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2. Etre des créateurs et non seulement
des reproducteurs
Dans la théologie de la VC, on
recommande alors une correction trinitaire et pneumatologique, et pas
uniquement pour des motifs d'exactitude théologique: la sequela Christi
s'oriente naturellement et trouve sa norme en Jésus Pauvre et Crucifié, dans
son rapport étroit avec le Père et dans le don de lui-même à tous, surtout aux
pauvres, dans le service et dans sa mort, afin que tous aient la vie, la
dignité et un avenir. Mais notre sequela Christi, personnelle et en
communion avec notre Eglise et nos Instituts particuliers, n'est pas une simple
reproduction: notre vie n'est pas orientée vers le passé; au contraire, c’est
une "vie dans l'Esprit", une "vie spirituelle"
qui rend la sequela féconde aujourd'hui et qui aide à préparer "demain",
elle est donc aussi toujours créatrice. Elle est authentique uniquement quand
elle vit du " souvenir ", et que ce souvenir n'est pas
seulement un processus intellectuel, mais un mode de vie, sacramentellement
célébré et une rencontre quotidienne avec le fondement de ma vie que j'expérimente
dans l'amour de Dieu. Seul un tel "souvenir" dont l'Esprit de Dieu
est le garant rend possibles une lecture attentive et intelligente des signes
de notre temps, les nécessaires recommencements créatifs, les nouvelles
orientations évangéliques. Dans cette perspective, ce n’est pas la sequela
qui est le but ultime de la vie chrétienne, mais le fait d'être imprégné et
formé par l'Esprit lequel est toujours aussi l'Esprit du Père, c'est-à-dire de
la création permanente du monde et du cosmos. Je voudrais souligner qu'il ne
s'agit pas ici d'une forme d'"exubérance spirituelle" ( comme le
" chiliasme ", l'enthousiasme). C'est plutôt une
constatation commune de la théologie occidentale que notre Eglise romaine
souffre encore du déficit d'une pneumatologie et d'un véritable "abandon à
l'Esprit". Une plus forte accentuation de l'esprit dans une théologie
trinitaire et dans une ecclésiologie rénovée pourrait être aussi utile à la
théologie de la vie consacrée comme à sa mission dans le monde d’aujourd'hui.
Dans une optique a-trinitaire et "christomoniste" on voit l'Eglise
comme une œuvre exclusive du Christ, comme son domaine statique, comme un
système clos dans lequel prévaut le principe moniste d'unité. Les religieux
surtout ont expérimenté dans leur propre corps comment, selon une telle
conception, les principes juridiques l’emportaient sur la vie, la lettre sur
l'esprit, un modèle abstrait de "perfection" sur le processus
dynamique de la conversion quotidienne aux Béatitudes, l'autorité sur le
service, la couleur grise de l'uniformité sur la complexité multicolore de
l'inculturation, l'obstination inquiète sur la mission courageuse allant
jusqu'au bout du monde et de l'Eglise visible. Malgré toutes les incertitudes
et les doutes, je garde pourtant la certitude que les transformations et les
crises que nous vivons si douloureusement, offrent aussi des possibilités de
renouveau; que la crise que le monde postmoderne fait imposer à la vie
consacrée pourra devenir un "moment favorable" (kairos) pour
un nouveau commencement; que ce n'est pas nécessairement une sombre fatalité
qui vient vers nous, mais l'invitation à la conversion et peut-être à une ère
nouvelle de la VC.
A mon avis il est de grande
importance que le document Vita Consecrata parle déjà, dès le premier chapitre,
des sources christologiques et trinitaires de la vie consacrée. Au milieu des
évolutions chaotiques et des événements présents – seulement négatifs pour
certains – au cours des dernières décennies et face aux multiples questions qui
assombrissent notre présent et l’avenir, cette approche permet de ne pas
oublier que l’Esprit a été promis à tous les temps, et même au nôtre.
Malheureusement, souvent nous ne le reconnaissons pas (cf. Is 43,18-19) et nous
avons des difficultés à lui ouvrir un passage de l’intérieur. La vie
spirituelle n'est pourtant précisément rien d’autre qu'une grande sensibilité à
la présence de l’Esprit de Dieu en nous et en toute créature, mais aussi
l'engagement à l'aider à se frayer durablement un chemin contre certains esprits
pervers et contre tous les faux dieux et les idoles. En ce moment difficile
pour beaucoup d'Instituts, le mot du psychanalyste Erich Fromm pourrait être
salutaire: "Etre créatif signifie comprendre tout le processus de la vie
comme une nouvelle naissance permanente et ne considérer aucun moment de la vie
comme définitif ". Les temps moderne et postmoderne ont libéré beaucoup
d'Instituts de quelques illusions: le mythe du nombre élevé et toujours en
augmentation, le mythe de l'efficacité et de l’éclat du prestige social. Le
temps nouveau nous oblige à adopter de nouveaux critères.
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