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6. Défi et perspective
A première vue il semble que le
temps postmoderne apporte seulement des problèmes et des obstacles
insurmontables à l'Eglise qui propose des valeurs importantes et indéniables de
solidarité et de gratuité, des obligations et des options personnelles et
corporatives à long terme. Dans la ligne de la lecture théologique des signes
de notre temps, mentionnée ci dessus, je voudrais, par contre, exprimer
l'attente à ce que les temps moderne et postmoderne offrent aussi de nouvelles
possibilités à l'Evangile, à l'Eglise et à la sequela. La question à
nous poser est la suivante: comment les Instituts religieux dont la règle de
vie est le don de soi, la gratuité et la solidarité peuvent-ils s'inculturer
dans un contexte d'individualisation, de media digital et de globalisation
radicale? A mon avis, l'inculturation de l'Evangile et des charismes divers de
la VC dans le monde moderne et postmoderne est aussi possible et aussi
difficile qu'à d'autres époques de l'histoire. Pour la réussir, nous devons,
malgré les signes négatifs et ambivalents que plusieurs leur associent,
identifier aussi ces signes qui puissent défier de manière particulière
l'Evangile et la sequela. Je vais essayer d'en indiquer quelques uns:
6.1. Le désir de liberté et
d'autonomie actuel, même dans les questions de la gestion de la vie religieuse
et de l'éthico-moral, a souvent été déploré comme une menace. Je voudrais vous
inviter à considérer aussi ce désir comme un défi positif pour la vie
consacrée. Nous savons tous que les formes autoritaires et paternalistes ont
caractérisé la "vita communis" dans le passé et que le
processus de rénovation postconciliaire est nécessaire mais aussi douloureux.
C'est un fait qu'on ne peut pas parler d'inculturation authentique de
l'Evangile et de la sequela dans la société moderne et postmoderne, si
les expériences de liberté, d'émancipation et d'autonomie de nos contemporains
sont jugées seulement négativement ou tout à fait rejetées. Un aspect de la
crise actuelle de la VC, au moins en Europe et en Amérique du Nord, à mon avis,
consiste dans le fait que l'on n'a pas encore réussi, au temps postmoderne, à
faire entrer positivement dans la théologie et dans la pratique de la sequela,
les thèmes de l'émancipation, des droits égaux des femmes, de la liberté et de
l'autonomie de l'individu. Le déficit que sans doute notre Eglise a encore dans
ce domaine, se répercute négativement sur toute la pastorale, spécialement
celle de la vie religieuse. Si entre la culture (post-) moderne et l'Evangile
il n'y avait aucun point de contact, mais seulement un abîme total, il n’y
aurait aucune possibilité d'inculturation, de dialogue, d'évangélisation, qui
reste cependant notre tâche.
6.2. La sociologie décrit la
forme concrète de la vie consacrée, surtout dans les grands couvents et les
grandes œuvres de charité, et les autres, au début de l'ère industrielle
moderne du 19ème siècle en Europe comme une "institution totale":
elle avait un caractère englobant tout le cadre de vie du religieux. La
réglementation de la vie était définie jusqu'aux moindres détails. Le
développement individuel n'était pas un objectif souhaitable. Les désirs
individuels devaient se plier aux objectifs de l'institution. La culture
postmoderne, par contre, s’y oppose, comme indiqué ci-dessus, par
l'incompréhension et le rejet de toutes les institutions et des traditions qui
ont prétendu à la totalité. Il ne faudrait pas et il ne devrait pas y
avoir un chemin de retour ou une restauration. Pour la vie consacrée et la
pastorale des vocations cela pourrait signifier que nous devrions nous libérer,
d’une façon plus radicale que celle que nous souhaiterions, de l'image de la VC
comme une grande organisation, et montrer à nos contemporains en
recherche d'autres images, par exemple, celle du petit groupe de
recherche active et d'espérance, quand deux ou trois sont réunis au nom
de Jésus: les disciples d'Emmaüs qui font route avec Jésus. Les hommes et les
femmes qui, avec Marie, persévéraient dans la prière au Cénacle de Jérusalem
attendant avec confiance le Paraclet. La recherche de nouvelles formes de
communauté de la VC, à mon avis, devra se faire de trois façons: la recherche
de nouveaux lieux géographiques où l'Evangile pourra être accepté (en réponse
au défi postmoderne, comme la solitude, l'aliénation culturelle, la pauvreté).
