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Texte
Ce n'était pas une Chinoise, mais
une Annamite, - une pauvre Annamite de dix-sept ans, bien jaune et bien mince,
échouée dans cette abominable maison après de navrantes aventures. À treize
ans, servante dans une buvette à matelots de la rue Catinat, à Saïgon, elle
avait consenti à suivre en Europe un mécanicien des Messageries Maritimes
qui, las d'elle en rentrant à Marseille, l'expédiait bientôt sur Toulon où elle
se plaçait dans une gargote de la rue du Canon. Là, elle faisait rencontre d'un
bellâtre de la maistrance qui, après l'avoir gardée un an, entre deux
campagnes, l'abandonnait avec un bébé de deux mois. Quelques semaines après le
départ du père, l'enfant mourut.
Quand la pauvre petite
Tchin-Tchié se retrouva seule dans sa chambrette du faubourg, derrière le port
marchand, un gros chagrin lui sera le coeur, avec une vaine nostalgie des pays
perdus. Retourner en Cochinchine ? Elle le tenta. Mais les cuisiniers des
transports qui consentaient à l'embarquer pour laver la vaisselle du bord
pendant une traversée n'obtinrent jamais l'agrément de leurs officiers. Aucun
passager ne daigna l'emmener comme domestique, tant les renseignements fournis
sur elle la compromettaient : une vagabonde, une coureuse, une fille à matelots
! Son ignorance ne lui permettait point d'autre gagne-pain que le service
d'auberge ; encore ses premiers patrons lui reprochaient-ils son vague charabia
fait de patois chinois et de quelques boiteuses locutions françaises.
Enfin, une voisine lui donna
l'idée de chercher aventure dans les cafés bien fréquentés et les beuglants du
boulevard de Strasbourg. Elle y alla, traînant sa vieille robe annamite en
coton jonquille brodé de fleurs de soie, et prit place bientôt parmi les filles
cotées. De là une vie meilleure : quinze à vingt louis par mois et un logement
gentil dans le nouveau quartier de la gare.
Cela dura deux ans, jusqu'à
certain scandale public causé par des officiers de marine après un souper trop
copieux dans un restaurant de nuit. Le préfet maritime se plaignit à la police,
qui donna sévèrement la chasse aux filles. Tchin-Tchié fut arrêtée en pleine
rue, un soir, au sortir du Casino, et, comme elle ne justifiait d'aucun moyen
d'existence, comme personne ne se dérangea pour la réclamer, on l'inscrivit sur
les registres de la prostitution tolérée.
Malgré les explications que l'on
s'efforça de lui donner, elle ne comprit absolument rien à cette formalité, sinon
que le premier passant venu avait le droit de la conduire ou de la faire
conduire en prison. Bientôt des contraventions l'accablèrent, au point qu'un
insurmontable effroi des policiers la tint enfermée chez elle. Sa logeuse alors
l'exploita, l'endetta tant et si bien qu'elle renonça d'elle-même à ce que les
réglements lui laissaient de liberté. Un soir, elle s'évada pendant une absence
de sa gardienne, courut au chemin de fer, se jeta dans le premier train en
partance pour Draguignan, et, rendue au chef-lieu, alla s'enrôler dans une
maison de tolérance qui lui avait été indiquée.
Son arrivée détermina dans la
ville une sensation profonde. En moins d'une semaine, elle y était devenue
populaire. On ne parlait que d'elle aux tables d'hôte des commis voyageurs et
dans les cafés fréquentés par les sous-officiers. D'autant mieux que la
tenancière n'avait rien négligé pour la mise en scène de sa nouvelle
pensionnaire. Tchin-Tchié reçut une garde-robe neuve achetée tout exprès à
Marseille chez le représentant d'un grand comptoir oriental : des robes de soie
brochée pareilles à celles que portent là-bas les femmes des mandarins, la
femme du Phu de Mytho ou du Quan-An de Vinh-Long ; des colliers de coraux
blancs et roses, des bracelets de perles, des jupes de crêpe pourpre
transparentes comme des tulles. Les parures se compliquaient d'accessoires
hétéroclites à la mode du Japon ou du Cambodge, de bibelots coréens et
d'éventails expédiés par les bazars de Calcutta ou de Singapour ; mais les
Dracénois n'y regardaient point de si près et tenaient la nouvelle venue pour
une Chinoise parfaitement accommodée.
