Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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DEUXIÈME PARTIE. L’ABBAYE DE PLOGASTEL.

VI L’AVENTURIER.

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VI

L’AVENTURIER.

– Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en face d’un homme aussi brave que toi.

 

– Parbleu, répondit Marcof, tu n’as vu jusqu’ici que des figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus est, Breton !

 

– Si tu veux demeurer avec nous, j’oublierai tout, et je te prends pour chef après moi.

 

– Inutile de tant causer, je suis pressé.

 

– Adieu, alors.

 

– Un instant.

 

– Que désires-tu ?

 

– Que tu tiennes tes promesses.

 

– Tu veux un guide ?

 

– Piétro m’en servira ; c’est convenu.

 

– Et ensuite ?

 

– Un sauf-conduit pour tes amis.

 

– Mais… fit le chef en hésitant.

 

– Allons, dépêche ! dit Marcof en lui saisissant le bras.

 

Cavaccioli s’apprêta à obéir.

 

– Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots à double sens ! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu écris ! Tu entends ?

 

– C’est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier ; voici le sauf-conduit que tu m’as demandé. À trente lieues d’ici environ tu trouveras la bande de Diégo ; sur ma recommandation il te fournira les moyens d’aller où bon te semblera.

 

– Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester ici ; tu vas y laisser tes armes et tu m’accompagneras jusqu’à la route. Songe bien que je ne te quitte pas, et que lors même que je recevrais une balle par derrière j’aurais encore assez de force pour te poignarder avant de mourir.

 

Cavaccioli se sentait sous une main de fer ; il fit de point en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les devants, et tous trois quittèrent l’endroitséjournait la bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha Cavaccioli.

 

– Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes hommes et garde-toi de la potence.

 

Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s’éloigna vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que lorsqu’il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à Piétro ils continuèrent leur route en s’enfonçant dans la partie méridionale de la péninsule italienne.

 

Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de passer d’abord en Sicile puis de là en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait de revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le Calabrais l’écoutait ; mais il ne comprenait pas qu’on pût aimer ainsi un pays qui n’était pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à ceux qui sont nés sous ses rayons ardents.

 

Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l’endroit où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouvait alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit.

 

À la pointe du jour il se remit en marche. N’ayant rien à redouter des carabiniers royaux qui ne s’aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin décoré du titre de route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu’un bruit de fouets et de pas de chevaux retentit derrière lui.

 

Étonné qu’une voiture se hasardât dans un tel pays, Marcof se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de poste armoriée traînée par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s’était probablement trompé dans ses calculs, ou Marcof s’était fourvoyé dans les sentiers, car la nuit vint sans qu’il découvrît ni le vestige d’un gîte quelconque ni l’ombre d’un être humain quel qu’il fût.

 

– Bah ! se dit-il avec insouciance, j’ai encore quelques provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoile. Demain Dieu m’aidera. Pour le présent, il s’agit de découvrir une source, car je me sens la gorge aride et brûlante comme une véritable fournaise de l’enfer.

 

Marcof fit quelques pas dans l’intérieur des terres, et rencontra promptement ce qu’il cherchait. L’endroit dans lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l’émeraude, coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l’herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger.

 

Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu par un ressort d’acier. Il écouta en se courbant sur le sol.

 

La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de détresse parvenir jusqu’à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet droit, à l’aide d’une chaînette d’acier et se dirigea rapidement vers l’endroit d’où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son manteau parsemé d’étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.

 

La fusillade avait cessé ; mais plus il avançait et plus les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s’en joignaient d’autres d’un caractère tout différent. C’était des éclats de voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment l’attention des gens qu’il voulait surprendre, jusqu’à un épais massif de jasmin d’où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.

 

Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible spectacle s’offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu’à leur costume et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient dans d’énormes outres qui passaient de mains en mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l’ivresse. À quelques pas d’eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous deux par la lame d’un poignard. Ces cadavres étaient ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L’un tenait encore dans sa main crispée un tronçon d’épée. Un peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée au tronc d’un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait une voiture encore attelée.

 

Marcof reconnut du premier coup d’œil la chaise de poste qu’il avait vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu’il reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du jour elle devait être poignardée.

