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2.2.
Une vie pleine d’espérance et d’audace prophétique
Les évêques et les personnes consacrées ont
également des points de convergence et de complémentarité dans le témoignage et
le service de l’espérance.
L’évêque se place devant le monde avec un regard contemplatif et un cœur compatissant. Il imite Jésus,
héraut de la Bonne Nouvelle du Père, qui fut saisi de compassion en voyant la
foule, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de
pasteur” (Mt 9, 36). L’Esprit Saint lui élargit le regard et le cœur pour qu’il
y accueille le monde aimé de Dieu et qu’il le rende prophète de l’espérance83. Rien de ce qui arrive dans son
Église particulière et dans le monde ne lui est étranger, et il ne peut rester
indifférent face aux cris des foules appauvries ou injustement marginalisées,
devant ceux qui se demandent si la vie a un sens et si Dieu fait attention à
eux. De par sa condition de Pasteur, il doit être toujours à l’avant-garde et
indiquer le chemin vers les eaux du repos (Ps 22).
Le ministère de l’évêque est plein service
pour la renaissance à une vivante espérance (cf. 1 P 1, 3) 84. Loin de
lui être extérieur, ce service implique une intense expérience de l’Esprit,
comme chez les Apôtres pour qui il est le témoin et le prophète de l’espérance.
Sa prédication, sa conduite et son sacerdoce portent l’empreinte de l’espérance
théologale et eschatologique, avec tout ce que cela comporte comme expérience
pascale, comme soucis et comme joies, et avec l’audace propre à ceux qui se
sentent pressés par la charité pastorale85. Le directoire pastoral Ecclesiae imago présente une synthèse de
la façon dont le ministère de l’évêque est régi par la vertu de l’espérance, en
insistant sur le fait que cette espérance stimule en lui l’esprit missionnaire
et, en conséquence, l’esprit de créativité,
c’est-à-dire d’initiative86.
L’espérance se fait spécialement témoignage lorsqu’il s’agit d’affronter des
situations limites telles que la maladie, la persécution ou le martyre. La
patience et la persévérance deviennent, dans ce cas, encore plus
nécessaires87.
Nous aussi, les personnes consacrées, sommes
appelés à vivre une vie pleine d’espérance et d’audace prophétique88,
en vertu de la surabondance de la gratuité et de notre capacité de risquer
notre vie pour que les autres aient la vie et l’espérance89. L’IL dit
textuellement que les personnes consacrées “sont l’annonce vécue de l’Évangile
de l’espérance, les témoins éloquent du primat de Dieu dans la vie chrétienne
et de la puissance de son amour dans la fragilité de la condition humaine. D’où
l’importance, pour que la pastorale diocésaine se développe de façon
harmonieuse, de la collaboration entre chaque évêque et les personnes
consacrées”90.
Assurément, en vertu de notre consécration,
nous sommes pressés d’être des signes
eschatologiques du Règne, mémoire constante de la venue du Seigneur et
invitation à regarder ce monde comme une réalité passagère, sachant que “nous
n’avons pas ici une cité permanente” (He 13, 14). Aux religieux, il revient de
mettre l’accent, dans les Églises particulières, sur la tension eschatologique
que comporte la profession des conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et
obéissance91. En outre, nos communautés doivent aspirer à être des
“lieux d’espérance et de découverte des Béatitudes, des lieux où l’amour,
s’appuyant sur la prière, source de la communion, est appelé à devenir logique
de vie et source de joie”92.
La vie consacrée, au sein de l’Église
particulière, est une réponse permanente à la vocatio Dei et aux provocationes
mundi. C’est une “thérapie spirituelle pour l’humanité” et “une bénédiction
pour la vie humaine et pour la vie de l’Église elle-même”93. Dans
l’exercice du prophétisme des personnes consacrées qui – bien évidemment –
n’est ni excluant ni exclusif, est implicite le don de la vie, qui peut, comme
dans les prophètes, être scellé par le martyre94. Leur engagement en
faveur de toutes les grandes causes de l’humanité telles que la vie, la
liberté, la justice, la paix, l’éducation, la santé, le travail, la famille, la
terre, etc. est un grand témoignage d’espérance.
Espérer signifie marcher. L’espérance, tout
comme l’audace prophétique, ne doit pas être considérée comme acquise avec
l’ordination épiscopale ou avec la profession religieuse. En chemin,
l’espérance et la prophétie se vérifient et se qualifient. Saint Paul exhortait
les chrétiens de l’Église primitive, et à travers eux nous-mêmes, à vivre avec
la joie de l’espérance, constants dans la tribulation, assidus à la prière (Rm
12, 12).