Quand son trousseau fut achevé,
on lui permit de reprendre l'habitude du bétel afin de rendre à ses dents leur
teinture primitive. Elle laissa croître ses ongles et s'appliqua à ne plus
prononcer un seul mot de langue française devant la clientèle. Enfin, Madame
s'avisa de lui meubler une chambre spéciale, en harmonie avec son origine
asiatique. Ce fut une petite pièce toute tendue de nattes en joncs fins, avec
un lit bas en bois de santal et des rideaux brodés de chimères extravagantes ou
d'inscriptions mystérieuses. Au plafond, sur une soie jaune impériale, un
dragon de pourpre poursuivait des soleils d'or et des étoiles diamantées, à
travers des arroyos verdoyants, cernés de lotus et d'azalées. Aux murailles, le
long des nattes vernissées, se succédaient de bizarres estampes aux fonds de
cinabre ou d'azur avec de terribles épopées, des batailles féroces se ruant en
d'infinis paysages. Sur le parquet, des coussins et des meubles en bambou. Le
jour arrivait à ce gynécée scandaleux et raté par un tamis de stores roses.
Cette chambre de Tchin-Tchié est encore célèbre aujourd'hui dans les souvenirs
de la luxure dracénoise.
Il n'y eut plus désormais à
Draguignan de belle partie fine entre célibataires qui ne se terminât par une
visite à la Chinoise. La ville tenait à la petite Annamite ; elle en était
fière. Lorsqu'un étranger survenait, on lui citait Tchin-Tchié et sa chambre
parmi les curiosités de l'endroit, avant la Maison du Bourreau, la Pierre de la
Fée, l'armure du connétable Anne de Montmorency et la vieille chapelle des
Observantins. On lui disait :
- Vous ne trouveriez rien de
pareil ni à Brignoles ni à Fréjus, pas même à Nice ni à Marseille !...
Du chef-lieu, la célébrité de
Tchin-Tchié rayonna bientôt sur le département. Les gens du Var appelés à
Draguignan par leurs affaires ou pour déposer comme témoins devant la Cour
d'Assises, ou pour visiter le préfet, rentraient chez eux avec des récits sardanapalesques.
Vous pensez bien qu'ils exagéraient un peu, étant du Midi ; mais ces
exagérations mêmes augmentaient la popularité de la Chinoise. Aussi la maison
où s'était échouée la pauvrette réalisait des bénéfices inaccoutumés : le
patron parlait d'acheter une villa sur le littoral entre Saint-Tropez et le
Lavandou, la patronne assistait en robe de satin aux concerts de la fanfare
municipale sur le cours. Tchin-Tchié régnait en souveraine sur le logis et
mettait de l'argent de côté.
Or, par un beau dimanche de mai,
le département du Var ayant été appelé à élire un membre de la Chambre Haute,
six cents délégués sénatoriaux débarquèrent à Draguignan, armés de leurs
lettres de convocation et légitimement fiers de la prérogative que leur
décernait la Constitution. C'étaient pour la plupart des représentants de
communes rurales, des paysans, des laboureurs, des retraités de la marine, des
patrons de pêche, des montagnards de Salernes, de Bariols, de Tavernes, de
Comps, de Callas, des forestiers du Plan de la Tour, de Collobrières ou de
l'Estérel, des pêcheurs vivant sur la côte entre le cap d'Alon et la pointe de
l'Esquine, - tous gens pour qui ce déplacement était une grosse et grave
affaire.
Ils arrivèrent dès la première
heure, longtemps avant que les bureaux de vote fussent ouverts au Palais de
Justice, et se répandirent dans les hôtels et les cafés environnant la
Préfecture. Quand ils se furent enquis des heures assignées aux tours de
scrutin et qu'ils eurent assuré leurs deux repas de la journée, ils déambulèrent
par petits groupes, réunis en délégation de canton, l'air sérieux, ainsi qu'il
convient à des citoyens détenteurs de la volonté nationale. Leur oisiveté
dépaysée les livrait sans défense aux manoeuvres des candidats et de leurs
agents. Les uns s'engouffraient en de vastes salles de table d'hôte où des
politiciens venus de loin les gorgeaient de victuailles, de vins du pays et de
belles promesses. D'autres entrèrent au théâtre pour entendre les organisateurs
d'une réunion préparatoire. D'autres enfin, pauvres hères, quantité
négligeable, furent abandonnés à eux-mêmes, à la morne badauderie des places
désertes et des ruelles obscures.