 

Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans le carrefour. Il n’avait pas fait trois pas, qu’à un cri poussé par l’un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.

 

– Holà ! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d’accueillir les gens qui vous sont recommandés.

 

– Qui es-tu ? demanda brusquement l’un des hommes.

 

– Tu le sauras tout à l’heure. Ce n’est pas pour vous dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs.

 

– Que veux-tu, alors ?… Parle !

 

– Oh ! tu es bien pressé !

 

– Corps du Christ ! s’écria le bandit ; faut-il t’envoyer une balle dans le crâne pour te délier la langue ?

 

– Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tranquillement Marcof. Allons ! ne te mets pas en colère. Tu es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu peux.

 

Le bandit, stupéfait d’une pareille audace, étendit machinalement la main pour prendre le sauf-conduit.

 

– Un instant ! fit Marcof en l’arrêtant.

 

– Encore ! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé de se trouver entre ses mains.

 

– Écoute donc ! il faut s’entendre avant tout ; connais-tu Diégo ?

 

– Diégo ?

 

– Oui.

 

– C’est moi-même.

 

– Ah ! c’est toi ?

 

– En personne.

 

– Alors tu peux prendre connaissance du papier.

 

Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, entouraient Marcof qui les toisait avec dédain. À peine Diego eût-il parcouru l’écrit que, se tournant vers le marin :

 

– Tu t’appelles Marcof ? lui dit-il.

 

– Comme toi Diégo.

 

– Corps du Christ, je ne m’étonne plus de ton audace ! Tu fais partie de la bande de Cavaccioli ?

 

– C’est-à-dire que j’ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi ; mais je n’ai jamais fait partie de cette bande d’assassins.

 

– Hein ? fit Diégo en se reculant.

 

– J’ai dit ce que j’ai dit ; c’est inutile que je le répète. Ta m’as demandé si je me nommais Marcof, je t’ai répondu que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavaccioli ; feras-tu ce qu’il te prie de faire ?

 

– Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t’engager sous mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure m’est connue, je te reçois avec plaisir.

 

Marcof secoua la tête.

 

– Tu refuses ? dit Diégo étonné.

 

– Sans doute.

 

– Pourquoi ?

 

– Ce n’est pas là ce que je veux.

 

– Et que veux-tu ?

 

– Un guide pour me conduire à Reggio.

 

– Tu quittes les Calabres ?

 

– Oui.

 

– Pour quelle raison ?

 

– Cela ne te regarde pas.

 

– Tu es bien hardi d’oser me parler ainsi.

 

– Je parle comme il me plaît.

 

– Et si je te punissais de ton insolence ?

 

– Je t’en défie.

 

– Oublies-tu que tu es entre mes mains ?

 

– Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes ? répondit Marcof d’un ton menaçant, et en désignant sa hache.

 

Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milieu du silence général. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof reprit :

 

– J’ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâche ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier. Il a voulu me faire assassiner. J’ai pendu de ma main les cinq drôles qu’il m’avait envoyés. Maintenant, contraint par moi, il m’a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre ces instructions, ou sinon ne t’en prends qu’à toi du sang qui sera versé !

 

– Allons ! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas mentir ta réputation d’audace et de bravoure.

 

– Alors tu vas me donner un guide ?

 

– Bah ! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.

 

– Non pas ! je veux en parler sans tarder d’une minute !

 

– Allons ! tu n’y songes pas ! Tu es un brave compagnon ; ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous ! Vois ! ce soir j’ai fait une riche proie, continua le bandit en désignant du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t’offrir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.

 

– Et si je la gagne, je l’emmènerai avec moi ?

 

– Non ! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourrait nous trahir.

 

– Alors je refuse.

 

– Et tu fais bien, répondit un bandit en s’adressant à Marcof ; car je viens de gagner la belle et je ne suis nullement disposé à la céder à personne.

 

En disant ces mots le misérable, trébuchant par l’effet de l’ivresse, s’avança vers la victime. Il posa sa main encore ensanglantée sur l’épaule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d’horreur ; puis, rassemblant ses forces :

 

– Au secours ! murmura-elle en français.

 

– Une Française ! s’écria Marcof en repoussant rudement le bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette femme !

 


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