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| P. Michael F. Czerny, SJ Resituer les charismes IntraText CT - Lecture du Texte |
2. Le charisme vivant
"Ricollocare" paraît inclure le sens de "trouver un nouveau lieu, tout en conservant le premier". L'idée clé, dans cette deuxième expérience, que je voudrais vous présenter se trouve dans "tout en conservant": il s'agit de trouver comment les critères fonctionnent en réalité et l'histoire commence par l'activité apparemment simple de la conduite d'une bicyclette.
Souvent, les gens se représentent l'équilibre et la stabilité comme quelque chose d'ennuyeux et associent la tension à "être tendu". En fait, le mouvement est affaire d'équilibre dynamique; c'est le fruit de mon effort et de la connaissance que j'ai de la manière de m'approprier les forces impliquées ou de leur résister. La force n'est pas absence de tension: elle consiste, bien plutôt, en des tensions dans un équilibre sensible grâce à mon adaptation constante aux circonstances nouvelles qui se présentent:
Plus je cours vite, plus je dois me pencher. Si je me penche mais ne bouge pas, je tombe la face contre terre; si j'essaie de courir sans me pencher, je tomberai en arrière.
Sur ma bicyclette, plus je roule vite dans une courbe, plus je semble être "en déséquilibre", mais en fait, plus je me penche, plus je me trouve en équilibre - pourvu que je m'adapte à la route qui change continuellement. Par contre, plus je me tiens droit sur le siège et plus je ralentis, paradoxalement je risque davantage de tomber.
Je bouge, je cours, je roule: ma stabilité provient de mon mouvement avec le fait de me pencher en même temps, de la gravité, de l'énergie et de la friction dans la tension en continuel changement ... et de mon habileté; d'ordinaire (sans y prêter attention) je maîtrise toutes ces choses.
Des mots comme "inertie" et "stase" paraissent ternes et sans vie, mais la physique élémentaire les montre comme des termes vivants et énergiques. De même, une bonne technique désigne non des systèmes qui évitent ou éliminent toute tension, mais qui leur permettent de jouer entre eux de façon dynamique. Mouvement, stabilité, élégance, puissance représentent la somme d'un grand nombre de forces en équilibre dynamique ou en synergie.
Alors, qu'est-ce que la tension? La tension combine des activités (comme courir, rouler, se pencher, se balancer), combine des valeurs (mouvement, vitesse, stabilité, force) selon des modes dynamiques. Chaque élément ou facteur a de l'importance, mais la manière de mettre tous ces éléments ensemble ou de les garder ensemble n'est ni évidente, ni claire, et ne demeure pas toujours la même.
Une "tension", ce peut donc être une polarité, un dilemme, un choix, un fossé, une friction, une tendance, un étirement, une urgence, un stress (accent, souci, ou une contrainte); "une question en suspens", ou "une opposition apparente", ou "un moment décisif", ou "un défi permanent", ou "un équilibre dynamique". Rien, là, n'est "tendu": il ne s'y trouve aucun désir de "revenir sans arrêt sur le négatif". Les tensions sont essentielles et, vécues de façon positive et dans la prière, sont des sources de dynamisme. Mais pas automatiquement, et c'est la raison pour laquelle nous faisons la présente réflexion, en espérant qu'elle puisse être utile.
Nous reconnaissons qu'une intuition originale qui continue à être vivante et à être fructueuse (charismatique) doit être en constante tension avec la réalité qui change. Le fait de demeurer fidèle à ce qui est originel/essentiel/unique chez le Fondateur et les premiers compagnons doit être tenu en tension avec les traits connus et les défis inconnus des contextes nouveaux.
Ce qui est en jeu, c'est ni de répéter le charisme (semblable répétition se révèle stérile), ni de le réduire à la mode courante ou au simple contexte (semblable réduction se révèle non charismatique).
Toute famille religieuse, sous la poussée de l'Esprit Saint, fait une relecture de l'expérience première pour redécouvrir l'idée originelle (comme Vatican II nous a "renvoyé aux sources"); mais revivre l'intuition originelle ne se révèle pas aussi immédiat, simple, évident ou littéral que nous ne l'avions déjà imaginé. La culture est une des clé de ce problème. La première configuration elle-même (situation, arrangement) du charisme est culturellement définie et conditionnée - et donc, simplement copier ou imiter aujourd'hui ce qui a été fait il y a 50, 500 ou 1 500 ans est une forme de folklore ou de nostalgie. Les ans qui s'écoulent mettent à l'épreuve chaque renouveau passé.
