Demain
47. Mais cela, pas plus que les investissements privés
et publics réalisés, les dons et les prêts consentis, ne saurait suffire. Il ne
s'agit pas seulement de vaincre la faim ni même de faire reculer la pauvreté.
Le combat contre la misère, urgent et nécessaire, est insuffisant. Il s'agit de
construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de
nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes
qui lui viennent des hommes et d'une nature insuffisamment maîtrisée; un monde
où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s'asseoir à
la même table que le riche 52. Cela demande à ce dernier beaucoup de
générosité, de nombreux sacrifices, et un effort sans relâche. A chacun
d'examiner sa conscience qui a une voix nouvelle pour notre époque. Est-il prêt
à soutenir de ses deniers les œuvres et les missions organisées en faveur des
plus pauvres ? A payer davantage d'impôts pour que les pouvoirs publics
intensifient leur effort pour le développement ? A acheter plus cher les
produits importés pour rémunérer plus justement le producteur ? A s'expatrier
lui-même au besoin, s'il est jeune, pour aider cette croissance des jeunes
nations ?
Devoir de solidarité
48. Le devoir de solidarité des personnes est aussi
celui des peuples: "les nations développées ont le très pressant devoir
d'aider les nations en voie de développement" 53. Il faut mettre
en œuvre cet enseignement conciliaire. S'il est normal qu'une population soit
la première bénéficiaire des dons que lui a faits la Providence comme des
fruits de son travail, aucun peuple ne peut, pour autant, prétendre réserver
ses richesses à son seul usage. Chaque peuple doit produire plus et mieux, à la
fois pour donner à tous ses ressortissants un niveau de vie vraiment humain et
aussi pour contribuer au développement solidaire de l'humanité. Devant
l'indigence croissante des pays sous-développés, on doit considérer comme
normal qu'un pays évolué consacre une partie de sa production à satisfaire
leurs besoins; normal aussi qu'il forme des éducateurs, des ingénieurs, des
techniciens, des savants qui mettront science et compétence à leur service.
Superflu
49. Il faut aussi le redire: le superflu des pays
fiches doit servir aux pays pauvres. La règle qui valait autrefois en faveur
des plus proches doit s'appliquer aujourd'hui à la totalité des nécessiteux du
monde. Les riches en seront d'ailleurs les premiers bénéficiaires. Sinon, leur
avarice prolongée ne pourrait que susciter le jugement de Dieu et la colère des
pauvres, aux imprévisibles conséquences. Repliées dans leur égoïsme, les
civilisations actuellement florissantes porteraient atteinte à leurs valeurs
les plus hautes, en sacrifiant la volonté d'être plus au désir d'avoir
davantage. Et la parabole s'appliquerait à elles de l'homme riche dont les
terres avaient beaucoup rapporté, et qui ne savait où entreposer sa récolte:
"Dieu lui dit: Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme"
54.
Programmes
50. Ces efforts, pour atteindre leur pleine efficacité,
ne sauraient demeurer dispersés et isolés, moins encore opposés pour des
raisons de prestige ou de puissance: la situation exige des programmes
concertés. Un programme est en effet plus et mieux qu'une aide occasionnelle
laissée à la bonne volonté d'un chacun. Il suppose, Nous l'avons dit plus haut,
études approfondies, fixation des buts, détermination des moyens, regroupement
des efforts, pour répondre aux besoins présents et aux exigences prévisibles.
Bien plus, il dépasse les perspectives de la croissance économique et du
progrès social: il donne sens et valeur à l'œuvre à réaliser. En aménageant le
monde, il valorise l'homme.
Fonds mondial
51. Il faudrait encore aller plus loin. Nous
demandions à Bombay la constitution d'un grand Fonds mondial alimenté par une
partie des dépenses militaires, pour venir en aide aux plus déshérités
55. Ce qui vaut pour la lutte immédiate contre la misère vaut aussi à
l'échelle du développement. Seule une collaboration mondiale, dont un fonds
commun serait à la fois le symbole et l'instrument, permettrait de surmonter
les rivalités stériles et de susciter un dialogue fécond et pacifique entre
tous les peuples.
Ses avantages
52. Sans doute des accords bilatéraux ou multilatéraux
peuvent être maintenus: ils permettent de substituer aux rapports de dépendance
et aux amertumes issues de l'ère coloniale d'heureuses relations d'amitié,
développées sur un pied d'égalité juridique et politique. Mais incorporés dans
un programme de collaboration mondiale, ils seraient exempts de tout soupçon.
Les méfiances des bénéficiaires en seraient atténuées. Ils auraient moins à
redouter dissimulées sous l'aide financière ou l'assistance technique,
certaines manifestations de ce qu'on a appelé le néocolonialisme, sous forme de
pressions politiques et de dominations économiques visant à défendre ou à
conquérir une hégémonie dominatrice.
Son urgence
53. Qui ne voit par ailleurs qu'un tel fonds faciliterait
les prélèvements sur certains gaspillages, fruits de la peur ou de l'orgueil ?
Quand tant de peuples ont faim, quand tant de foyers souffrent de la misère,
quand tant d'hommes demeurent plongés dans l'ignorance, quand tant d'écoles,
d'hôpitaux, d'habitations dignes de ce nom demeurent à construire, tout
gaspillage public ou privé, toute dépense d'ostentation nationale ou
personnelle, toute course épuisante aux armements devient un scandale
intolérable. Nous Nous devons de le dénoncer. Veuillent les responsables Nous
entendre avant qu'il ne soit trop tard.
Dialogue à instaurer
54. C'est dire qu'il est indispensable que s'établisse
entre tous ce dialogue que Nous appelions de Nos vœux dans Notre première
encyclique, Ecclesiam Suam 56. Ce dialogue entre ceux qui
apportent les moyens et ceux qui en bénéficient permettra de mesurer les
apports, non seulement selon la générosité et les disponibilités des uns, mais
aussi en fonction des besoins réels et des possibilités d'emploi des autres.
Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d'être accablés
de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains. Taux d'intérêt
et durée des prêts pourront être aménagés de manière supportable pour les uns
et pour les autres, équilibrant les dons gratuits, les prêts sans intérêts ou à
intérêt minime, et la durée des amortissements. Des garanties pourront être
données à ceux qui fournissent les moyens financiers, sur l'emploi qui en sera
fait selon le plan convenu et avec une efficacité raisonnable, car il ne s'agit
pas de favoriser paresseux et parasites. Et les bénéficiaires pourront exiger
qu'on ne s'ingère pas dans leur politique, qu'on ne perturbe pas leur structure
sociale. États souverains, Il leur appartient de conduire eux-mêmes leurs
affaires, de déterminer leur politique, et de s'orienter librement vers la
société de leur choix. C'est donc une collaboration volontaire qu'il faut
instaurer, une participation efficace des uns avec les autres, dans une égale
dignité, pour la construction d'un monde plus humain.
Sa nécessité
55. La tâche pourrait sembler impossible dans des
régions où le souci de la subsistance quotidienne accapare toute l'existence de
familles incapables de concevoir un travail susceptible de préparer un avenir
moins misérable. Ce sont pourtant ces hommes et ces femmes qu'il tant aider,
qu'il faut convaincre d'opérer eux-mêmes leur propre développement et d'en
acquérir progressivement les moyens. Cette œuvre commune n'ira certes pas sans
effort concerté, constant, et courageux. Mais que chacun en soit bien persuadé:
Il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en voie
de développement, et de la paix du monde.
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