilité. Ce col, cet opercule, tombe-t-il de lui-même ? se détache-t-il sous la poussée des nains impatients de s’en aller ? Je ne sais au juste. Je constate néanmoins que, pour le faire choir, il suffit de souffler dessus.

 

En prévision de la sortie, une décollation des plus faciles, peut-être même spontanée, est donc préparée dès le vivant de la mère. S’élaborer col délicat afin d’être aisément décapitée à l’heure voulue et laisser ainsi voie libre aux jeunes, est dévouement où les tendresses maternelles les plus inconscientes se révèlent dans toute leur sublimité. Ce misérable asticot, ce papillon andouillette, à peine capable de ramper et si clairvoyant dans les choses du futur, accable la pensée de qui sait réfléchir.

 

La nichée sort de l’outre natale par la lucarne que vient d’ouvrir la chute de la tête. Le sac chrysalidaire, seconde enveloppe, ne présente aucun obstacle ; il est resté béant depuis que la Psyché adulte en est sortie. Vient après l’amas d’édredon, l’amoncellement de duvet dont la mère s’est dépouillée. Là s’arrêtent les petites chenilles. Bien plus au large que dans le sac d’où elles viennent, et moelleusement installées, les unes se reposent, les autres se trémoussent, s’exercent à marcher. Toutes prennent des forces, préparent l’exode au grand jour.

 

La halte dans ces délices n’est pas longue. Par petits essaims, à mesure que la vigueur est venue, elles sortent et se répandent à la surface du fourreau. Le travail immédiatement commence, travail très pressé, celui de l’habit. Les premières bouchées viendront après, quand on sera vêtu.

 

Montaigne, mettant le manteau qu’avait porté son père, avait une touchante expression. Il disait : « Je m’habille de mon père. » Les jeunes Psychés pareillement s’habillent de leur mère ; elles se couvrent des nippes de la défunte, s’y ratissent de quoi se faire vêtement de coton. La matière exploitée est la moelle des tigettes, celle surtout des morceaux qui, fendus en long, se prêtent mieux à la récolte. Le vermisseau choisit d’abord un point à sa convenance. L’ayant trouvé, il cueille, il rabote des mandibules. Ainsi s’extrait de vieilles solives une ouate de superbe blancheur.

 

Le début du vêtement est à remarquer. La bestiole y fait emploi d’une méthode comme notre industrie n’en trouverait pas de plus judicieuse. L’ouate est cueillie par menues pelotes. Comment fixer ces parcelles à mesure que les cisailles mandibulaires les détachent ? Il faut un appui, une base à la manufacturière, et cet appui ne peut être pris sur le corps même de la chenille, car toute adhérence serait grave embarras et gênerait la liberté des mouvements. La difficulté se surmonte de façon très adroite.

 

Des miettes de peluche sont alors récoltées et reliées à mesure l’une à l’autre par des fils de soie. Cela forme une sorte de guirlande rectilignependillent, à un câble commun, les parcelles cueillies. Lorsque ces préparatifs sont jugés suffisants, l’animalcule se passe la guirlande autour des reins, vers le troisième anneau du thorax, afin de laisser les six pattes libres ; puis il en noue les deux bouts avec un peu de soie. Le résultat est un ceinturon, généralement incomplet, mais bientôt complété avec d’autres miettes, fixées au ruban de soie, soutien de l’ensemble.

 

Ce ceinturon, voilà la base de l’ouvrage. Désormais, pour allonger la pièce, l’agrandir jusqu’à parfaite confection, le ver n’a qu’à fixer, toujours au bord antérieur, à l’aide de sa filière, tantôt en dessus, tantôt en dessous ou par côté, les miettes de moelle que les mandibules ne cessent d’extraire. Rien de mieux imaginé que cette guirlande initiale étendue à plat, puis bouclée en ceinturon autour des reins.

 

Cette base fondée, le métier de tissage est en pleine action. La pièce ourdie est d’abord menue cordelette autour de la taille ; puis, par l’adjonction de nouvelles pelotes, toujours au bord antérieur, écharpe, gilet, veston court, enfin sac, qui gagne petit à petit en arrière, non par son propre recul, mais par le fait du tisserand, qui se glisse plus avant dans la partie du fourreau déjà faite. En quelques heures, le vêtement est parachevé. C’est alors un capuchon conique, une cagoule magnifique de blancheur et de fini.