Jusqu'à dix heures, ils
s'entretinrent en confiance des intérêts du pays sans négliger les intérêts
particuliers du département. Il fut question de la rupture du traité de
commerce avec l'Italie, de l'achèvement des voies ferrées sur le littoral, de
la démolition des remparts de Toulon, du droit de rassemblement et de l'impôt
sur le blé. Au moment voulu, tous se retrouvèrent devant les urnes et votèrent
avec empressement. Par malheur, ils s'étaient insuffisamment concertés, à telle
enseigne qu'aucun candidat ne se trouva nanti de la majorité nécessaire et
qu'un deuxième tour de scrutin fut proclamé nécessaire.
Ce résultat négatif les
consterna. Au déjeuner, ils s'en plaignirent. L'obligation de voter à nouveau
leur enlevait le plus clair loisir de leur journée. Ceux-ci comptaient profiter
de l'occasion pour visiter le Musée et la collection de médailles ; ceux-là se
promettaient une promenade au dolmen ; ceux-là encore s'étaient chargés
d'emplettes encombrantes pour les gens de leur village. À la grande table
d'hôte de l'hôtel Bertin, un gros délégué, un marchand de chevaux de course
laissa échapper à mi-voix :
- Sans compter que je me
promettais d'aller faire une visite à leur fameuse Chinoise...
Cet aveu fut suivi d'un solennel
silence. Les délégués rougirent, baissèrent leurs regards vers la nappe avec de
petites mines embarrassées. Puis chacun d'eux confia à son voisin qu'il avait
eu la même idée. La Chinoise ! Ils y pensaient tous ! Depuis la convocation du
collège électoral, ils attendaient fiévreux le tour de leur réunion à
Draguignan, se promettant formellement de profiter de l'occasion pour
contempler à loisir la célèbre fille du Céleste-Empire. Et quelle occasion !
L'État payant le voyage et les frais de séjour ! Cependant ils expliquèrent
leur projet par des mobiles purement ethnographiques. Une Chinoise, ça devait
être curieux ! Il fallait voir ça, rien que voir, pour le plaisir de la chose,
pour pouvoir dire qu'on l'avait vue. Et lorsqu'ils furent bien d'accord sur
l'austérité de leurs intentions, ils parlèrent franchement de Tchin-Tchié, et
seulement d'elle.
Toute la légende de la Chinoise
ressuscita dans leur propos. Les délégués ignoraient son histoire et, sur la
foi de voyageurs de commerce en humeur de gouaille, ils se complaisaient à lui
attribuer une auguste origine. La petite servante de Saïgon leur apparaissait
comme une vraie princesse de Pékin ou de Canton, sortie de son extraordinaire
patrie après des aventures d'un romanesque échevelé. Un maire de la montagne
avait entendu dire que son père avait été ministre, ambassadeur, général en
chef ou quelque chose d'approchant. Un ancien chef de timonerie qui avait
navigué dans les mers de Chine surexcita violemment les imaginations en parlant
des bateaux fleurs de Canton qu'il n'avait d'ailleurs point visités et des
contes absurdes que les Européens ont répandus au sujet de ces fastueux
établissements. Selon lui, Tchin-Tchié sortait tout simplement d'un de ces
bateaux, mais elle avait dû y apprendre des choses !...
À ce dernier mot, il y eut comme
une rumeur autour de la table. Les délégués se regardèrent, très allumés, la
pourpre du rouge désir au front, la sueur aux joues. Alors l'ancien timonier
leur raconta des histoires excessives, ses bonnes fortunes dans
l'Extrême-Orient avec des femmes de toutes les couleurs, les mille et une nuits
d'un don Juan d'entrepont lâché éperdument dans la blague du Midi. Une congaï à
la peau dorée comme un vieux bronze qui s'était éprise de lui à Yokohama et
voulait le faire nommer général des gardes du Taïcoun. Une princesse indienne
rencontrée chez le rajah de Visapour et qu'il lui avait fallu épouser, sous
peine de mort. Une Japonaise qui voulait le suivre en Europe ; une Cinghalaise
se suicidant de désespoir le matin de son départ. Et ces façons si tendres avec
les hommes ! Une si merveilleuse science de la passion ! Le génie des voluptés,
quoi !
Quand il fallut se lever de table
pour le deuxième tour de scrutin, la visite à Tchin-Tchié était chose convenue.
On irait vers cinq heures après la proclamation des résultats généraux, le
temps de toucher l'indemnité de déplacement, et en route ! Seulement on
éviterait de s'y rendre en corps. Les délégués se partageraient en petits
groupes de cinq à six. Et, comme à la table d'hôte de l'hôtel Bertin, on tenait
une trentaine, cela remplirait le temps jusqu'à l'heure du dîner.
