|
1.1. La perte des relations
Il me semble que la vc risque de perdre progressivement sa nature fondamentalement
relationnelle; le phénomène n'est probablement pas très récent; il peut être
reconnu au long d'une ligne évolutive qui s'est développée tout au long de
l'histoire, à cause d’influences socioculturelles précises aussi, mais qui
s'est imposé avec une certaine évidence ces dernières années. La renaissance,
et puis un certain humanisme radical, l'illuminisme, le nouvel illuminisme ont
fini par mettre l'individu singulier, de plus en plus, au centre, avec ses dons
et ses capacités sur différents plans : mental et intellectuel surtout,
délimitant toujours plus l'espace du mystère et du transcendant, de la personne
et du rapport personnel, donc du principe aussi de l'agape et de la foi, de
l'objectif et du normatif. L'époque postmoderne a accentué plus encore le
processus d’évolution vers le narcissisme qui, à son tour, a renforcé le
processus suivant de renfermement de l'individu sur soi, et à l'intérieur d'un
processus d’affaiblissement général (cfr "la pensée faible").
La vc, et plus généralement, le comportement du chrétien, ne pouvaient pas
ne pas ressentir cette influence (qui a aussi, bien entendu, des retombées
positives) et comme il arrive souvent dans ces cas, ils ont absorbé sans
critique quelques-unes des conséquences négatives de cette culture. Je me
réfère en particulier à une certaine perte, dans la vc, de la dimension
relationnelle, une dimension qui, comme nous l'avons dit, lui est typiquement
constitutive. C'est dans les années immédiatement après le concile que l'on a
commencé à parler de self réalisation, par exemple, de l’intégration affective
avec un point de revendication légitime d’ailleurs, vis-à-vis du communitarisme
excessif du passé, mais le processus avait commencé beaucoup plus tôt, mettant
des racines assez profondes dans l'individu et dans la façon de se considérer
comme groupe. Voyons certaines expressions de cet individualisme religieux.
Dans les
relations avec l'Eglise, par exemple, une certaine séparation, presque un
éloignement psychologique de la vc devenaient assez évidents surtout dans
les années d'avant le concile, comme si cette dernière pouvait tout faire
par elle-même, pourvoir, par ses propres moyens, à ses structures
(toujours plus imposantes), à ses effectifs ( parfois enrôlés un peu
cavalièrement), à ses économies (avisées et prospères), à ses
spécialisations (fort recherchées et appréciées), à son propre salut et à
celui des autres; une certaine vc devenait presque autosuffisante et plus
encore se mettait en compétition; on nous raconte des histoires peu édifiantes
et pas très lointaines avec la contrepartie diocésaine. Il a fallu un
document pour essayer de régulariser et d'établir un certain type de
relation avec les autres sujets de l'Eglise. Nous ne voulons pas dire
maintenant que toute la responsabilité était de la vc, mais que
certainement il a manqué quelque chose à notre sensibilité ecclésiale.
Dans les
relations entre les instituts religieux eux-mêmes , il est possible de
trouver encore le même esprit un peu individualiste et même compétitif.
Nos charismes souvent s'ignorent et continuent encore, en bonne partie, de
marcher en ordre dispersé. Nous avons dû attendre ces dernières décennies
pour que certains organismes collégiaux naissent, deviennent significatifs
et fonctionnent efficacement. Mais la culture de la "communion
charismatique" a encore de la peine à s'affirmer définitivement
dans la pratique, et une certaine mentalité d'autogestion avec des
épisodes relatifs à la concurrence entre un institut et un autre n'a pas complètement
disparu, par exemple celle qui parfois arrive à une sorte de "chasse
aux vocations".
