Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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PREMIÈRE PARTIE LES PROMIS DE FOUESNAN

XVII MARCOF.

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XVII

MARCOF.


Le comte de Fougueray ne s’était pas trompé, c’était bien le lougre de Marcof qu’il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable, le Jean-Louis avait donné au vent tout ce qu’il avait de toile sur ses vergues.

 

Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse remarquable de quatorze nœuds à l’heure.

 

Le comte n’avait pas été le seul à constater l’arrivée inattendue du lougre. Un homme qu’il n’avait pu voir, caché qu’il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres mouvements du Jean-Louis. Cet homme était Keinec.

 

Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s’arrêtait de temps à autre, interrogeait l’horizon et reportait ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n’avançait pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l’agitation qui faisait trembler ses membres, Keinec s’embarqua, dressa un petit mât, hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur le Jean-Louis.

 

En moins d’une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à l’avant de son embarcation, puis, s’élançant sur l’escalier cloué aux flancs du petit navire, il bondit sur le pont.

 

– Où est le capitaine ? demanda-t-il à Bervic.

 

– Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.

 

– Bon ; je descends.

 

Keinec disparut par l’écoutille et alla droit à la chambre de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du Jean-Louis, courbé sur une table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail qu’il n’entendit pas Keinec entrer.

 

– Marcof ! fit le jeune homme après un moment de silence.

 

– Keinec ! s’écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence m’en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main, n’est-ce pas.

 

– Je n’ai encore rien fait, murmura Keinec.

 

Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.

 

– J’apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.

 

– Et moi de mauvaises pour toi.

 

– Qu’est-ce donc ?

 

– Je t’ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de Loc-Ronan ?

 

– Le marquis de Loc-Ronan ! s’écria Marcof. Sans doute ! je l’aime et je le respecte de toute mon âme ! il a toujours été si bon pour moi !…

 

– Alors, mon pauvre ami, du courage !

 

– Du courage, dis-tu ?

 

– Oui, Marcof, il t’en faut !

 

– Mais pourquoi ?… pourquoi ?

 

– Parce que…

 

Keinec s’interrompit.

 

– Tonnerre ! parle donc !

 

– Le marquis est mort hier !

 

– Le marquis de Loc-Ronan est mort ! s’écria le marin d’une voix étranglée.

 

– Oui !

 

– Par accident ?

 

– Non, dans son lit.

 

Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait énergiquement tout ce qu’une pareille nouvelle lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l’étouffait. Ses yeux s’ouvrirent comme s’ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine ; des cris rauques s’échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.

 

Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes dans l’entre-pont. Puis il revint près de Keinec.

 

– Donne-moi des détails, lui dit-il.

 

Le jeune homme raconta tout ce qu’il savait de la mort du marquis, et ce qu’il raconta était l’expression la plus simplement exacte de la vérité.

 

– De sorte, continua Marcof, que c’est hier matin que le marquis est mort ?…

 

– Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de ses pères.

 

– Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage ?…

 

– Dès que j’eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua Keinec, je pensai à t’en donner avis en te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimbœuf. J’ignorais que tu revinsses si promptement.

 

– Je ne suis allé qu’à l’île de Groix, mon ami, et c’est Dieu qui sans doute l’a voulu ainsi, puisqu’il a permis que je pusse arriver le jour même de l’enterrement du marquis.

 

– Aussi, dès que j’ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis en mer pour venir à toi.

 

– Merci, Keinec, merci ! Tu es un brave gars ! Oh ! vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme ! continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau. Cela t’étonne, n’est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin ? moi, que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche ! Cela te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le cœur d’acier, comme l’appellent ses matelots. Tu me regardes et tu doutes !… Oh ! c’est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu ? le marquis de Loc-Ronan, c’était tout ce que j’adorais ici-bas ! Je n’ai jamais embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec ! Je n’ai jamais connu la tendresse d’un frère ! Je n’ai jamais éprouvé de l’amour pour une femme ! Eh bien ! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n’en former qu’un seul. Joins-y l’admiration, l’estime, le respect, et tu n’auras pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan !… Tu ne me comprends pas ? Tu ne t’expliques pas comment il peut se faire qu’un obscur matelot comme moi porte une telle affection à un gentilhomme d’une ancienne et illustre famille ?… C’est un secret, Keinec, un secret que je t’expliquerai peut-être un jour. Aujourdhui sache seulement que tout ce que le cœur peut endurer de tortures, le mien le supporte à cette heure !… Oh ! je suis bien malheureux ! bien malheureux !…

 

Et il murmura à voix basse :

 

– Mon Dieu ! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper, moi, et l’épargner, lui !

