Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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DEUXIÈME PARTIE. L’ABBAYE DE PLOGASTEL.

VII L’INCONNUE.

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VII

L’INCONNUE.

– De quoi te mêles-tu ? demanda vivement Diégo.

 

– De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant entre la jeune femme et les misérables qui l’entouraient en tumulte.

 

– Écarte-toi ! tu as refusé de jouer cette femme, un autre l’a gagnée ; elle ne t’appartient pas.

 

– Eh bien ! que celui qui la veut ose donc venir la chercher !

 

– À mort ! crièrent les bandits furieux de cette atteinte portée à leurs droits.

 

– Écoutez-moi tous ! fit le marin dont la voix habituée à dominer la tempête s’éleva haute et fière au-dessus du tumulte ; écoutez-moi tous ! Cette femme est faible et sans défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés ; la violenter serait la dernière des infamies ! Elle est Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur à qui l’approcherait.

 

Il y eut parmi les bandits ce moment d’hésitation qui précède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conservé assez de raison pour opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il était aisé de comprendre qu’une scène de carnage allait avoir lieu, et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prévoir l’issue de la lutte. Cependant il y avait tant d’énergie et tant d’audace dans l’œil expressif de Marcof que les brigands n’osaient avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort. Diégo s’était mis à l’écart et armait sa carabine.

 

Marcof jetait autour de lui un coup d’œil rapide. Il voyait à l’expression de la physionomie des brigands que le combat était certain. Aussi, voulant avoir l’avantage de l’attaque, il n’attendit pas et bondit sur les misérables. De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela se passa en moins de temps que nous n’en mettons à l’écrire. Les bandits reculèrent. Puis les carabines s’abaissèrent dans la direction de l’ennemi commun. Mais encore sous l’influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié dans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre les deux gentilshommes.

 

Les chiens s’abattirent, mais deux détonations seules firent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant l’une des deux balles tirée plus bas que l’autre lui effleura l’épaule et lui fit une légère blessure. Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.

 

Sa hache s’abaissait, se relevait et s’abaissait encore avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et sans relâche, déployant toute l’agilité et toute la puissance de sa force herculéenne, il s’entoura d’un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus à ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux coups de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.

 

La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c’est à tort que l’on a fait aux bandits calabrais une réputation d’audace et de bravoure qu’ils sont loin de mériter. Ils ne savent pas ce que c’est que d’affronter le péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S’ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore s’embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu’ils veulent assassiner.

 

Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait toujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable, ne songèrent plus qu’à fuir. Tous trois s’échappèrent en prenant des directions différentes.

 

Marcof, entraîné par l’ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit un dernier qu’il étendit à ses pieds. Puis, couvert de sang et de poussière, il revint auprès de la jeune femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle qu’il venait de sauver et l’enleva dans ses bras. Espérant ne pas être éloigné de la mer, et se dirigeant d’après les étoiles, il courut vers l’orient.

 

Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, bravant la fatigue et portant soigneusement son précieux fardeau. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le sommet d’une petite colline. D’un regard rapide, il embrassa l’horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la déposa sur l’herbe et la contempla quelques moments. C’était une belle et charmante personne âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux noirs, dénoués, flottant autour d’elle, faisaient ressortir la blancheur de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son front et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena autour d’elle ses regards étonnés. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa quelques questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof renouvela ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lèvres s’entrouvrirent, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La malheureuse était devenue folle.

 

Marcof et sa compagne étaient alors en vue d’un petit village situé à l’extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin avait d’abord pensé à laisser la jeune femme à l’endroit où ils étaient arrêtés, et à aller lui-même aux informations. Mais, en constatant le triste état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la quitter un seul instant.

 

Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son manteau et l’en enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre résistance. Alors il reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village.

 

Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, il aperçut sur la grève un pêcheur en train d’armer sa barque. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet homme. Le pêcheur vint à lui.

 

– Tu vas mettre à la mer ? lui demanda Marcof, qui, pendant son séjour dans les montagnes, s’était familiarisé avec le rude patois du pays, au point de le parler couramment.

 

– Oui, répondit le pêcheur.

 

– Où vas-tu ?

 

– Dans le détroit de Messine.

 

– Où comptes-tu relâcher en premier ?

 

– À Catane.

 

– Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et moi ?

 

– Je veux bien, si vous payez généreusement.

 

– J’ai trois sequins dans ma bourse ; je t’en donnerai deux pour le passage.

 

– Embarquez alors.

 

La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge et s’informa d’un médecin. On lui indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune femme, et, après une consultation longue, le médecin déclara que la pauvre enfant était folle, et qu’il fallait lui faire suivre un traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-il qu’il ne répondait de rien. Marcof ne possédait plus qu’un sequin. Il raconta sa triste situation au docteur.