 

Nous voilà renseignés. Au sortir de la chaumine maternelle, sans recherches, sans expéditions lointaines si périlleuses à cet âge, la petite Psyché trouve de quoi se vêtir dans les tendres soliveaux de la toiture. Les dangers du vagabondage en l’état de nudité lui sont épargnés. Quand elle quittera la maison, elle aura chaud complet, grâce à la mère, qui prend soin d’installer sa famille dans le vieux fourreau et lui donne à travailler des matériaux de choix.

 

Si le vermisseau se laissait tomber de la masure, si quelque coup de vent le balayait à distance, le pauvret, le plus souvent, serait perdu. Les fétus ligneux, riches en moelle, secs et rouis à point, ne se trouvent partout. Alors plus de vêtement possible, et, dans cette misère, la mort à bref délai. Mais si des matériaux convenables sont rencontrés, équivalant à ceux qu’avait légués la mère, pourquoi l’exilé ne saurait-il en faire usage ? Informons-nous.

 

J’isole quelques nouveau-nés dans un tube de verre et leur donne à exploiter des brins refendus, choisis parmi les vieilles tiges d’une sorte de pissenlit, le Pterotheca Nemausensis. Déshérités du manoir maternel, les vermisseaux se montrent très satisfaits de mes pièces. Sans la moindre hésitation, ils y ratissent superbe moelle blanche et s’en font délicieuse cagoule, bien plus belle que celle qu’ils auraient obtenue avec les ruines de la maison natale, toujours plus où moins souillée de matériaux brunis, altérés par un long séjour à l’air. Avec le pissenlit nîmois, épave du dernier printemps, la partie centrale, mise à nu par mes soins, est au contraire d’un blanc immaculé, et le bonnet de coton atteint la perfection de blancheur.

 

J’obtiens mieux encore avec des rondelles de moelle de sorgho, empruntées au balai de la cuisine. Cette fois, l’ouvrage est à points cristallins, miroitants, et semble une construction en parcelles de sucre. C’est le chef-dœuvre de mes manufacturières.

 

Ces deux succès m’autorisent à varier davantage la matière première. Faute de nouveau-nés, non toujours à ma disposition, je fais emploi de vermisseaux que je déshabille, c’est-à-dire que j’extrais de leur bonnet. Aux dépouillés je donne, comme unique champ d’exploitation, une bandelette de papier sans colle, facile à effilocher, enfin une lanière de papier buvard.

 

Ici encore pas d’hésitation. Les vers ratissent avec entrain cette surface, si nouvelle pour eux, et se confectionnent un habit de papier. Cadet Roussel, de célèbre mémoire, en avait un d’étoffe pareille, mais combien moins fine et soyeuse ! Mes habillés de papier sont si satisfaits de leur textile, qu’ils dédaignent le fourreau natal, mis plus tard à leur disposition, et continuent de racler de la charpie sur le produit industriel.

 

D’autres ne reçoivent rien dans leur tube, mais ils sont en rapport avec le bouchon de liège fermant la loge vitrée. Cela suffit. Les déshabillés s’empressent de ratisser le liège, de le débiter en parcelles et de s’en faire un capuchon granulé, aussi correct d’élégance que si la race avait toujours fait emploi de pareille matière. La nouveauté de l’étoffe, taillée peut-être pour la première fois, n’a rien changé à la coupe de l’habit.

 

En somme, toute matière végétale, aride, légère et d’attaque facile, est acceptée. En sera-t-il de même des matières animales et surtout des matières minérales, à la condition de posséder degré convenable de ténuité ? Dans une aile de Grand-Paon, relique de mes expériences sur la télégraphie nuptiale de ce papillon, je découpe une bandelette sur laquelle j’installe, au fond d’un tube, deux petites chenilles mises à nu. Rien autre n’est à la disposition des deux séquestrées. Ce champ d’écailles sera pour elles l’unique ressource en draperie.

 

Devant cette étrange pelouse, l’hésitation est longue. Au bout de vingt-quatre heures, l’une des chenilles n’a rien entrepris et semble décidée à se laisser périr dans sa nudité. L’autre, plus courageuse, ou peut-être moins compromise lors de la brutale dénudation, quelque temps explore la bandelette et se décide enfin à l’exploiter. La journée n’est pas finie, qu’avec les écailles du Grand-Paon elle s’est vêtue de velours gris. Vu la délicatesse des matériaux, l’ouvrage est d’exquise correction.