La recherche de petites communautés qui offrent un espace au désir
d'individualité et à l’expérience personnelle de Dieu et de la foi. La
recherche de rapports personnels rénovés des membres entre eux, dans le sens de
la participation, de l'ouverture, de l'hospitalité et de la liberté liée.
6.3. Il est important de
considérer l'homme dans sa recherche de l'intégrité, de la totalité (wholeness,
holistic living) d'une patrie et de compagnie, et de respecter les
approches différentes de la foi et les formes différentes de la foi. Cela me
semble une autre réponse de la foi aux signes de notre culture postmoderne et
il aura des conséquences surtout dans l'accompagnement de ceux qui
s’intéressent à la VC et dans la formation des candidats et des candidates. Je
ne cesse pas de me demander, dans quelle mesure le séminaire classique peut et
doit encore être le modèle de base pour la formation initiale dans la VC; car,
c'est un modèle qui est associé largement à l'uniformité, que ce soit dans la
gestion de la vie quotidienne ou, ce qui est encore plus problématique, dans le
curriculum enseigné à chaque candidat ou candidate. S'il est vrai que le chemin
de tout homme devant Dieu est un mystère, que les charismes et les parcours sur
le chemin de la foi et de la sequela se présentent de mille manières
diverses, et s'il est vrai que dans notre Eglise les différents ministères
d'hommes et de femmes deviennent toujours plus nécessaires, alors il ne s'agit
pas d'une concession à une postmodernité permissive, mais peut-être d’un
nouveau chemin légitime, si les instituts de la VC offrent aux candidats dans
l'avenir, des approches, des formes d'accompagnement et de curriculum plus
différenciés. Le problème reste cependant dans le fait que beaucoup de nos
membres et de nos maisons ne sont pas préparés à cette voie personnalisée et
différenciée de formation. Au lieu de regarder les perspectives d'une formation
plus différenciée (en plusieurs endroits, à un rythme variable, possiblement
avec la participation de toute la communauté) certains frères et sœurs semblent
croire que la formation et l'accompagnement devraient rester une spécialité de
quelques-uns et ils attendent que nos noviciats et les autres maisons de
formation se remplissent un jour, de nouveaux groupes plus ou moins importants.
6.4. Un autre aspect du temps postmoderne,
très ambivalent en soi, peut nous inviter au renouveau intérieur: J'ose
affirmer que la majorité des jeunes contemporains n'est pas simplement
a-religieux et ne le devient pas. La sécularisation souvent citée et décriée à
l'époque moderne et postmoderne n'éloigne pas du tout automatiquement de la
religion en soi, comme nous le voyons souvent dans les sociétés occidentales.
Sûrement, la religion "officielle" et établie socialement perd chez
nous son rôle prépondérant. D'autres grandes religions, ou au moins des
éléments leur appartenant, et des formes de pensées ésotériques progressent.