Sur la place, devant le Palais de
Justice, les six cents délégués évoluaient en proie à la même pensée fixe : la
Chinoise. Les candidats ne retrouvèrent plus que des électeurs distraits dont
la visible préoccupation les inquiéta fort. On vota tant bien que mal, sans
élan, par hâte d'en finir. Et dès que le président du tribunal eut prononcé la
clôture du scrutin, les plus pressés, les plus ardents dédaignèrent l'argent de
l'État et montèrent silencieusement vers la grande maison du haut de la ville,
reconnaissable à ses volets clos et à son numéro démesuré.
- Ces messieurs viennent pour la
Chinoise ? demanda la bonne aux premiers venus. Il faudra patienter un
moment... Ces messieurs peuvent attendre au salon...
Un salon bondé de filles fardées,
en costume professionnel, soit aussi peu vêtues que possible. Mais les
visiteurs les regardèrent à peine, se bornant à de vulgaires politesses pour ce
troupeau. Ils commandèrent de l'absinthe afin de ne pas perdre tout à fait leur
temps jusqu'au moment où la Chinoise pourrait les recevoir. Enfin, la bonne
vint annoncer que Tchin-Tchié attendait «le premier de ces messieurs».
À chaque minute, l'assistance
s'augmentait de cinq ou six arrivants. Le salon fut bientôt trop étroit et il
fallut improviser des salles d'attente dans le réfectoire et dans les chambres
de ces demoiselles. Les sièges manquèrent. On s'installa comme on put, les uns
en lapins sur des bras de fauteuils, d'autres debout appuyés au mur, d'autres
accroupis sur le parquet ou piétinant sur place. Quand les verres se firent
rares, on en allait racoler dans les cafés du voisinage. En une demi-heure, la
maison fut remplie jusqu'aux combles de délégués sénatoriaux. Il y en avait
dans le vestibule et dans la cuisine. Une vingtaine fumaient leurs pipes, assis
sur les marches de l'escalier, en causant de leurs petites affaires.
Lorsque les portes s'ouvraient
pour livrer passage à des retardataires, des clameurs s'élevaient dans l'air
alourdi par le piment des alcools et la fumée de tabac.
- Tiens, c'est un tel !
- Ah ! Voilà ceux de Salernes !
- Voici ceux du Beausset !
- Voici ceux de Luc !
- Voici ceux de Savary !
- Bonsoir, les gars de Soufaron !
- Place aux délégués de Soliès-Pont !
À sept heures du soir, le
département tout entier se trouvait représenté. En attendant leur tour de
monter chez la Chinoise, ces braves gens causaient de leurs petites affaires,
des dernières vendanges qui n'avaient pas été bonnes à cause de la grêle, des
oliviers qui avaient bien produit et des primeurs qui donnaient ferme. Un
cultivateur de Soliès-Toucas se vantait d'avoir expédié à Paris plus de deux
mille boîtes de cerises, et un pêcheur de Bandol proclamait qu'il n'avait
jamais vu d'année pareille pour le merlan. Ils s'interpellaient pour échanger
des nouvelles de leurs familles et de leurs amis. Au premier étage, le
tenancier gardait la porte de la chambre chinoise et distribuait des numéros
d'ordre. En entendant sonner la demie de sept heures à la cathédrale, il
déclara que c'était l'instant du dîner de ces demoiselles et qu'il fallait
vider la maison pour ne revenir qu'à partir de neuf heures.
Les délégués se dispersèrent vers
les tables d'hôte et mangèrent au galop. Les privilégiés, ceux qui devaient à
leur empressement d'avoir déjà visité Tchin-Tchié, furent les héros de la
soirée.
En réalité, ils revenaient
profondément déçus de leur furtive excursion à travers le paradis des voluptés
orientales, en proie au «Omne animal triste» du poète romain ; mais ils
se gardaient bien d'en convenir. Au lieu de narrer honnêtement leur déconvenue,
les caresses banales de l'Annamite, l'accueil écoeuré de cette prostituée en
tout semblable aux autres, ils effectuaient en parlant d'elle des airs de se
souvenir avec délices, de se rappeler une sensation savoureuse, et laissaient
entendre à demi-mots calculés que la réalité avait dépassé leur attente. Aussi
le dîner fut-il vite avalé. Avant huit heures et demie, les délégués
reprenaient le chemin de la maison honteuse, et, en «espérant» l'heure marquée
pour leur accès du soir, ils fumaient dans la rue en marchant silencieusement,
le cerveau hanté comme par des rêveries de fumeurs d'opium.