 

Faisons un pas de plus dans la difficulté. Aux souplesses de l’ouate cueillie sur la plante et du mol duvet moissonné sur l’aile d’un papillon, substituons les rudesses de la pierre. En leur état final, je le sais, les fourreaux des Psychés sont fréquemment chargés de grains de sable et de parcelles terreuses ; mais ce sont là moellons accidentels, touchés par mégarde de la filière et associés sans intention à la chaumine. Les délicates connaissent trop bien les inconvénients d’un oreiller de cailloux pour rechercher l’appui de la pierre. Le minéral leur répugne, et c’est ce minéral qu’il s’agit maintenant de travailler comme lainage.

 

Je fais choix, il est vrai, de ce que ma collection de pierres a de mieux proportionné à la faiblesse de mes vermisseaux. Je dispose d’un échantillon de fer oligiste écailleux. Rien que sous le coup de balai d’un pinceau, cela se délite en parcelles presque aussi ténues que la poussière laissée aux doigts par l’aile d’un papillon. Sur un lit de cette matière, miroitante ainsi qu’une limaille d’acier, j’établis quatre jeunes chenilles extraites de leur habit. Je prévois un échec et j’augmente en conséquence le nombre des éprouvées.

 

Ma prévision est juste. La journée se passe, et les quatre chenilles restent nues. Le lendemain, cependant, l’une d’elles, une seule, se décide à se vêtir. Son ouvrage est une tiare à facettes métalliques, où la lumière se joue en éclairs irisés. C’est très riche, très somptueux, mais bien lourd et encombrant. La marche est pénible sous ce faix de métal. Ainsi, dans les cérémonies d’apparat, devait progresser l’empereur de Byzance quand il avait endossé sa dalmatique lamée d’or.

 

Malheureuse bête ! plus sensée que l’homme, tu n’as pas choisi de ton plein gré ces ridicules richesses ; c’est moi qui te les ai imposées. Voici, pour te dédommager, une rondelle de moelle de sorgho. Refoule en arrière, rejette vite ta superbe tiare et remplace-la par un bonnet de coton, plus hygiénique. Ainsi est-il fait le surlendemain.

 

En ses débuts industriels, la Psyché a ses matériaux de prédilection : charpie végétale cueillie sur tout débris ligneux bien roui à l’air, charpie que fournit habituellement la vieille toiture de la chaumine maternelle. Faute de textile réglementaire, elle sait faire usage du velours animal, en particulier de la bourre écailleuse d’un papillon. En cas de nécessité, elle ne recule pas devant l’insensé : elle tisse le minéral, tant pour elle est impérieux le besoin de se vêtir.

 

Ce besoin l’emporte sur celui de l’alimentation. J’enlève une jeune chenille de son pâturage, feuille d’épervière très poilue qu’après bien des essais j’ai reconnu lui agréer comme nourriture par sa lame verte, comme lainage par sa blanche toison. Je l’enlève, dis-je, de son réfectoire, la laisse jeûner une paire de jours. Alors je la dénude et la remets sur sa feuille. Voici qu’insoucieuse de manger, malgré son long jeûne, elle travaille d’abord à se refaire un habit en moissonnant la pilosité de l’épervière. Les satisfactions de l’appétit viendront après.

 

Est-elle donc si frileuse ? Nous sommes en pleine canicule. Il tombe une averse de feu qui exalte au délire le concert des cigales. Dans l’étuve du cabinet où j’interroge mes bêtes, j’ai rejeté chapeau et cravate, je me suis mis en manches de chemise ; et dans cette fournaise la Psyché réclame avant tout chaude couverture. Ah ! frileuse ! je vais te satisfaire.

 

Je l’expose aux rayons directs du soleil, sur le rebord de la fenêtre. Cette fois, c’en est trop ; j’ai dépassé la mesure. L’insolée se contorsionne, brandit le ventre, signe de malaise. Le travail de la casaque en poil d’épervière n’est pas pour cela suspendu ; il se poursuit, au contraire, avec plus de hâte que d’habitude. Serait-ce à cause d’une lumière trop vive ? Le sac d’ouate n’est-il pas une retraite où la chenille s’isole, à l’abri des importunités du grand jour, et doucement digère, somnole ? Tout en conservant chaude température, écartons la lumière.