Dans quelques pays occidentaux (particulièrement en Espagne et en Italie) la
sécularisation ne signifie pas le rejet de l'Eglise catholique par principe,
mais seulement de certaines formes réelles de l’Eglise; souvent il s'agit d'un
simple anticléricalisme; les sympathies pour les valeurs fondamentales de
l'Evangile restant sauves. Dans la littérature, en tout cas, on parle d'une
façon très différenciée, des nouvelles formes de religiosité. On
diagnostique même de plus en plus un athéisme bienveillant envers la
religion (Metz). Il paraît que la religion, même la religion chrétienne,
n'est plus considérée et vécue par beaucoup, d’abord, comme un système de
rapports universels, ou comme un projet de vie particulier et exigeant, ou
comme une " option fondamentale ", mais comme un catalogue
d'articles de consommation spirituelle, qui, choisis " à la
carte " en temps opportun, peuvent rendre la vie plus belle, plus
significative et aussi en partie plus " efficace ". Notre
réponse à une telle religiosité de patchwork (patchwork-religiosity) ne peut
pas être la réduction de l'image néotestamentaire de Dieu, de Jésus Christ et
des éléments originaux de notre spiritualité. Pourtant, ce serait une erreur de
penser que la religiosité postmoderne n'a pas à nous enseigner quelque chose.
Sûrement, elle nous invite à vivre davantage ce que les hommes postmodernes
justement désirent, mais qu'ils ne trouvent plus peut-être chez nous: ils
cherchent une spiritualité sensible à la vie, capable de rappeler le
sens humain, et pas totalement ritualisée; une liturgie riche du sens de la
beauté, de l'esthétique et du style, une communauté qui fait appel à
tous les sens humains.
6.5. L'Eglise, la théologie, la
vie consacrée devraient opposer un profil précis et purifié à la tendance
obscure du postmoderne d'accepter la " religion ", mais de
mettre Dieu en second plan, surtout le Dieu chrétien, le Père de Jésus Christ.
Il ne sert à rien de se lamenter de la religiosité postmoderne et se tourmenter
de ce que pourront devenir certaines tendances du New-Age. La VC devrait
repenser sa propre image de Dieu dans le sens d'une perspective radicalement
trinitaire et la libérer de toutes les déformations, avant tout du
patriarcalisme et du ritualisme. Les communautés de la VC, en fait, sont
appelées à être des signes de la transcendance, de ce qu'est Dieu, de qui est
Dieu, de ce que Dieu veut de l'histoire. En dépit de leur dépendance du temps,
elles sont des signes eschatologiques qui interprètent le temps et qui en même
temps le chevauchent, rappelant que l'histoire de l'humanité et du cosmos est
essentiellement une histoire de salut et de libération continuelle qui attend
encore son achèvement. Une histoire non seulement de tragique et de faute, mais
aussi de pardon accordé, de nouveaux horizons et de la nouvelle incarnation de
l'Evangile. Qui offre encore cette perspective à l'homme postmoderne?
6.6. Le sens de la vie consacrée
n'est pas dans ce qu'elle fait mais dans ce qu’elle est ou devrait être: un
lieu d'expérience de Dieu, " des témoins de Dieu dans le monde
d'aujourd'hui ". Dans une vision purement historique et
sociologique, cet aspect pourrait être relégué en marge. Je crois que pour le
temps postmoderne il n'y a rien de plus important pour la VC que
" l'option pour le Dieu vivant ". Au seuil du nouveau
millénaire, les communautés religieuses n'ont rien à faire de plus important
que de créer des espaces et des lieux d'expérience de Dieu, de rencontre, de
qualité de vie et de discernement dans Son esprit. Je crains cependant ( et
dans mon ministère j'ai dû souvent l'expérimenter douloureusement) que jusqu'à
présent nous nous en remettons trop souvent à des options périphériques. Cela
ne durera pas et ne portera pas de fruit si auparavant nous ne rappelons pas à
nous-mêmes le fondement de notre existence et si nous ne nous en rendons pas
compte. Alors surgiront, comme conséquences, des options courageuses, comme
l'évangélisation de la culture dans le dialogue avec les jeunes générations et
dans le service social. Pareils projets, ancrés en profondeur dureront et
porteront aussi des fruits.
6.7. La tâche fondamentale de la
VC est incluse dans celle de l'Eglise elle-même, c'est-à-dire de ne pas
prétendre à être absolu mais d'être en tout, instrument et sacrement du
salut venu avec le Christ. W. Kasper disait, une fois, que la communauté
religieuse était un condensé significatif et - on pourrait dire - quasi
sacramentel et une explication prophétique de ce qu'est essentiellement
l'Eglise, de ce que signifie vivre selon les Béatitudes et l'Esprit Saint, de
ce qu’ est la foi radicalement vécue, qui laisse tout pour tout gagner".