Dans les
rapports avec le monde environnant et l'histoire, la vc a longtemps vécu
une étrange relation de suffisance et de supériorité, du vieux modèle de
la fuite du monde à la logique d'une certaine distance d'immunité. Sans
doute, il y avait aussi une bonne partie de la vc qui s'était insérée et
totalement immergée dans les événements du monde, elle a bien connu les
souffrances de tant d'humanité, mais souvent avec l’attitude du
bienfaiteur, même sincère et généreux qui partage ses biens, mais ne
parvient pas à faire partie de l'autre, dans sa vie, dans sa richesse
spirituelle, dans son rapport avec Dieu. C'est un fait que nous,
religieux, nous nous sommes souvent dépensés comme aucun autre n’a pu le
faire, mais rarement, nous avons été capables de transmettre nos biens
spirituels, nos charismes.
Nos
relations à l'intérieur de la communauté religieuse aussi ont éprouvé une
certaine pauvreté relationnelle. Le document sur la vie fraternelle en
communauté l'a relevé et s'en est préoccupé, parlant de
"l'affaiblissement de la fraternité" dû à un phénomène précis,
"le manque de communications et leur pauvreté" et plus
particulièrement encore "la faible qualité de la communication
fondamentale des biens spirituels" par laquelle - observe le document
avec une extrême clarté et véracité - dans nos fraternités " on se
communique sur des thèmes marginaux, mais rarement on partage sur ce qui
est vital et central dans la voie de la consécration"; avec comme
conséquence douloureuse, la connotation toujours plus individualiste de
l'expérience spirituelle, de la mentalité toujours plus envahissante de
l'autogestion (le mythe de l'auto-réalisation), l’insensibilité pour
l'autre, la recherche de relations significatives de compensation en
dehors de la communauté (par la soi-disant self-intégration affective). Ce
sont des observations lourdes qui mettent le doigt sur la plaie.
En somme, ce phénomène de la
perte de la relation semble malheureusement suffisamment évident. C'est comme
si la vc était devenue quelque peu aphone ou presque muette ou sourde-muette,
sans visage précis, incapable de donner raison de son espérance, d'exprimer la
beauté d'une vie totalement consacrée à l'Eternel, et d'attirer d'autres à
s'unir dans cette contemplation de la beauté et dans l'élan du don de soi. En
conséquence la dimension relationnelle à l'intérieur de la vie communautaire,
et même la communauté elle-même, s'est progressivement affaiblie. La vc est
devenue de moins en moins une expression de la communion et du besoin de
fraternité que l'être humain porte en soi, et encore moins une expression de
cette communion trinitaire d'où dérive toute relation terrestre et dont la vc
devrait faire partie et faire mémoire.
Peut être n’est-il pas juste de
parler de responsabilité précise faite d'omission et de manquement de la part
de la vc elle-même; il y a, en effet, à l'origine de tout cela, une influence
culturelle, comme nous l'avons déjà rappelé. D’un autre côté, cela ne nous
justifie pas et ne nous absout pourtant pas, mais nous met au moins dans la
condition de comprendre qu’aujourd'hui il ne s’agit plus le modèle culturel,
mais que nous nous orientons toujours plus vers un modèle d'homme profondément
marqué par la relation, l'être-avec, le souvenir d'une relation par laquelle la
vie est venue à l'homme, et vers laquelle tend l'être humain, dans la nostalgie
d'une rencontre que nul ne pourra jamais arracher du cœur de l'homme". La
vision anthropologique plausible aujourd'hui est celle qui ne considère pas la
relation comme un accident, une sorte d'accessoire de l'homme. On ne peut pas
non plus réduire la relation au monde psychologique ou sociologique, mais il
faudra la situer dans le milieu théologique qui lui est propre, milieu plus
ontologique que moral ".
Ou bien la vc comprend ce
passage culturel et devient profondément relation de communion, ou bien elle
risque de se mettre en dehors du contexte humain significatif, de ne plus
rencontrer aucune demande et aucun visage, aucune attente de l'homme et de la
femme d'aujourd'hui, et donc de ne plus avoir de parole à dire, aucun visage à
montrer, aucun pouvoir d'attraction.
|