Nous sommes en train de découvrir le sens des tensions dans la vie religieuse. Nous apprenons à les percevoir, à prier à leur sujet, à trouver celles qui sont importantes et de faire face aux choix qu'elles impliquent. Nous commençons à saisir comment les tensions, qui pénètrent notre manière de prier, de vivre et de travailler, sont des occasions de rencontre avec Dieu et des sources de vitalité apostolique. "Resituer les charisme" signifie comment parvenir à percevoir la meilleure manière de les trouver, de les exprimer, de les partager, de les vivre, de les communiquer...
Les tensions impliquent divers éléments positifs qui sont difficiles à mettre ensemble; elles ne peuvent se résoudre par le raisonnement (logique), ni être surmontées en s'intégrant à du nouveau (dialectique); elles demandent du discernement, du dialogue et un continuel réajustement; si elles sont vécues dans la prière, elles tendent vers le bien le plus grand qui nous est demandé par Dieu et par son peuple.
Quelques-uns des grandes et nombreuses difficultés auxquelles doit faire face la vie religieuse au cours des années ne sont pas surmontées ou résolues une fois pour toutes, mais elles doivent faire constamment l'objet d'un dialogue et d'un discernement. Ce sont des tensions qui surviennent et que l'on trouve à divers niveaux de notre vie et de notre travail.
Pratiquement toutes les tensions s'adressent à "moi" et à "nous": la tension qui s'adresse à moi engage mes préférences et mes inclinations; elle me pousse continuellement à croître en intégrité; étant donné le genre de travail et de communauté dans lesquels nous nous trouvons, la tension qui s'adresse à "nous", nous mènent à vérifier continuellement les accents que nous mettons et ceux que nous négligeons. Nous pouvons difficilement nous empêcher de favoriser un côté et de négliger l'autre. Au risque de faire de la psychologie, là où un individu éprouve de la résistance, c'est peut-être là qu'il trouvera ce dont il a besoin. Ce qui serait vrai d'une communauté aussi bien que d'un groupe de travail.
Quand on entreprend d'analyser la conduite d'une bicyclette, on se rend compte combien de facteurs entrent en jeu; mais, avec ou sans analyse, tout cycliste, tôt ou tard, tombe de sa bicyclette. Une tension vivante peut dégénérer. Chacun des pôles de la tension a sa vérité, mais isolée et pétrifiée, elle devient stérile. Peut-être veut-on défendre une valeur et par là éliminer la tension, mais le résultat peut se révéler plutôt mince ou idéologique. Dans le passé, semblables insistances à sens unique ont créé des frictions, des conflits et des divisions dans la vie religieuse. Dogmatisme ou idéologie nous ont parfois menés à nous traiter les uns les autres plus en adversaires qu'en compagnons. Nous pouvons exagérer nos manquements; ou nous pouvons être fatigués de maintenir les tensions; ou nous pouvons être trop occupés pour y faire attention; ou bien nous pouvons être timides devant l'effort de nous mettre en question, nous-mêmes et nos institutions.
Nous trahissons notre charisme, lorsque nous choisissons ou mettons l'accent sur une partie d'une tension au dépens d'une autre ou des autres, que nous nous embourbons dans le passé ou que nous nous adaptons trop facilement. Un remède consiste à identifier l'étroitesse, l'attitude défensive ou l'idéologie avec laquelle nous essayons d'éviter les tensions, ou à noter les résultats destructeurs et de retourner aux causes. Nous apprenons à faire face aux tensions, à les contempler, les embrasser et découvrir à quelles conditions elles se révèlent d'ordinaire fructueuses.
Ce serait une erreur de vouloir supprimer ces tensions. Leurs permettre de surgir se révèle stimulant. Elles mettent en question et enrichissent ce que nous faisons comme religieux immergés dans la société et la culture contemporaines. Elles bousculent la Congrégation tout entière et tous ses membres qui participent au renouveau. Les tensions assurent une nouvelle vitalité, une nouvelle signification, un nouvel espoir (et une nouvelle image!) à notre vie religieuse.