L'Eglise, et tout ce qu'elle représente, est au service du Règne de Dieu, de sa
justice et de sa paix, et annonce par la parole et le témoignage un Dieu qui
est la vie et qui veut la vie ( et non la misère et la mort) pour sa création.
6.8. Le temps postmoderne est un
temps de Dieu autant que toutes les époques précédentes et il est autant
favorable ou hostile aux valeurs de l'évangile et à son inculturation que toute
autre époque. Le temps postmoderne, sous certains aspects, semble
particulièrement ambivalent à quelques-uns. L'Eglise et la vie consacrée
appellent aussi ces derniers à l'espérance. Je voudrais exprimer une conviction
fondamentale: nous, frères et sœurs de la VC de l'Eglise latine, nous nous
trouvons en Europe et dans le monde dans un temps d'exode, de kenosis et
d'affliction, mais nous ne sommes pas sans perpective. Nos nombres diminuent.
Mais nous ne devons pas craindre pour notre mission et pour la signification de
notre vie, si nous tenons ferme l'identité qui a motivé et déterminé en tout
temps la vie dans la sequela et dans l'Esprit; c'est-à-dire l'expérience
de Dieu dans le monde, l'annonce de Dieu comme un ami de l'homme et un
passionné de la vie, le don de notre liberté (dans les vœux) comme culte rendu
à Dieu et comme service pour la libération des autres, d'un monde privé de la
paix et de la création. Dans le monde postmoderne, une profonde spiritualité de
la kenosis est une meilleure condition pour la capacité de dialogue, la
compagnie et la compassion pour les pauvres et les isolés que de s’imposer par
de grands nombres, de grandes œuvres et de grands discours.
6.9. Pour le cheminement de nos
Instituts vers le futur il est donc important qu'il y ait des lieux et des
groupes de vive expérience de Dieu. La qualité de la vie spirituelle et de
notre mode de vie doit avoir la priorité absolue sur tous les projets. C’est
seulement lorsque nous pouvons nous rendre compte réciproquement de la foi et
de l'espérance qui est en nous, quand nous remettons notre existence
personnelle et corporative à l'Esprit de Dieu qui remplit non seulement
l'Eglise mais aussi tout le monde, alors, nous rencontrons Dieu, nous
connaissons le Père, nous rencontrons Jésus, nous le voyons présent dans les
pauvres et dans l'évangélisation de la culture, nous pouvons être des témoins
de l'amour universel du Créateur. Sans l’entretien de la vie spirituelle dans
la mémoire contemplative nous construisons tous nos projets sur le
sable, même celui de la pastorale vocationnelle. De la mémoire authentique
naîtront toujours de nouvelles formes courageuses d’existences et de ministères
prophétiques, comme par exemple l'insertion, le service pour la paix et la
réconciliation, la libération des pauvres et le service auprès des nouveaux
aréopages (Vita Consecrata).