 

Dévêtues au préalable, les petites chenilles sont maintenant logées dans une boîte de carton, que j’expose au meilleur coin de ma fenêtre. La température n’y est pas loin d’une quarantaine de degrés. N’importe : en une séance de quelques heures, le sac de molleton est refait. Le climat sénégalien et le calme de l’obscurité n’ont rien changé aux habitudes.

 

Ni le degré de chaleur ni le degré d’illumination ne rendent compte du pressant besoin de se vêtir. faut-il chercher le motif de cette hâte à s’habiller ? Je n’en vois d’autre que le pressentiment de l’avenir.

 

La chenille Psyché doit passer l’hiver. Elle ignore l’abri en commun dans une bourse de soie, la cabine entre des feuilles rapprochées, la cellule souterraine, la retraite sous les vieilles écorces soulevées, la toiture de poils, le cocon, enfin les divers moyens en usage chez les autres chenilles pour se garantir des intempéries.

 

Elle doit hiverner, exposée aux injures de l’air. Ce péril fait son talent.

 

Elle se construit un toit dont les chaumes imbriqués et divergents laisseront égoutter à distance froides rosées et pleurs des neiges fondues, lorsque le fourreau sera fixé et suspendu suivant la verticale. Sous ce couvert, elle ourdit épaisse doublure de soie, qui fera doux matelas et rempart contre les atteintes du froid. Ces précautions prises, l’hiver peut venir et la bise souffler : en sa chaumine, la Psyché dort tranquille.

 

Mais cela ne s’improvise pas aux approches de la rude saison. C’est délicat ouvrage, d’exécution lente. Toute sa vie, la chenille y travaille, perfectionnant, épaississant, fortifiant sans cesse. Et pour acquérir habileté plus grande, elle se met en apprentissage aussitôt sortie de l’œuf. En de légers capuchons de cotonnade, elle prélude au robuste surtout de l’âge fort. De même, la Processionnaire du pin, aussitôt éclose, tisse d’abord des tentes délicates, puis des coupoles de gaze, annonce de la puissante bourse où la communauté s’enfermera. L’une et l’autre, nées du jour, sont travaillées par le pressentiment de l’avenir ; elles débutent dans la vie par l’apprentissage de ce qui doit les sauvegarder un jour.

 

Non, la Psyché n’est pas une frileuse, exceptionnelle parmi tant d’autres chenilles à peau rase ; c’est une prévoyante. Privée en hiver des abris accordés aux autres, elle se prépare, dès la naissance, à la construction d’un domicile, son salut ; elle s’y exerce en des fanfreluches d’ouate proportionnée à sa faiblesse. Sous les feux de la canicule, les rudesses de l’hiver sont pressenties.

 

Maintenant elles sont toutes vêtues, mes jeunes chenilles, au nombre de près d’un millier. Elles errent, inquiètes, dans de larges récipients de verre, fermés d’un carreau de vitre. Que cherchez-vous, mes petites, qui balancez, en cheminant, votre gentille cagoule neigeuse ? De la nourriture, cela va de soi. Après tant de fatigues, il faut se restaurer. Malgré votre nombre, vous ne seriez pas pour moi trop lourde charge de famille : vous vous sustentez de si peu ! Mais que demandez-vous ? Certes vous ne comptez pas sur moi. Dans la liberté des champs, vous auriez trouvé des vivres à votre goût bien mieux que ne pourront le faire mes soins. Puisque le désir d’apprendre vous met à ma charge, un devoir m’est imposé : celui de vous nourrir. Que vous faut-il ?

 

C’est un rôle bien difficile que le rôle de providence. Le pourvoyeur de becquée, songeant au lendemain, prenant ses précautions afin que la huche soit toujours à peu près garnie, accomplit la plus méritoire mais aussi la plus laborieuse des fonctions. Les petits attendent, confiants, persuadés que cela se fait tout seul ; lui, soucieux, s’ingénie, s’exténue, se demandant si la miette voulue viendra. Ah ! que ce métier m’est connu, dans ses misères et dans ses joies, depuis si longtemps que je le pratique !

