|
L'Eglise du silence
106 - Dans ces
conditions, l'hypothèse d'un dialogue devient très difficile à réaliser, pour
ne pas dire impossible, bien qu'il n'y ait aujourd'hui encore dans Notre
esprit, aucune exclusion a priori à l'égard des personnes qui professent ces
systèmes et adhèrent à ces régimes. Pour qui aime la vérité, la discussion est
toujours possible. Mais des obstacles de caractère moral accroissent énormément
les difficultés, par défaut d'une liberté suffisante de jugement et d'action et
par suite de l'abus dialectique de la parole, qui ne vise plus à la recherche
et à l'expression de la vérité objective, mais se trouve mise au service de
fins utilitaires préétablies.
107 - C'est pour cette raison que le dialogue fait place
au silence. L'Eglise du silence, par exemple, se tait, ne parlant plus que par
sa souffrance ; son mutisme est partagé par toute une société opprimée et
privée de son honneur, où les droits de l'esprit sont submergés par la
puissance qui dispose de son sort. Dans cet état de choses, même si notre
parole se donnait à entendre, comment pourrait-elle offrir le dialogue, réduite
qu'elle serait à une « voix qui crie dans le désert » ? (Mc, 1, 3.)
Silence, cri, patience, et toujours amour deviennent, en ce cas, le témoignage
que l'Eglise peut encore donner et que la mort même ne peut étouffer.
108 - Mais si l'affirmation et la défense de la religion
et des valeurs humaines qu'elle proclame et qu'elle soutient doit être ferme et
franche, nous consacrons un effort pastoral de réflexion à tâcher de saisir
chez l'athée moderne, au plus intime de sa pensée, les motifs de son trouble et
de sa négation. Nous les trouvons complexes et multiples, ce qui nous rend
prudents dans la façon de les apprécier et nous met mieux à même de les
réfuter. Nous les voyons naître parfois de l'exigence même concernant la présentation
du monde divin : on la voudrait plus élevée et plus pure par rapport à celle
que mettent peut-être en œuvre certaines formes imparfaites de langage et de
culte ; formes que nous devrions nous ingénier à rendre le plus possible pures
et transparentes pour mieux traduire le sacré dont elles sont le signe. Les
raisons de l'athéisme, imprégnées d'anxiété, colorées de passion et d'utopie,
mais souvent aussi généreuses, inspirées d'un rêve de justice et de progrès,
tendit vers des finalités d'ordre social divinisées : autant de succédanés de
l'absolu et du nécessaire et qui dénoncent le besoin inéluctable du principe
divin et de la fin divine dont il appartiendra à notre magistère de révéler
avec patience et sagesse la transcendance et l'immanence. Les positions de
l'athéisme, nous les voyons se prévaloir, parfois avec un enthousiasme ingénu,
d'une soumission rigoureuse à l'exigence rationnelle de l'esprit humain dans
leur effort d'explication scientifique de l'univers. Recours à la rationalité
d'autant moins contestable qu'il est fondé davantage sur les voies logiques de
la pensée, lesquelles, bien souvent, rejoignent les itinéraires de notre école
classique. Contre la volonté de ceux-là mêmes qui pensaient forger par là une
arme invincible pour leur athéisme, cette démarche, par sa force intrinsèque,
se voit entraînée finalement à une affirmation nouvelle du Dieu suprême, au
plan métaphysique comme dans l'ordre logique. N'y aura-t-il personne parmi
nous, par l'aide duquel ce processus obligatoire de la pensée, que l'athée
politico-scientifique arrête volontairement à un certain point, éteignant ainsi
la lumière suprême de la compréhension de l'univers, puisse déboucher dans la
conception de la réalité objective de l'univers cosmique, qui ramène à l'esprit
le sens de la présence divine et sur les lèvres les syllabes humbles et
balbutiantes d'une prière heureuse ? Les athées, nous les voyons aussi parfois
mus par de nobles sentiments, dégoûtés de la médiocrité et de l'égoïsme de tant
de milieux sociaux contemporains, et empruntant fort à propos à notre Evangile
des formes et un langage de solidarité et de compassion humaine : ne serons.
nous pas un jour capables de reconduire à leurs vraies sources, qui sont
chrétiennes, ces expressions de valeurs, morales ?
109 - C'est pourquoi Nous rappelant ce qu'écrivit Notre
Prédécesseur de vénérée mémoire, le Pape Jean XXIII, dans l'Encyclique Pacem
in terris, à savoir que les doctrines de ces mouvements, une fois élaborées
et définies, demeurent toujours les mêmes, mais que les mouvements eux-mêmes ne
peuvent pas ne pas évoluer et subir des changements, même profonds (A.A.S., LV,
1963, p. 300.) Nous ne désespérons pas de les voir un jour ouvrir avec l'Eglise
un autre dialogue positif, différent de l'actuel obligatoirement limité à
déplorer et à nous plaindre.
|