6.10. Les vœux comme service
de la vie en abondance (Jn 10,10) pour tous. Les Instituts de la vie
consacrée étaient toujours créateurs de culture humaine dans un sens plus
large; ils ont apprécié la réalité qu'ils ont rencontrée dans les diverses
circonstances, ils l'ont observée non sans critique et ont cherché à la former,
à l'évangéliser. En tout cas, ils ont pour tâche, comme du reste toute
l'Eglise, la transformation du monde vers la perfection définitive dans le
Christ Jésus, elle-même œuvre de l’Esprit Saint. Dans ce sens je voudrais
brièvement considérer les vœux ou les conseils évangéliques, comme
service de vie dans le monde et comme source vitale d'énergie par lesquels
l'Eglise et le monde pourront être transformés positivement. En bref, je crois
que la forme de vie des conseils évangéliques peut être comprise positivement
comme un " service de la vie en abondance ". La tendance
encore forte à les considérer surtout ou même exclusivement sous l'aspect du
renoncement ne peut pas suffire et encore moins convaincre le monde
d'aujourd'hui, qui met si ouvertement en défi notre solidarité. C’est
réjouissant de voir que le document Vita Consecrata offre aussi sur ce
point des instructions très valables (cf 84-95): les hommes et les femmes
consacrés à Dieu ne devraient pas se distinguer par la radicalité du
renoncement, mais par la radicalité de l'amour, du risque et du service de la
vie. Je pense que c'est l'Esprit de Dieu lui-même qui nous guide vers un
concept des conseils évangéliques favorable à la vie et loin de toutes les
tentatives du passé de les interpréter comme hostiles à la vie. Certes, les
conseils évangéliques sont et demeurent des signes de la suite du Christ Pauvre
et Crucifié. Ils portent les chrétiens, qui ont assumé une forme de vie de la
VC, à une plus grande conformité avec la forme de vie de Jésus et les rendent
participants de Son pèlerinage terrestre, mais aussi de sa passion et de sa
mort. Mais les vœux signifient encore davantage que cela: ils rendent
participants de la résurrection de Jésus, de sa gloire, de l'effusion de
l'Esprit et enfin de la transformation du monde vers son achèvement final. Les
vœux sont au service de la perfection de la création et au service de la vie.
Ils sont, dans le monde, à leur manière mémoire de Jésus, prophétie
dans l'Esprit qui " procède du Père et du Fils ". Il y a
une attitude fondamentale propre aux conseils évangéliques: la liberté et la
grande disponibilité de se mettre au service du Royaume de Dieu et de sa
justice. Son intention fondamentale est l'amour et le service de la vie. Cette
intention n'est pas dictée par la loi, elle peut être très spontanée, créative,
intuitive et libératrice. La Pauvreté, la chasteté et l'obéissance sont une
forme de la consécration au Dieu de l'amour et de la vie. Elles sont en même
temps l'expression de la mission qui porte l'amour à tous, pour que tous puissent
louer Dieu et reconnaître son amour. La forme de vie des conseils évangéliques
a un sens seulement si elle est comprise comme prophétique, c'est-à-dire, si
elle oriente notre regard et celui de nos contemporains au-delà des réalités
existantes et sensibilise pour la libération des pauvres et de tous ceux qui ne
sont pas aimés mais plutôt exploités et maltraités. Elle veut nous enseigner à
vivre de manière que la vie pour tous et pour la création en découle. La
logique du renoncement pour le royaume de cieux n'est pas une logique de la
négation de la vie ou de la fuite du monde, elle signifie plutôt l'acceptation
de la vie et l'intérêt plein d'amour pour le monde. Elle est l'option pour la
vie et pour l'engagement partout où elle est menacée. Elle est un oui décisif
pour l'inculturation de l'Evangile dans le monde comme il est.
