Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
Lecture du Texte

PREMIÈRE PARTIE LES PROMIS DE FOUESNAN

IV LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.

«»

Liens au concordances:  Normales En évidence

Link to concordances are always highlighted on mouse hover

IV

LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.


La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à autre d’apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points de la campagne, formaient une illumination pittoresque.

 

En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s’engagèrent dans un sentier encaissé et bordé d’un rideau d’ajoncs entremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis par le temps, qui s’élevaient à une petite distance de Penmarckh, et auxquels il conduisait.

 

Au momentJahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets, négligeaient le présent pour ne songer qu’à l’avenir, un homme, traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son pen-bas à la main, courait sur les roches avec l’agilité d’un chamois. En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta l’oreille d’abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du chemin, et il vit venir de loin, à travers l’ombre, les deux amoureux. Alors se relevant d’un bond, prenant ses sabots à la main, il courut parallèlement au sentier jusqu’à un endroitcelui-ci décrivait un coude pour s’enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit :

 

Yvonne et Jahoua riaient en causant. À mesure qu’ils avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d’œil féerique d’une splendide illumination.

 

– Voyez-vous, ma belle Yvonne ? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous ; elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l’orage pour que nous puissions achever la route sans danger.

 

– La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire présent à Notre-Dame d’une pièce de toile fine pour son autel, répondit la jeune fille.

 

– Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage.

 

– Ah ! prenez donc garde ! votre jument vient de butter !

 

– C’est qu’elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons le coude du sentier, et de l’autre côté, la chaussée est meilleure.

 

Les deux jeunes gens approchaient en effet de l’endroitKeinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.

 

Les voyageurs s’avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise allait à petits pas ; elle s’arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.

 

De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. Sa tête s’inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes gens étaient passés, et c’était maintenant Yvonne qu’il allait frapper la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva son arme inutile.

 

– Oh ! je suis un lâche ! murmura-t-il avec rage.

 

Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près d’eux, menaçante, presque inévitable.

 

Au momentKeinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu’il lui fût possible de faire un pas en avant.

 

– Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les tuer ?

 

– Ian Carfor ! s’écria Keinec.

 

– Tu es jeune, Yvonne l’est aussi ; l’avenir est grand, et Yvonne n’est pas encore la femme de Jahoua !…

 

– Elle le sera dans sept jours !

 

– En sept jours, Dieu a créé le monde et s’est reposé ! Crois-tu qu’il ne puisse en sept jours délier un mariage ?

 

– Que dis-tu, Carfor ?

 

– Rien ce soir ; mais, si tu le veux, demain je parlerai

 

– À quelle heure ?

 

– À minuit.

 

– Où cela ?

 

– À la baie des Trépassés.

 

– J’y serai.

 

– Tu m’apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes balles et ta poudre.

 

– Ensuite ?

 

– J’interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.

 

Ian Carfor s’éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles aboutissait le chemin creux.

 

Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu’au moment où il disparut dans les ténèbres. Quand il l’eut complètement perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s’avança jusqu’au bord du chemin et il se laissa glisser le long du talus.

 

Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à voix basse :

 

– Il faut que je la revoie encore !

 

En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population tout entière dansait joyeusement autour d’un immense brasier.

 


«»

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on touch / multitouch device
IntraText® (VA2) - Some rights reserved by Èulogos SpA - 1996-2011. Content in this page is licensed under a Creative Commons License