Certainement, nos Pasteurs vont faire, lors
du Synode, une vérification de leur vie et de leur ministère dans l’espérance.
La question que nous pouvons et devons nous poser est la suivante : Nous, les personnes consacrées, sommes-nous
habilitées à offrir le témoignage et le service prophétique dont l’Église et le
monde ont besoin aujourd’hui ? Notre talent d’espérance est la
meilleure contribution que nous puissions apporter pour répandre l’espérance
dans les Églises particulières. Une Église locale – mais aussi un Institut ou
une Province – donne la mesure de son bien-être spirituel et apostolique
d’après la façon dont elle vit l’espérance. Plus les personnes pleines
d’espérance sont nombreuses, plus l’esprit et de l’élan évangélisateurs sont
forts.
Plus
d’une fois, j’ai entendu dire ou j’ai lu que la vie consacrée traverse un
moment de routine, d’apathie et de découragement. J’ignore jusqu’à quel point
on peut dire que cette affirmation est vraie. Mais ce qui est semble certain,
c’est que certaines personnes ont besoin d’expériences fortes et de
sensationnalisme pour se sentir vivantes. Quand nous parlons de la vie
consacrée, ne devrions-nous pas exorciser le futur et le libérer de tant de
vagues illusions et d’une anxiété qui a parfois des aspects névrotiques ?
Et comme corollaire, ne devrions-nous pas insister sur la spiritualité et la
prophétie de la vie de tous les jours, en revalorisant la fonction cathartique
et stimulante de l’espérance ?
De toute façon,
regardions autour de nous et nous
verrons que, dans nos communautés, les personnes consacrées riches d’espérance
ne manquent pas. On les reconnaît tout de suite au regard serein qu’elles portent
sur le futur et à leur confiance dans le cours de l’histoire et dans leur
capacité de supporter avec patience les tribulations et les contrariétés de la
vie présente. Ils vivent dans l’espérance, ceux qui se sentent pris dans
le mystère pascal (savourant la croix et se laissant éclairer par la lumière du Christ); ceux
qui sont enracinés dans la
contemplation et pratiquent l’oraison ; ceux qui savent soupeser et évaluer
à la lumière du définitif ce qui survient et voient en tout une occasion de salut.
A tout moment, ils se présentent à nous – avec grande flexibilité et sans
fanatisme – comme témoins de l’invisible, du définitif, de l’incontournable et
du certain. Ils ont de l’audace et leurs options hardies parmi ceux qui
souffrent, parmi ceux qui ne peuvent même pas remercier et parmi les exclus,
sont des gestes éloquents de personnes entièrement ouvertes au don de Dieu et à
ses promesses. Ils vivent dans la joie leur pauvreté, leur chasteté et
obéissance; ils sont libres dans leurs paroles et dans leurs actes devant les
pouvoirs de ce monde. Leur allégresse n’est pas évasion, mais expression de la joie que produit le
fait de se savoir dans les mains de Dieu. Ils croient et espèrent en quelque
chose de plus profond et transcendant que ce que voient leurs yeux et ce que
touchent leurs mains. Qui vit plein
d’espérance jette un regard critique sur les installations, les structures et
les pratiques vétustes, et se montre constant, persévérant et hardi dans les nouvelles
propositions. Parce qu’il met sa vie en lieu sûr, sa disponibilité est
entière : il ne craint ni la persécution, ni le martyre, et se lance dans
des entreprises risquées et d’avant-garde. On les distingue aussi parce qu’ils
savent tirer parti du côté comique de la vie et qu’ils sont dotés d’un solide
sens de l’humour. En eux se réalise l’exhortation de saint Paul ‘joyeux dans
l’espérance’.
Un bon signe de la santé de la vie consacrée
et de sa façon d’exprimer l’espérance est la reconnaissance de la bénédiction
divine et l’action de grâce. Nous avons reçu beaucoup de grâces, non seulement
parce que l’Église est équipée pour toute bonne œuvre (cf. 2 Tm 3, 17) et prête
pour l’œuvre du ministère dans la construction du Corps du Christ (cf. Ep 4,
12), mais aussi parce qu’elle est ornée de toute la variété de dons de ses
fils, comme une jeune mariée parée pour son époux (cf. Ap 21, 2), et qu’à
travers elle se manifeste la sagesse infinie en ressources déployée par Dieu
(cf. Ep 3, 10)95. Celui qui reconnaît et apprécie tout cela, donne à voir
les raisons de son espérance.
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