À minuit, Tchin-Tchié demanda
grâce. Étendue sur les draps de son lit de santal, elle se prétendait rompue,
invoquait ses jambes éreintées, ses reins fourbus, son pauvre corps exténué de
brutalités et caresses. Le patron la raisonna, fit appel à son courage, la
menaça de la police. Ce serait impardonnable de s'arrêter en pleine veine au
milieu de la nuit, alors que la maison regorgeait encore de messieurs qui
attendaient leur tour en tirant la langue. On avait déjà encaissé plus de douze
cents francs, sans compter les consommations et la limonade qui marchait
rondement depuis le dîner. Un succès comme on n'en avait jamais vu nulle part
et dont on ne pouvait manquer de parler longtemps.
- Voyons, voyons, tu ne vas pas
reculer devant la besogne, un jour comme aujourd'hui !...
En effet, une rumeur grossissait
dans la maison, montait à travers l'escalier avec des bruits de verres choqués
dans les toasts et de gros éclats de rire. Les ruraux s'étaient installés, bien
déterminés à y passer tous, à tour de rôle jusqu'au dernier, à ne point rentrer
bredouilles. Pour passer le temps, ils vidaient bouteilles sur bouteilles et
organisaient des parties de manille ou de piquet à quatre. Quelques-uns,
alourdis par une chaude journée, s'étaient allongés sur le parquet et somnolant
dans des coins en rêvant tout haut de voyages en Chine et de bateaux-fleurs.
Le tenancier décida Tchin-Tchié
par la promesse d'une robe neuve en lambas de Madagascar et d'une semaine de
repos dans un joli cabanon de la campagne, entre Draguignan et Trans.
Premièrement il lui fit avaler une demi-bouteille de vin de champagne pour lui
redonner des forces.
- Voyons, lequel de ces messieurs
?...
À trois heures elle redemanda à
boire, vida cinq ou six verres d'un vin glacé fortement additionné
d'eau-de-vie. Une fièvre ardente l'agitait et couvrait sa maigreur d'une aigre
transpiration. Tant pis ! on ferait d'elle ce qu'on voudrait, mais elle ne se
sentait plus la force de se mouvoir. À quatre heures, aux bras d'un adjoint de
la côte, elle se prit subitement à chanter une chanson de son pays, - cela sans
un mouvement, presque inerte, inconsciente de l'assaut qu'elle subissait.
C'était un couplet d'une chanson populaire dans l'Annam : les Cinq Veilles.
«À la troisième veille, les
amants rient. De ses doigts effilés, elle voudrait bien se dépouiller de sa
tunique. Brusquement, elle détache sa ceinture en soie parfumée. - Son corps
est blanc comme la neige ; elle te le donne, mauvais sujet ! Tu ne valus jamais
rien de bon, depuis que tu es au monde ; pourtant la jeune petite femme se
laisse prendre tout entière par toi.
Lui répond : - Je ne sais pas
quand nous pourrons nous revoir, mais je garderai la reconnaissance de ces doux
instants».
- Lequel de ces messieurs ?...
Voici maintenant que trois
visiteurs se gourmaient au bas de l'escalier, chacun prétendant monter le
premier. Le patron descendit pour s'interposer et tomba dans une affreuse bagarre
: des délégués échauffés qui se prenaient aux cheveux dans le salon à propos de
l'élection de la veille. Les guéridons bousculés renversaient les bouteilles.
Les filles se sauvaient en criant.
- Voyons, messieurs !...
Là-haut, devant la porte de la
Chinoise, éclataient des jurons furieux. Presque aussitôt la porte céda sous
une poussée, et la bande ivre se rua dans la chambre orientale. Tchin-Tchié
demeura immobile, sans comprendre, prise de délire et chantant toujours. Les
pochards s'arrêtent devant elle, tout bêtes, un peu impressionnés en présence
de cette créature singulière, quasi morte d'une ignoble lassitude, et intimidés
aussi par ce lieu peuplé de chimères. Ils ne reprirent langue qu'en présence du
patron qui leur enjoignit de déguerpir.
Les filles épouvantées appelèrent
la police.
Et tandis que gendarmes et agents
dispersaient à coups de poing les ruraux titubant, là-haut, dans son lit de
santal, Tchin-Tchié se mourait sans comprendre, en roucoulant des phrases de
romances qui évoquaient à son délire le beau pays des marais bleus, des
cigognes d'argent, des lotus pâles et des dragons farouches penchés sur son
agonie.
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