 

Aujourdhui me voici la providence d’un millier de nourrissons imposés par l’étude. J’essaye un peu de tout. Les feuilles tendres de l’orme paraissent convenir. Servies la veille, je les trouve le lendemain broutées à la surface, par petites plaques. Des granules d’impalpable poudre noire, çà et là disséminés, affirment que l’intestin a fonctionné. J’ai là un moment de satisfaction que comprendra tout éleveur d’un troupeau à régime inconnu. L’espoir du succès s’affirme : je sais comment alimenter ma vermine. Ai-je du premier coup rencontré le meilleur ? Je n’ose le croire.

 

Je continue donc à varier le service, mais les résultats ne répondent guère à mes désirs. Les ouailles refusent mes assortiments de verdure, et finissent même par se dégoûter des feuilles de l’orme. Je crois tout perdu, quand une heureuse inspiration me vient. J’ai reconnu parmi les brindilles du fourreau quelques fragments venus de l’épervière piloselle (Hieracium pilosella). La Psyché fréquente donc cette plante. Pourquoi ne la brouterait-elle pas ? Essayons.

 

La piloselle étale en abondance ses rosettes dans un champ caillouteux, tout à côté de mon habitation, au pied même de la muraille où si souvent j’ai trouvé des fourreaux suspendus. J’en récolte une poignée, que je distribue dans mes diverses bergeries. Cette fois, le problème des vivres est résolu. Les Psychés aussitôt s’installent en troupeaux compacts sur le feuillage poilu et le broutent avidement par petites plaquesreste intact l’épiderme de la face opposée.

 

Laissons-les à leur pâturage, dont elles semblent très satisfaites, et proposons-nous certaine question de propreté. Comment la petite Psyché se débarrasse-t-elle de ses déchets digestifs, incluse qu’elle est dans un sac ? On n’ose s’arrêter à l’idée d’immondices rejetées et accumulées au fond du bonnet en peluche de blancheur éclatante. L’ordure ne doit pas séjourner sous le couvert de pareilles élégances. Comment est ménagée la sordide évacuation ?

 

Malgré sa terminaison en pointe de cône, où la loupe ne saisit aucune solution de continuité, le sac n’est pas fermé à l’extrémité postérieure. Son mode de fabrication, au moyen d’une ceinture dont le bord antérieur s’accroît à mesure que le bord postérieur est refoulé d’autant en arrière, suffisamment le démontre. Le bout d’arrière devient pointu par le simple retrait de l’étoffe, qui se contracte d’elle-même là où le diamètre atténué de l’animal ne la distend plus. À la pointe, il y a de la sorte un pertuis permanent dont les lèvres se maintiennent closes. Que la chenille recule un peu, et l’étoffe se distend, le pertuis bâille, la voie est ouverte, les souillures tombent à terre. Que la chenille fasse, au contraire, un pas en avant dans son fourreau, et la porte de débarras se ferme d’elle-même. Mécanisme très simple et très ingénieux, comme nos couturières n’en ont pas imaginé de meilleur concernant les défaillances de la première culotte.

 

Cependant le vermisseau grandit, et sa tunique lui va toujours bien, ni trop grande ni trop petite, juste à sa taille. Comment cela ? Sur la foi des livres, je m’attendais à voir la chenille fendre en long son étui devenu trop étroit, et l’amplifier après au moyen d’une pièce tissée entre les lèvres de l’échancrure. Ainsi font nos tailleurs, mais ce n’est pas du tout la méthode des Psychés. Elles ont bien mieux. Continuellement elles travaillent à leur habit, vieux en arrière, récent en avant et toujours à l’exacte mesure du corps grossi.

 

Rien de simple comme de suivre les progrès quotidiens de l’ampleur. Quelques chenilles viennent de se faire capuchon avec de la moelle de sorgho. L’ouvrage est des plus beaux, on le dirait ourdi avec des cristaux de neige. J’isole les gracieuses habillées et leur donne pour matériaux de tissage des écailles brunes, choisies parmi ce que les vieilles écorces ont de plus tendre. Du matin au soir, le capuchon a pris nouvel aspect : le bout du cône est toujours d’une blancheur immaculée, mais tout l’avant est draperie grossière, bien différente de la peluche initiale par sa coloration. Le lendemain, le feutre de sorgho a totalement disparu et se trouve remplacé, d’un bout à l’autre du cône, par une bure d’écorce.

 

Je retire alors les matériaux bruns et leur substitue de la moelle de sorgho. Cette fois, le sombre, le grossier, recule petit à petit vers le sommet du capuchon, tandis que le blanc et le moelleux gagne en largeur à partir de l’embouchure. La journée ne sera pas finie que l’élégante mitre du début sera refaite en plein.

