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P. Michael F. Czerny, SJ
Resituer les charismes

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1. Dialogue entre générations

L'histoire commence par une réunion de communauté, et nous écoutons:

La petite communauté de Louvain s'est réunie: deux jésuites belges âgés, l'un professeur d'informatique, l'autre engagé auprès des réfugiés, et de jeunes jésuites dans la trentaine: deux de l'Inde, un de Belgique, un d'Irlande, un de Corée et un d'Écosse.

Ils parlent des nouveaux décrets de la 34e Congrégation Générale de 1995, et les jésuites âgés disent: "Le langage de ces documents est tout à fait démodé, très théologique, entièrement traditionnel". Et les jeunes disent: "Non, nous sommes d'avis qu'il est moderne".

Mais lisez la CG32 [1975], insistent les deux premiers, faisant allusion à la 32e Congrégation Générale bien connu: "c'est un discours vraiment moderne, contemporain". Et le groupe des jeunes dit: "Nous sommes d'avis que c'est un peu vieillot".

Les mots importants que nous utilisons dans la vie religieuse depuis Vatican II ont été choisis avec grand soin. Et pourtant, dans l'espace d'une ou deux décennies, leur référence, leur écho, voire une partie de leur signification ont subi un imperceptible mais réel changement. Selon les âges, ces changements deviennent des différences de culture entre les générations. Apparemment trop manifestes pour qu'on les souligne, il faut un effort pour percevoir les différences et reconnaître leur importance.

Les changements dans la vie religieuse répondent aux changements de l'environnement: les besoins des gens, les injustices dont les pauvres sont victimes, l'approche de l'Église, la pensée courante et les ressources disponibles de nos Congrégations. Mais ceux qui travaillent dans l'apostolat changent eux-mêmes dans leur manière de vivre et de travailler, et cela a pour effet de changer aussi l'incarnation du charisme.

La "vieille" génération - expression à valeur évidemment relative - signifie ici nous-mêmes, qui avons achevé nos études, qui avons prononcé les derniers voeux, et qui travaillons depuis des années, voire des décennies, dans notre mission. Les religieux mûrs que nous sommes, nos réactions façonnées par l'expérience du monde et de l'Église d'il y a quelques décennies, constituent la vie religieuse existante. Ces attitudes et ces réactions issues des périodes antérieures ont besoin d'un renouveau, nous le reconnaissons, et c'est de ce renouveau que discute la présente Assemblée.

Par "jeune" génération on entend les religieux en formation, avant les derniers voeux, qui commencent l'apostolat. Ils ont l'expérience de grandir dans une société différente et dans une Église différente. Pour eux aussi, la vie religieuse est une question de "ricollocazione": un changement dramatique de contexte en réponse à un appel qu'ils trouvent authentique, radical, prometteur. Leurs rencontres avec les formes concrètes de la vie religieuse (vécues dans tel noviciat, dans telle maison professe) les amènent à se demander: "Pouvons-nous ici trouver notre place?" Leur perplexité prend la forme de questions comme celles qui suivent, questions qui sont posées (quelque fois? rarement?) fortement:

Toutes ces questions ne sont pas nécessairement nouvelles. La génération en place a sa manière d'y répondre et cela constitue chacune de nos Congrégations aujourd'hui. Les questions deviennent urgentes, lorsque le groupe des jeunes les formule à nouveau selon leurs propres sensibilités et rapproche les réponses établies de son expérience de la société, de la culture, de l'Église et de ses espérances pour l'avenir.

La possibilité de mésentente est grande, et l'enjeu est élevé parce que contrairement aux groupes qui peuvent opter pour s'engager ensemble ou pour s'ignorer les uns les autres, l'évolution de la vie religieuse dépend intrinsèquement de la transition entre des générations.

Il y a plusieurs manières de mener la transition: en vivant ensemble en communauté, en faisant des lectures de la réalité, en prière et spiritualité partagées, en travaillant ensemble, en grandissant comme collègues et surtout comme frères et sœurs en religion. Si les deux groupes consentent à écouter, à respecter, à apprendre, à donner, à recevoir; si les anciens renoncent à imposer leurs significations; si les plus jeunes consentent à apprendre quelque chose au-delà de leur expérience immédiate: alors un dialogue véritable peut s'ensuivre et s'ensuivra de fait. L'espace commun dans lequel un tel dialogue pourrait s'établir doit être trouvé, établi, utilisé et protégé.

