Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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DEUXIÈME PARTIE. L’ABBAYE DE PLOGASTEL.

XVI LES TORTURES.

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XVI

LES TORTURES.


Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à un gros piquet enfoncé sur la plage.

 

– Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai à Keinec que j’en ai eu besoin… Le gars ne se doutera de rien.

 

En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu’il s’arrêta tout à coup. La branche de résine dont Keinec s’était servi pour pénétrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jetée à terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte à soupçonner, lui dit qu’il fallait que quelqu’un fût venu, pour que cette branche aux trois quarts brûlée fût éloignée de plus de cent pas du feu qu’il avait laissé allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.

 

– Qui donc est venu ? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent osé, à dix lieues à la ronde, s’aventurer la nuit dans la baie des Trépassés ! Or, je quitte à l’instant le comte et le chevalier ; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec n’avait pas son canot ! Qui donc serait-ce ?

 

Carfor réfléchit longuement ; puis il se frappa le front et pâlit.

 

– Marcof ! murmura-t-il ; Marcof, peut-être !

 

– Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.

 

Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était debout entre le berger et le canot.

 

– Que me veux-tu ? demanda Carfor.

 

– Te parler.

 

– À moi ?

 

– En personne.

 

– Pourquoi ?

 

– Tu le sauras.

 

– Je ne veux pas t’entendre.

 

– Tu n’en es pas le maître.

 

– Tu as donc résolu de me contraindre.

 

– Certainement.

 

– Mais…

 

– Assez.

 

Et Marcof se retournant :

 

– Venez, dit-il.

 

Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor exprima une joie réelle.

 

– Ah ! pensa le berger, Keinec est ici ; il est fort : tout n’est pas perdu.

 

Et s’adressant à Marcof :

 

– Encore une fois, dit-il, que me veux-tu ?

 

– Entrons dans la grotte, tu le sauras.

 

Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pénétra. Marcof et ses deux compagnons l’y suivirent pas à pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout à l’entrée de la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu ; il attendait que Marcof lui adressât la parole.

 

– D’où viens-tu ? lui dit le marin.

 

– Que t’importe ?

 

– Je veux le savoir.

 

– De quel droit m’interroges-tu ?

 

– Du droit qu’il me plaît de prendre, et, si tu le veux, du droit du plus fort.

 

– Je ne te comprends pas !

 

– C’est ton dernier mot ?

 

– Oui.

 

– Réfléchis !

 

– Inutile !

 

– Très-bien ! dit froidement Marcof.

 

– Carfor ! s’écria Keinec en s’avançant, il faut que tu parles !

 

– Qu’as-tu fait d’Yvonne ? demanda Jahoua en même temps.

 

Le jour qui naissait à peine n’avait pas jusqu’alors permis à Carfor de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin qu’il redoutait et savait son ennemi, le berger ne s’était remis de son trouble qu’en reconnaissant Keinec dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu’il croyait mort, car il n’avait pas douté un seul instant que Keinec ne l’eût tué, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.

 

– Tu ne t’attendais pas à les voir ensemble, n’est-ce pas ? dit-il.

 

Carfor garda le silence. Alors Marcof s’adressant aux deux jeunes gens :

 

– Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l’entrée de la grotte ; je vous l’ordonne.

 

Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tournant vers Carfor, reprenait :

 

– Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je vais t’adresser ?

 

– Non !

 

– Tonnerre ! tu parleras, cependant.

 

Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l’aide d’un poignard qu’il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit un peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout de la corde qu’il convertit ainsi en mèche.

 

– Pour la troisième fois, fit-il encore en s’adressant à Carfor, veux-tu répondre !

 

Le berger détourna la tâte.

 

– Garrottez-le ! ordonna le marin.

 

Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en une seconde, il fut bientôt mis dans l’impossibilité de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent solidement les jambes et les bras.

 

– Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible ; seulement, laissez-lui les pouces libres… Là, continua-t-il en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mèche et place-le entre ses pouces ; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les chairs.

 

Keinec s’empressa d’obéir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent liés ensemble, de façon que la mèche se trouvât prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l’amadou allumé du bout de corde. Le feu se communiqua rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.

 

– Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d’une voix parfaitement calme. Le drôle va parler tout à l’heure, et il sera aussi bavard que nous le voudrons.

 

Carfor sourit avec incrédulité.

 

– De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là !… continua le marin en reprenant sa place. Demande à Keinec, il connaît l’invention pour l’avoir vu pratiquer en Amérique parmi les peuplades sauvages. Tu souris, à présent, mais quand les chairs commenceront à griller lentement, tu parleras, et même tu crieras.

 

Keinec et Jahoua frémissaient d’impatience. Marcof les calma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment d’obéissance qu’ils avaient fait à leur compagnon, n’osaient exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna dans la grotte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.

 

– Cela commence ! fit observer Marcof. Je savais bien que le procédé était infaillible.

 

En effet, l’extrémité de la mèche s’était consumée et la corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant l’expression de Marcof, la chair grillait sous l’action du feu. La peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle comme un linceul, s’empourprait par moments, et les veines de son cou et de son front se gonflaient à faire croire qu’elles allaient éclater. Une sueur abondante perlait à la racine des cheveux et inonda bientôt son visage. Sa bouche se crispa ; ses membres se roidirent. Marcof contemplait d’un œil froid les progrès de la douleur qui commençait à terrasser le sauvage Breton.

 

– Veux-tu parler ? dit-il.

 

Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.

 

– Non ! répondit-il.

