«
Si tu veux être parfait... »
4. Cette voie
s'appelle aussi la voie de la perfection. En parlant avec le jeune
homme, le Christ dit: «Si tu veux être parfait...». Si bien que le
concept de «voie de la perfection» trouve sa raison d'être dans la source
évangélique elle-même. N'entendons-nous pas, du reste, dans
le discours sur la Montagne: «Vous donc, vous serez parfaits comme votre
Père céleste est parfait»?(12) L'appel de l'homme à la
perfection a été perçu d'une façon ou d'une
autre par des penseurs et des moralistes du monde antique et aussi, par la
suite, aux diverses époques de l'histoire. Mais l'appel biblique a un
aspect tout à fait original: il est particulièrement exigeant
quand il indique à l'homme la perfection à la ressemblance de Dieu
même(13). Et c'est précisément sous cette forme que l'appel
correspond à toute la logique interne de la Révélation
selon laquelle l'homme a été créé àl'image
et à la ressemblance de Dieu même. Il doit donc rechercher la
perfection qui lui est propre dans la ligne de cette image et de cette ressemblance.
Saint Paul écrira dans la lettre aux Ephésiens: «Cherchez
à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de
l'amour, à l'exemple du Christ qui vous a aimés et s'est
livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable
odeur».14
Ainsi donc,
l'appel à la perfection appartient à l'essence même de
la vocation chrétienne. C'est en fonction de cet appel qu'il
faut comprendre aussi les paroles adressées par le Christ au jeune homme
de l'Evangile. Elles sont liées d'une façon particulière
au mystère de la Rédemption de l'homme dans le monde. En effet,
cette Rédemption restitue à Dieu l'œuvre de la
création contaminée par le péché, en faisant
apparaître la perfection que toute la création -et l'homme en
particulier- possède dans la pensée et dans la volonté de
Dieu même. L'homme, spécialement, doit être
donné et rendu à Dieu s'il doit être pleinement rendu
à lui-même. D'où l'éternel appel: «Reviens
à moi, car je t'ai racheté»(15). Les paroles du Christ «si tu
veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux
pauvres...» nous introduisent sans aucun doute dans le cadre du conseil
évangélique de la pauvreté, qui appartient à
l'essence même de la vocation et de la profession religieuses.
En même temps, ces paroles peuvent s'entendre
d'une manière plus large et, on peut dire, essentielle. Le Maître de
Nazareth invite son interlocuteur à renoncer à un
programme de vie dans lequel ressort au premier plan la catégorie de la
possession, de l'«avoir», et à accepter au contraire,
à sa place, un programme centré sur la valeur de la personne
humaine, sur l'«être» personnel avec toute la transcendance qui
lui est propre.
Une telle
compréhension des paroles du Christ constitue comme une toile de fond
plus large pour l'idéal de la pauvreté évangélique,
spécialement de la pauvreté qui, en tant que conseil
évangélique, fait partie du contenu essentiel de vos noces
mystiques avec le divin Epoux dans l'Eglise. En lisant les paroles du Christ à
la lumière du principe de la supériorité de l'«être»
sur l'«avoir», surtout si ce dernier est pris dans son sens matérialiste
et utilitaire, nous atteignons presque les fondements anthropologiques de
la vocation dans l'Evangile. Sur l'arrière-plan du
développement de la civilisation contemporaine, c'est là une
découverte d'une grande actualité. Et du même coup, la
vocation «à la voie de la perfection», comme le Christ l'a
tracée, devient elle-même d'actualité. Si, dans le cadre de
la civilisation actuelle, surtout dans le contexte de la société
de consommation, l'homme ressent douloureusement le manque essentiel
d'«être» personnel qu'éprouve son humanité par suite de
l'abondance de toutes les formes de l'«avoir», il devient alors plus
disposé à accueillir la vérité sur la vocation qui
a été proférée une fois pour toutes dans
l'Evangile. Oui, l'appel que vous accueillez, chers Frères et
Sœurs, en entrant dans la voie de la profession religieuse, atteint les
racines mêmes de l'humanité, les racines du destin de l'homme
dans le monde temporel. L'«état
de perfection» évangélique ne vous détache pas de ces
racines. Il vous permet au contraire de vous ancrer plus fortement en ce qui
fait que l'homme est un homme, en imprégnant cette humanité,
alourdie de diverses façons par le péché, du ferment divin
et humain du mystère de la Rédemption.
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