6.11. L'Esprit de Dieu rappelle
à l'Eglise ce dont elle vit et il l'introduit toujours de nouveau dans la vie
et dans la parole de Jésus (cf Jn 16,13). L'Eglise, en effet, est la voie mais
non le but; elle est l'instrument et non la fin en elle-même, et en cheminant
vers le Règne de Dieu, elle doit s'évangéliser continuellement. L'Esprit
lui montre en même temps comment comprendre, envisager et transformer
" les autres hommes et évangéliser toute la création " et
par des signes et des allusions, il anticipe prophétiquement le futur. Cette anticipation
se manifeste moins par la parole que par l'exemple, par la culture de la vie
des individus et des groupes de façon liturgico-sacramentelle, par la
célébration de l'eucharistie et des autres sacrements. L'Esprit de Dieu, enfin,
est aussi garant et "arrhes" (2 Cor 5,5) que le futur sera bon. Il
n'est pas difficile de comprendre que la VC doit être un lieu privilégié de
mémoire et de prophétie; dans la vie consacrée les hommes et les femmes vivent
et célèbrent dans l'Evangile, dans l'appel de Jésus et de sa mission par
l'Esprit Saint, leur enracinement en Dieu qui est amour ( 1 Jn 4,16). Ils
doivent sans cesse s'assurer de leur charisme spécifique, transmis par la
fondatrice ou le fondateur non uniquement pour leur usage personnel mais pour
toute l'Eglise et pour le monde. Dans notre concept chrétien mémoire ou souvenir
indiquent un processus intégral qui signifie davantage que chevaucher par la
pensée le passé et le présent; le souvenir se fonde sur l'expérience de la foi:
que la création par Dieu, l'incarnation de son Fils et l'effusion de l'Esprit
ne sont pas des événements singuliers, mais des processus qui perdurent dans
l'histoire et avec lesquels nous pouvons entrer dans une relation vivante.
Puisqu'il en est ainsi, le souvenir authentique sera toujours une rencontre
avec le Dieu de la vie et il marque notre histoire. Il s'agit d'une
contemplation vitale, expression de la stupeur et de l'action de grâce pour la
présence de Dieu par tout, pour la venue et le don de la vie de Jésus, pour la
présence permanente de tous les deux dans l'Esprit Saint, dans l'Eglise, dans
nos Instituts, mais aussi dans le monde et dans les autres religions. Enfin,
c'est l'expression de la certitude que Dieu mènera tout à bonne fin.
6.12. Spiritualité intégrale.
C'est justement dans ce temps moderne avec ses offres diffuses de contemplation
et de mystique que je propose une mystique et une contemplation au milieu du
monde. Je voudrais appeler la contemplation une partie ou plutôt une dimension
d'un mode de vie et de foi, qui affine le cœur et les sens et qui nous
concerne absolument (P. Tillich) par les expériences et les valeurs
fondamentales qui, au milieu de tous les changements, donnent sens et
consistance à notre vie (comme par exemple être aimé et accepté), par les
priorités (je voudrais être apprécié pour ce que je suis, ce que je désire et
espère et non pour ce que je possède, ce que je fais ou ce que je produis), par
le Dieu chrétien qui s'est révélé comme amour, miséricorde relation, consensus
avec la création et sa beauté. La contemplation dans le cloître comme dans le
monde, c'est l'exercice continuel de sa foi dans la vie. Je crois que la
contemplation n'est pas le devoir ou le privilège de quelques rares individus;
elle est essentiellement le cœur sensible et le "flair" spirituel et
prophétique de tous les chrétiens du prochain millénaire à travers les
" signes du temps ", le bonheur ou le malheur, le beau ou
l'horrible. "Une chose nouvelle déjà pointe, ne la reconnaissez-vous
pas?"(Is 43,16ss). La contemplation de la spiritualité d'aujourd'hui
nous enseigne à creuser des puits avant de mourir de soif, elle nous enseigne
ce regard profond qui selon un proverbe asiatique reconnaît " la
fleur dans la semence et l'aigle dans l'œuf ". La contemplation est
en même temps une source d'énergie nécessaire à la formation significative du
monde. Jésus lui-même, après la rencontre avec le Père dans un lieu solitaire
(Mt 14,23) sur la montagne et dans le désert, revint à la foule, aux pauvres,
aux malades qui avaient besoin d'aide. Les Eglises découvriront à leur tour, à
la suite du Christ, leur place indispensable dans la nouvelle société. Elles ne
devraient pas simplement adopter le culte des symboles et des images de la
société " médiatique " sécularisée mais par contre offrir
des lieux de silence, de langage et de gestes thérapeutiques et de
communication affable. Les services qu'offrent l'Eglise et la VC intérieurement
rénovées seront et resteront principalement pour ceux qui sont considérés par
la loi du marché non livrables au commerce (comme les drogués, les handicapés,
les sans logement). Cela veut dire aussi, par contraste avec la mentalité
diffuse, que le travail à faire exige de la patience, de la prudence, de
l'attention pour les faibles, les pauvres, les attardés.
