Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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PREMIÈRE PARTIE LES PROMIS DE FOUESNAN

III KEINEC.

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III

KEINEC.


Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une arme à sa convenance. Le jeune homme prit une carabine à canon d’acier fondu, courte, légère, et admirablement proportionnée.

 

– Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire à poudre placée à la tête de mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens religieusement ma parole ?

 

– C’est vrai ! Tu ne me dois plus rien.

 

– Ne veux-tu donc pas de mon amitié ?

 

– Est-elle franche ?

 

– Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec ?

 

– Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne demande pas mieux…

 

– Et moi, tu sais aussi que je t’aime comme mon matelot, et que j’estime comme il convient ton courage et ton brave cœur ! C’est pour cela, vois-tu, mon gars, c’est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas faire !…

 

– Et que vais-je donc faire ?

 

– Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.

 

– Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n’aurais eu qu’à rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient noyés sous les vagues.

 

– Oui ! mais c’est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait frappés ! Tu n’aurais pas assisté au spectacle de leur agonie ; tu n’aurais pas répandu toi-même ce sang dont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux !…

 

– Tais-toi, Marcof, tais-toi !… murmura Keinec.

 

– Est-ce que je ne dis pas la vérité ?… Ai-je raison ?…

 

– C’est possible !

 

– Tu vois bien que, maintenant qu’ils sont à terre, maintenant qu’ils n’ont plus rien à craindre de la tempête, tu vois bien que c’est toi qui les tueras !

 

– Que t’importe.

 

– J’aime Yvonne comme si elle était ma fille !…

 

– C’est un malheur, Marcof, mais il faut qu’Yvonne meure ; il le faut !… Elle a trahi ses serments ! elle est parjure ! elle sera punie ! répliqua Keinec d’une voix sombre et résolue.

 

Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant brusquement à son interlocuteur :

 

– Keinec, dit-il, je te répète que j’aime Yvonne comme ma fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m’entends ? Si, au contraire, tu pardonnes, eh bien ! ta place est marquée dans cette cabine, et je te la garderai jusqu’au jour où tu voudras venir la prendre.

 

– Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne m’empêches-tu pas d’accomplir mon projet ?

 

– Parce qu’il faudrait te tuer toi-même ?

 

– Tue-moi donc ! tue-moi, Marcof ! au moins je ne souffrirai plus.

 

Marcof, ému par l’accent déchirant avec lequel le jeune homme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes.

 

– Ami, lui dit-il d’une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que c’est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre père est mort ? Toi-même ne viens-tu pas de te dévouer pour mon lougre ? Va, pour ne pas te voir souffrir, je donnerais dix ans de ma vie, et c’est pour t’éviter un désespoir sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller à terre !

 

Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s’arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et s’élança au dehors en emportant sa carabine.

 

– Il va la tuer ! s’écria Marcof en brisant d’un coup de poing une petite table qui se trouvait à sa portée.

 

Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s’élança sur le pont de son navire. Keinec n’y était plus. Quelques marins, étendus çà et là, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs fatigues de la soirée.

 

La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis au lougre de venir s’amarrer bord à bord avec elle. Une planche, posée d’un côté sur le rocher et de l’autre sur le bastingage de l’arrière, établissait la communication entre le Jean-Louis et la terre ferme. Marcof se dirigea de ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant, un homme s’avança venant de l’extrémité opposée. Le marin se recula et livra passage.

 

– Jocelyn ! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu. – Vous avez à me parler ?

 

– De la part de monseigneur.

 

– Est-ce qu’il désire me voir ?

 

– Cette nuit même.

 

– Il a donc appris mon arrivée ?

 

– Oui ; un domestique à cheval attendait à Penmarckh pendant l’orage, et avait ordre de revenir au château dès l’entrée du Jean-Louis dans la crique. – Vous viendrez n’est-ce pas ?

 

– Sans doute, Jocelyn ; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.

 

Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de pistolets dans sa large ceinture, il descendit à terre et s’enfonça dans un étroit sentier qui longeait le pied des falaises.

 

*

* *

 

Dès qu’Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l’intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.

 

– Yvonne ! fit-il d’une voix lente.

 

– Jahoua ! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.

 

– Chère Yvonne ! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de mer vous ont mouillée ; avez-vous froid ?

 

– Non, Jahoua, mais je me sens faible.

 

– Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment ?

 

– Oh ! non, dit vivement la jolie Bretonne ; marchons plus vite, au contraire.

 

Un court silence régna de nouveau.

 

– Ma chère âme ! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse. Est-ce que vous ne m’aimez plus ?

 

– Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un adorable accent de sincérité.

 

– La présence de Keinec vous a fait mal ? avouez-le

 

– Oh ! oui.

 

– Vous avez eu peur, peut-être ?

 

– Oh ! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.

 

– Craignez-vous donc Keinec ?

 

– Je ne le devrais pas ; car, lui ne m’a jamais fait mal ; bien au contraire, il m’a toujours prodigué les soins affectueux d’un frère ; mais, depuis qu’il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m’explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.

 

– N’y pensez pas !

 

– Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le cœur !

 

– Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement regardés, lui !

 

– Keinec n’a rien à se reprocher envers moi, tandis que moi, j’ai repris la parole que je lui avais donnée

 

– Puisque vous ne l’aimiez pas.

 

– Mais il m’aime, lui !

 

– Eh bien ! qu’il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble !…

 

– Ne dites pas cela, Jahoua, s’écria vivement la jeune fille.

 

– Calmez-vous, chère Yvonne ! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce ! Songez plutôt à votre père, que la tempête aura si fort tourmenté ! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et sauve ! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez ! voici ma jument grise qui nous attend

 

Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d’une sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait les rênes d’une belle bête des Pointes de la Coquille, achetée à la dernière foire de la Martyre.

 

Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-même s’élança sur le cheval, et, contraignant l’animal à s’approcher de la pierre, il prit Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille de son fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu’habitait le père d’Yvonne.

 


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