Les religieux qui travaillent immergés dans le monde de conflits et de souffrances, vivant la spiritualité et leur vocation propre avec transparence tout en poursuivant avec compétence et enthousiasme leur mission, représentent un important encouragement pour les jeunes membres de la Congrégation comme pour attirer des candidats. Les jeunes religieux, en coopération avec leurs collègues laïcs, reformeront le ministère pour répondre aux besoins de changement du peuple de Dieu et incarneront à nouveau le charisme.

Beaucoup de Congrégations se sont clairement engagées envers le renouveau, la simplicité, la vie communautaire; souvent les jeunes religieux vivent ces valeurs durant leur formation. Mais dans la mesure où ces mêmes valeurs ne semblent ni acceptées ni appliquées par les "adultes", mais sont supplantées par d'autres options, elles demeurent associées aux premières étapes de la vie religieuse et limitées à celles-ci. Le processus atteint sa limite naturelle: la formation ne peut former efficacement les jeunes membres dans une direction contraire à celle du courant principal; elle sert seulement jusqu'à un certain point, de moyen pour la réforme de l'ensemble de la Congrégation.

Les deux générations sont vitalement concernées à ce que le patrimoine apostolique et spirituel de la Congrégation soit transmis. Ce dialogue vital inter-génération doit être mutuel (autrement il n'y a pas de dialogue) mais il n'est pas symétrique. D'une part, les jeunes ne font pas que dialoguer avec les plus vieux par intérêt: ils sont formés par la Congrégation et socialisés en elle. D'autre part, les jeunes détiennent un certain poids, une certaine priorité et une responsabilité, non parce qu'ils ont toujours raison, mais parce que - du fait de l'histoire - l'avenir même de la Congrégation dépend d'eux.

Alors, dans la réunion communautaire animée de Louvain, les points que les jeunes contestent ou auxquels ils résistent, indiquent ce que "nous" (l'establishment de la Congrégation) faisons bien de contester aussi. De notre première réaction: "Ils ne comprennent pas", nous pourrions passer à un doute de bon aloi: "Ce que nous disons, est-il compréhensible?"

Ce point de vue, dévoilé par les jeunes, porte le poids de grands mots comme authenticité, communicabilité, crédibilité, ou transparence. Ce sont là les conditions mêmes d'un transfert ou traduction (ricollocare!) du charisme ou de l'intuition dans la réalité d'aujourd'hui. Notre charisme est compréhensible ou intelligible lorsque les autres - les autres jeunes! - y trouvent des réponses aux questions qu'ils se posent et è leurs désirs profonds.

Les déclarations de notre mission ou planification de nos priorités peuvent exprimer des généralités qui nous rassurent mais, privées de centre ou de direction, elles ne mènent à aucun engagement réel et ne suscitent aucun enthousiasme. Si un plan donné affirme tout, n'omet ni n'écarte rien, qu'est-ce qu'il communique à celui qui n'est pas déjà "dans le bain"? Tout plan ou projet doit être clair et sélectif; il doit mettre les points sur les i et barrer les t, descendre au niveau du sol dans des options concrètes de personnes, de lieux, de moments et de choses. Ou bien les éléments visibles - bâtiments, vêtements, hospitalité, prière ou liturgie publique - communiquent-ils ce que nous voulons dire ou quelque chose de différent/contraire ou presque rien de tout?

La déclaration e la mission ou le plan des ministères est le transfert ou traduction (ricollocazione) de notre charisme dans l'histoire d'aujourd'hui et de demain, ou elle est inintelligible et échoue de "resituer". Ce que nous sommes comme communauté, la spiritualité vécue, le travail et la formation doivent vraiment communiquer, intelligiblement et avec transparence, une proportion convenable de ce que nous proposons (claim) en paroles (enseignement de Jésus, du Fondateur, de Vatican II). Alors, quelque jeune aura l'occasion de dire: "Ah, je vois: c'est ça, à quoi vous êtes engagés".





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