 

– À ton aise ! nous ne sommes pas pressés.

 

– Si je le tuais ! s’écria Keinec.

 

– Silence ! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s’était avancé.

 

La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouffer un cri.

 

– Au secours ! cria-t-il ; à moi !… à l’aide !…

 

– Crois-tu donc que quelqu’un soit ici pour t’entendre ? Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.

 

– À moi ! les âmes des Trépassés ! hurla le berger, Keinec et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.

 

– Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de dire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu ? Tes contes sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne craignons rien. N’est-ce pas, mes gars ?

 

– Dis-nous où est Yvonne ? fit Keinec en secouant le berger par le bras.

 

– Laisse-le ! il te le dira tout à l’heure, répondit Marcof.

 

Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans des convulsions effrayantes.

 

– Il ne parlera pas ! fit Jahoua.

 

– Bah ! continua Marcof en haussant les épaules. J’ai vu des Indiens qui n’avaient la langue déliée qu’à la troisième mèche, et j’ai de quoi en faire deux autres.

 

– Déliez-moi ! déliez-moi ! s’écria Carfor.

 

– Tu parleras ?

 

– Oui !

 

– Tu diras la vérité ?

 

– Oui !

 

– Détache la mèche, Jahoua.

 

Le fermier trancha les liens d’un coup de couteau. Carfor poussa un soupir et s’évanouit.

 

– Va chercher de l’eau, Keinec, continua froidement Marcof.

 

Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger avait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l’interrogatoire.

 

– Tu sais qu’Yvonne a disparu ? dit-il à Carfor.

 

– Oui ! répondit le berger.

 

– On l’a enlevée ?

 

– Oui !

 

– Tu as aidé à l’enlèvement ?

 

Carfor hésita.

 

– La seconde mèche ! fit Marcof.

 

– Je dirai tout ! s’écria Carfor, dont les cheveux se hérissèrent à la pensée d’une torture nouvelle.

 

– Réfléchis avant de répondre ! Ne dis que la vérité, ou tu mourras comme un chien que tu es.

 

– Je dirai ce que je sais ; je te le jure.

 

– Réponds : tu as aidé à l’enlèvement ?

 

– Oui.

 

– Tu n’étais pas seul ?

 

– Non.

 

– Qui t’accompagnait ?

 

– Deux hommes : le maître et le valet.

 

– Le nom du maître ?

 

– Je l’ignore !

 

– Le nom du maître !

 

– Je ne sais pas !

 

– Tonnerre ! s’écria Marcof en laissant enfin éclater la colère qu’il s’efforçait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre ! le temps presse, et l’on martyrise peut-être la jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Fouesnan traquer le père. La seconde mèche !

 

– Grâce ! s’écria Carfor.

 

– La seconde mèche !

 

– Je parlerai !…

 

– Faites vite, mes gars ! continua le marin.

 

Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, poussait des cris déchirants. La seconde mèche, fut attachée et allumée. Le malheureux devenait fou de douleur ; car les chairs se rongeaient au point de laisser l’os à nu.

 

– Le nom de cet homme ? demanda Marcof.

 

– Grâce ! pitié !

 

– Son nom ?

 

– Le chevalier de Tessy !

 

– Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne ?

 

– Il l’aimait !

 

– Combien t’a-t-il payé, misérable infâme ?

 

Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.

 

– Cinquante louis ! murmura le berger.

 

– Chien ! tu ne mérites pas de pitié !

 

– Qu’il meure ! s’écria Jahoua.

 

– Plus tard, répondit Keinec. Après Marcof, c’est à moi qu’il appartient.

 

Carfor s’était évanoui de nouveau. Marcof délia une seconde fois les cordes, et le berger revint à lui.

 

– Où est Yvonne ? demanda le marin.

 

– Je l’ai laissée près d’Audierne.

 

– Mais où l’a-t-on emmenée ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Réponds !

 

– Je ne sais pas.

 

Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, que Marcof vit bien qu’il ignorait en effet ce qu’était devenue la jeune fille.

 

– Partons ! s’écrièrent Jahoua et Keinec.

 

– Allez armer le canot !

 

Les jeunes gens s’élancèrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.

 

– Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon ? dit-il.

 

– Oui, répondit Carfor.

 

– Le nom de ce compagnon ?

 

– Le comte de Fougueray.

 

– Ce sont des agents révolutionnaires ?

 

Carfor leva sur le marin un œil où se peignait la stupéfaction.

 

– Réponds ! ou je t’enfonce ce poignard dans la gorge ! continua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe de son arme.

 

– Tu as deviné.

 

– Quels sont les autres agents avec toi et eux deux ?

 

– Billaud-Varenne et Carrier.

 

– Où sont-ils ?

 

– À Brest.

 

– Les mots de passe et de reconnaissance ? Parle vite, et ne te trompe pas !

 

– Patrie et Brutus.

 

– Sont-ils bons pour toute la Bretagne ?

 

– Non !

 

– Pour la Cornouaille seulement ?

 

– Oui !

 

– C’est bien.

 

En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte.

 

– L’embarcation est à flot, et la brise vient de terre, dit Keinec.

 

– Embarquons, alors.

 

– Un moment, continua le jeune homme en s’avançant vers Carfor.

 

– Que veux-tu faire ?

 

– M’assurer qu’il ne fuira pas.

 

Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Carfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il le porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par Jahoua, il y introduisit le corps du berger et combla l’entrée avec un quartier de roc.

 

– Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai ! murmura-t-il.

 

Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent au large.

 


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