 

Aussi souvent qu’on le désire peuvent se répéter ces alternances. En abrégeant la durée d’exploitation, il est facile même d’obtenir, avec les deux genres de matériaux, des ouvrages composites, à zones alternatives de clair et d’obscur.

 

La Psyché ne suit en aucune manière, on le voit, la méthode de nos tailleurs, avec échancrure et pièce intercalée. Pour avoir habit toujours à sa mesure, elle ne cesse d’y travailler. Les parcelles cueillies sont constamment mises en place au bord même du sac, si bien que la nouvelle draperie est d’ampleur progressive, conforme à la croissance de la chenille. En même temps, la vieille étoffe recule, refoulée vers le sommet du cône. Là, par son propre ressort, elle se contracte et ferme le manchon. Le surplus se désagrège, tombe en loques et disparaît graduellement sous les heurts de la vagabonde, à travers le fouillis des choses rencontrées. Neuf en avant et vieux en arrière, le fourreau n’est jamais trop étroit, parce qu’il se renouvelle toujours.

 

Quand finissent les fortes chaleurs, un moment vient où la capeline légère n’est plus de saison. Les pluies automnales menacent, suivies des frimas de l’hiver. Il est temps de se faire robuste houppelande avec revêtement de chaumes rangés en multiples pèlerines hydrofuges. Cela débute de façon très incorrecte. Des fétus d’inégale longueur, des fragments de feuilles sèches, sont fixés sans ordre en arrière du col, qui doit toujours garder sa souplesse afin de laisser à la chenille libre flexion dans tous les sens.

 

Peu nombreux encore, assez courts et disposés aussi bien en travers qu’en long, au hasard, ces premiers soliveaux de la toiture, confusément assemblés, ne troubleront la régularité finale de la construction : ils sont destinés à disparaître, refoulés en arrière et enfin exclus par l’accroissement antérieur du sac.

 

Enfin, mieux choisies et plus longues, les pièces sont toutes scrupuleusement orientées dans la direction longitudinale. La mise en place d’un chaume se fait avec une promptitude et une dextérité surprenantes. Si la solive rencontrée lui convient, la chenille la cueille des pattes, la tourne, la retourne. Avec les mandibules, elle la happe par un bout, et en ce point, d’habitude, elle détache quelques parcelles, aussitôt fixées sur le col du sac. En mettant à nu les surfaces fraîches et rugueuses où la soie adhérera mieux, peut-être a-t-elle pour but d’obtenir lien plus solide. Ainsi, d’un coup de lime, le plombier dénude le point qui doit recevoir la soudure.

 

Alors, à la force des mâchoires, la chenille soulève sa poutre, la brandit en l’air et, d’un brusque mouvement de croupe, se la couche sur le dos. Aussitôt la filière travaille l’extrémité saisie. Et c’est fait : sans tâtonnements, sans retouches, la pièce est fixée à la suite des autres, dans la direction requise.

 

En semblable travail, à loisir et par intermittences, lorsque le jabot est plein, se dépensent les belles journées de l’automne. Lorsque les froids arrivent, le domicile est prêt. Quand revient la chaleur, la Psyché se remet en campagne ; elle erre au bord des sentiers, elle pérégrine sur les pelouses amies, y prend quelques bouchées, puis, l’heure venue, fait ses préparatifs de transformation en se suspendant à la muraille.

 

Ces vagabondages printaniers, alors que depuis longtemps le fourreau est parachevé, m’ont inspiré le désir de m’informer si la chenille serait capable de recommencer son travail de sac et de toiture. Je l’extrais de son fourreau, et je l’installe, complètement nue, sur un lit de sable fin et sec. Je lui donne pour matériaux de vieilles tiges de pissenlit nîmois, débitées en tronçons pareils de longueur aux pièces du fourreau.

 

L’expropriée disparaît sous le monceau de fétus ligneux, et là s’empresse de filer, en prenant pour points d’attache de ses cordons tout ce que sa lèvre rencontre, en bas le lit de sable, en haut le couvert de brindilles. Ainsi sont reliées, dans un inextricable désordre, les pièces touchées de la filière, longues ou courtes, légères ou lourdes, au hasard. Au centre de cet échafaudage embrouillé se poursuit un travail tout autre que celui d’une paillote à construire. La chenille tisse, ne fait autre chose, n’essaye même pas d’assembler en correcte toiture les matériaux dont elle dispose.