 

Keinec comprenait qu’en face d’un pareil désespoir les consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému lui-même. Marcof se calma peu à peu.

 

– Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à l’office des morts ?…

 

– Ne l’espère pas, répondit Keinec. À l’heure où j’ai quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire du château.

 

– Ne pas avoir revu ses traits !… ne plus le revoir jamais ! murmurait avec amertume le patron du Jean-Louis.

 

Une pensée subite sembla l’illuminer tout à coup.

 

– Keinec ! s’écria-t-il.

 

– Que veux-tu ?

 

– Tu m’aimes, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Tu m’es fidèle ?

 

– Oui, Marcof, fidèle et dévoué !…

 

– J’aurai besoin de toi cette nuit ; peux-tu m’aider ?

 

– Cette nuit, comme toujours, je suis à toi !

 

– Bien.

 

– À quelle heure veux-tu que je sois prêt ?

 

– À dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à l’angle du sentier qui rejoint l’avenue.

 

– J’y serai.

 

– Merci, mon gars.

 

– Puis-je encore autre chose pour toi ?

 

– Oui. Nous approchons de Penmarckh ; monte sur le pont et prends le commandement du lougre pour franchir la passe.

 

Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même, l’homme de bronze se laissa aller à toute l’expansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières et cris d’angoisse s’échappèrent confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés d’un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu’elle prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l’âme torturée, Marcof se jeta sur son hamac.

 

La douleur avait terrassé cette vaillante nature !… Jusqu’à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef.

 

Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au mouillage, s’interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes les langues connues, et qui s’échappaient de sa large bouche avec une facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement défendu aux matelots de descendre dans l’entre-pont. Le jeune homme voulait qu’on laissât Marcof libre dans sa douleur.

 

Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé d’abord, puis une plus grande, et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d’abordage, et une forte pioche qu’il roula dans son caban. Cela fait, il mit le tout sous son bras et monta sur le pont.

 

Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La lune ne s’était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la terre.

 

Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route, longea le mur du parc et s’engagea dans le sentier conduisant à la montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui.

 

– C’est toi, Keinec ? demanda-t-il.

 

– Oui, répondit le jeune homme.

 

– Viens !

 

Après avoir franchi l’espace d’une centaine de pas, Marcof s’arrêta devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte.

 

– Suis-moi, dit-il à Keinec.

 

Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal.

 

Marcof se dirigea vers l’angle du mur, il pressa un bouton de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses gonds. À peine cette porte fut-elle ouverte, qu’une bouffée de cet air frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au visage.

 

Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur.

 

– Où sommes-nous donc, Marcof ? demanda Keinec à voix basse.

 

– Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin.

 

Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face d’une porte en fer, percée d’ouvertures en forme d’arabesques, qui permettaient de distinguer à l’intérieur.

 

Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus grande des deux clés qu’il avait apportées et l’introduisit dans la serrure.

 

Le mouvement qu’il fit pour pousser la porte renversa la torche qui s’éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un mouvement de frayeur ; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne parurent ressentir aucune émotion.

 

– Ramasse la torche, dit Marcof d’une voix parfaitement calme, tandis qu’il battait le briquet.

 

– La voici, répondit Keinec.

 

La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente ; des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s’en approcher, se dirigea vers celui qui le précédait. C’était la tombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s’agenouilla et pria longuement. Keinec l’imita. Puis se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement placée la première en entrant dans le caveau.

 

– C’est là qu’il repose ! murmura-t-il.

 

Et, prenant une résolution :

 

– Keinec, dit-il, à l’œuvre, mon gars !…

 

– Que veux-tu donc faire, Marcof ?

 

– Enlever cette pierre, d’abord.

 

– Et ensuite ?

 

– Retirer le cercueil, l’ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure !…

 

– Une profanation, Marcof !…

 

– Non ! je te le jure ! J’ai le droit d’agir ainsi que je veux le faire !…

 

– Marcof !…

 

– Ne veux-tu pas me prêter ton aide ?

 

– Mais, songe donc…

 

– Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof ; réponds oui ou non. Pars ou reste !

 

– Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence ; je t’ai promis de t’aider et je t’aiderai.

 

– Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l’œuvre sans plus tarder. Travaillons, Keinec ! et, je te le répète encore, que ta conscience soit en repos. J’ai le droit de faire ce que je fais.

 

– Je ne te comprends pas, Marcof ; mais, n’importe, dispose de moi !

 


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