6.13. La Mission plutôt que
le maintien (maintenance) des structures. D'un côté, en quelques endroits,
il semble que la vie consacrée soit condamnée à l'insignifiance, à la banalité
et à une fatale inefficacité. C'est un fait que désormais beaucoup semblent
s'occuper seulement du " management " de la survie, tandis
que tout au long de l'histoire tous les Instituts se montraient porteurs
d'innovation. Dans ce contexte, beaucoup parlent volontiers d'évaporation
des valeurs fondamentales pour le christianisme, par exemple la fidélité,
l'altruisme, la gratuité et la solidarité. Le projet même de vie de la sequela,
impensable sans de telles valeurs, paraît menacée par une attitude de
subjectivisme et d'individualisme qui ne sait que demander: qu'est ce qui peut
m’être agréable aujourd'hui? Concernant nos valeurs religieuses fondamentales
sur lesquelles se basent aussi le Baptême et la Profession, nous vivons sans
doute dans un climat de relativisme, en partie d'agression et de cynisme et
certainement d'une profonde incompréhension. Pourtant notre temps aussi est un
temps de Dieu, aujourd'hui aussi, son Fils devient homme. Notre temps est plein
des vestiges plus ou moins latents de son Esprit. Mais, dans ce kairos,
la VC est trop occupée par la maintenance, c'est-à-dire par elle-même.
Jusqu'ici elle n'a pas réussi à parler de Dieu d'une façon nouvelle et
encourageante, à vivre et à offrir une nouvelle spiritualité qui corresponde à
l'attente de l'expérience de beaucoup de gens et à encourager, d'autre part, au
dépassement de la solitude, à la communion et à la solidarité. Pour dépasser la
crise actuelle, les diverses traditions de la VC doivent définir et vivre
courageusement leur mission: qui consiste à ne pas exister pour
eux-mêmes mais pour la vie du monde, pour les pauvres, pour le règne de
la paix et de la justice, pour Dieu qui en Jésus Christ est sorti de lui-même
et s'est donné au monde
6.14. Encourager à la
prophétie. C'est justement dans la confusion de la société globalisée que
se fait perceptible un souhait, un antique désir non comblé: les hommes veulent
vivre d'une façon significative et créative, ils veulent vivre en communion et
n'être pas des jouets de puissances anonymes, ils veulent former et non pas
seulement administrer des choses. Personnellement, je ne connais pas de remède
plus durable et ferme contre la résignation que l'effort de regarder en avant
accompagné de prière et d'autres formes de mode de vie spirituelle: le
" regard contemplatif " peut guérir , il est favorable
à la vie. Au delà des choses secondaires, négligeables, superflues,
dangereuses, destructives et mortelles, le regard se tourne vers ce qui me fait
réellement vivre de façon significative et qui mérite d'être le centre et le
fondement de ma vie. La culture de la non-fonctionalité, de la contemplation et
du silence est la musique qui nous entraîne dans un rythme de vie calme et nous
fait découvrir des sources plus profondes. Une dimension fondamentale de la
suite de Jésus se manifeste surtout dans la contemplation: seulement celui qui
sait "quitter", même sa propre vie, saura vivre de façon
significative (il gagnera sa vie). " Quitter " ne signifie
pas une passivité absolue, il requiert la disponibilité active de faire tout ce
qui est possible et nécessaire. La contemplation chrétienne n’entraîne pas à la
fuite du monde, mais à la solidarité. Devant le destin de la mort de Jésus, et
face au poids de sa propre souffrance, elle nous donne la capacité
" de devenir, dans un sens, particulièrement actifs, de voir
attentivement, de sentir profondément et d'entrer en contact avec nous-mêmes et
avec le monde d’une façon que nous avons évitée jusqu'à présent "
(Ken Wilber).
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