 

Propriétaire d’un fourreau parfait, la Psyché, lorsque l’activité revient avec la belle saison, dédaigne son ancien métier d’assembleuse de solives, métier pratiqué avec tant de zèle l’été passé. Alors, une fois l’estomac satisfait et les tubes à soie gonflés, elle occupe uniquement ses loisirs à capitonner de mieux en mieux son étui. À son gré, le feutre soyeux de l’intérieur n’est jamais assez épais, assez douillet. Elle pour la transformation, la famille pour la sécurité, s’en trouveront bien.

 

Or, voici que mes malices viennent de la dépouiller. S’aperçoit-elle du désastre ? Ses moyens en soie et en soliveaux disponibles le lui permettant, songe-t-elle à refaire le couvert, nécessaire d’abord à son échine frileuse, et puis à sa famille, qui l’exploitera pour son premier logis ? En aucune manière. Elle se glisse sous l’amas de brindilles tel que je l’ai déposé, et s’y met à travailler exactement comme elle l’aurait fait dans les normales conditions.

 

Cette toiture informe et ce sable sur lequel repose le chaos de poutrelles représentent maintenant, pour la Psyché, les parois de la loge réglementaire ; et sans modifier en rien son travail d’après les exigences de l’accident, la chenille tapisse les surfaces à sa portée avec le même zèle qu’elle aurait mis à déposer nouvelles couches sur le molleton disparu. Au lieu de se superposer à la légitime enceinte, le tissu actuel rencontre les rugosités du sable, l’enchevêtrement désordonné des pailles : la filandière n’en tient compte.

 

L’habitation est plus que ruinée : elle n’existe plus. N’importe : la chenille continue sa besogne courante ; elle oublie le réel et tapisse l’imaginaire. Tout devrait l’avertir cependant du manque de toiture. Le sac dont elle est parvenue à se couvrir, assez habilement du reste, est d’une flaccidité désastreuse. Cela s’affaisse se chiffonne pour le moindre mouvement de croupe. En outre, c’est alourdi de sable, c’est hérissé de hallebardes à contresens, qui mordent sur la poudre du chemin et empêchent d’avancer. Ainsi ancrée, la chenille s’exténue en efforts de déplacement. Il lui faut des heures pour déraper et mouvoir de quelques lignes son encombrant domicile.

 

Avec son fourreau normal, dont tous les soliveaux s’imbriquent d’avant en arrière avec une savante précision, fort dextrement elle chemine. Son assemblage de pièces, toutes fixées à l’avant et toutes libres à l’arrière, est un traîneau de forme naviculaire qui, sans difficulté, s’insinue et se glisse à travers les obstacles. Mais si la progression est aisée, le recul est impossible, chaque pièce de la charpente étant, par son extrémité libre, une cause d’arrêt.

 

Eh bien, le sac de l’éprouvée est hérissé de lattes dirigées de toutes les façons, dans la position même où les a rencontrées la filière, accolant son fil de-çà, de-là, indistinctement. Les bouts d’avant sont des éperons qui mordent dans le sable et neutralisent tout effort pour avancer ; les bouts de côté sont des râteaux d’insurmontable résistance. En de telles conditions, il faut échouer et périr sur place.

 

Reviens à l’art dans lequel tu excelles, conseillerais-je à la chenille ; range ton fagot ; oriente en long, avec ordre, les morceaux qui t’encombrent ; donne un peu d’apprêt à ton sac, trop flasque ; communique-lui la rigidité requise avec quelques échalas pour buse ; fais maintenant, dans ton malheur, ce que tu savais si bien faire autrefois ; réveille tes talents de charpentière, et tu seras sauvée.

 

Conseils inutiles : le temps de charpenter est fini.

 

L’heure est venue de tapisser, et l’on tapisse obstinément, on capitonne une demeure qui n’est plus. Une fin misérable, la dissection par les fourmis, sera la conséquence de cette inflexibilité de l’instinct.

 

Bien d’autres exemples nous l’avaient déjà dit. Comparable au cours d’eau qui ne gravit les pentes et ne remonte à sa source, l’insecte ne revient pas sur ses actes. Ce qui est fait est fait et ne se recommence. La Psyché, l’habile charpentière de tantôt, périra, ne sachant plus mettre en place une solive.

 


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