 

– Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner chez moi cette jeune femme ; mais je puis vous donner une lettre pour l’un de mes confrères de Messine. Il dirige l’hôpital des fous, et il y recevra celle dont vous prenez soin si charitablement.

 

Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée installée à l’hospice des aliénés. Mais le voyage terminé, il ne lui restait pas deux paoli.

 

– Excellent cœur ! dit la religieuse en interrompant le marquis.

 

– Oui, Marcof est une noble nature ! répondit Philippe de Loc-Ronan ; c’est une âme grande et généreuse, forte dans l’adversité, toujours prête à protéger les faibles.

 

– Et cette jeune femme, quel était son nom ?

 

– Marcof ne l’a jamais su ; elle avait été complètement dépouillée par les bandits ; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son état de santé ne lui permettait de donner aucun renseignement à cet égard. La seule remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre folle portait à la main était marqué d’un F surmonté d’une couronne de comte.

 

– La revit-il ?

 

– Jamais.

 

– Alors il ignore si elle a recouvré la raison.

 

– Il l’ignore.

 

– Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait probablement à une puissante famille. Sa disparition et celle des cavaliers qui l’accompagnaient eussent être remarquées ?

 

– J’étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n’ai jamais entendu parler de ce malheur.

 

– C’est étrange !

 

– Et que devint Marcof ? Que fit-il après avoir conduit sa protégée à l’hôpital des fous ? demanda la religieuse.

 

– Il trouva à s’embarquer et revint en France. À cette époque, la guerre d’Amérique venait d’éclater. Marcof résolut d’aller combattre pour la cause de l’indépendance. C’est ici que commence la seconde partie de sa vie ; mais cette seconde partie est tellement liée à mon existence, continua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie, et que je vous raconterai.

 

Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit :

 

– Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c’est-à-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère Julie, et vous devez d’autant mieux vous souvenir de cette date que cette année dont je vous parle fut celle de notre séparation, je m’embarquai moi-même pour l’Amérique, où M. de La Fayette, mon ami, me fit l’accueil le plus cordial.

 

Je n’entreprendrai pas de vous raconter ici l’odyssée des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu’au commencement de 1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d’explorer les frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.

 

Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l’action une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d’ennemis. On me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l’insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s’agissait de mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l’emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir ; la perte de mon sang détruisait mes forces ; ma vue s’affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J’allais succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en excellent français :

 

– Courage, mon gentilhomme ! nous sommes deux maintenant.

 

Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai un homme qu’à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m’était destiné. Je poussai un cri.

 

Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d’abord lâché pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.

 

Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j’appris, le lendemain, qu’après s’être fait panser il s’était élancé à la poursuite des Anglais.

 

Six mois après, chère Julie, au milieu d’un autre combat, et dans des circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l’ambulance. Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.

 

Une fièvre ardente s’empara du blessé et le tint trois semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence. J’ignorais encore qui il était. Je lui avais prodigué mes soins, et un jour qu’il essayait ses forces en s’appuyant sur mon bras, je tentai de l’interroger.

 

– Vous êtes Français, lui dis-je, cela s’entend ; mais dans quelle partie de la France êtes-vous  ?

 

– Je n’en sais rien, me répondit-il.

 

– Quoi ! vous ignorez l’endroit de votre naissance ?

 

– Absolument.

 

– Et vos parents ?

 

– Je ne les ai jamais connus.

 

– Vous êtes orphelin ?

 

– Je l’ignore.

 

– Comment cela ?

 

– Je suis un enfant perdu.

 

– Alors le nom que vous portez ?

 

– Est celui d’un brave homme qui a pris soin de mon enfance.

 

– Et où avez-vous été élevé ?

 

– En Bretagne.

 

– Dans quelle partie de la province ?

 

– À Saint-Malo.

 

– À Saint-Malo ! m’écriai-je.

 

– Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez dans cette ville ?

 

– Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis à Loc-Ronan, dans le château de mes ancêtres.

 

Puis, après un moment de silence, je repris avec une émotion que je pouvais à peine contenir :

 

– Vous m’avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait élevé ?

 

– Oui.

 

– Quelle profession exerçait-il ?

 

– Celle de pêcheur.

 

– Et il se nommait ?

 

– Marcof le Malouin.

 

En entendant prononcer ce nom, j’eus peine à retenir un cri prêt à jaillir de ma poitrine ; mais cependant je parvins à le retenir et à comprimer l’élan qui me poussait vers mon sauveur.

 


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