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1. PROBLÉMATIQUES COMMUNES DE LA VIE CONSACRÉE EN MISSION
Les changements socio-culturels et ecclésiaux demeurent importants pour la
mission, comme nous le montre Jean-Paul II dans le chapitre IV de son
encyclique missionnaire Redemptoris Missio. C'est à partir de ceux-ci
que l'activité missionnaire peut être précisée et qu'elle apparaît avec tous
ses défis et dans toute son urgence.
1.1 Dans le domaine socio-économico-politique
Les changements ont été radicaux pour les personnes et pour la mission.
Partout, dans tous les pays, on est passé d'une situation de colonie à
l'indépendance. L'autorité politique est passée des étrangers aux
autochtones, qui forment la nouvelle classe politique. Le nouvel État central a
eu de la difficulté à rejoindre la base et n'a pas toujours su vaincre les
tendances ethnocentriques. Souvent, la situation économique des masses s'est
aggravée. Ainsi, progressivement, on est passé de l'enchantement de l'indépendance
à la désillusion des systèmes, souvent difficiles à changer.
L'économie est passée de la subsistance traditionnelle au marché
avec, comme conséquence, un appauvrissement progressif. Au moment de
l'indépendance, la majorité dépendait encore d'une économie familiale. Le
marché qui exige la monoculture n'apporte des profits qu'à une classe limitée,
et appauvrit tous les autres. La gestion économique devient difficile en raison
de la rareté des ressources disponibles et parce qu'elles sont accaparées par
les autorités. Peu à peu on est ainsi passé de l'isolement économique lié
aux métropoles autrefois colonisatrices au marché global, sans distribution
adéquate aux masses.
Les changements socio-politiques ont exigé un changement de mentalité et de
façons de faire de la part des missionnaires, dont un certain nombre sont
rentrés dans leur pays d'origine. Presque la moitié des Belges, par exemple,
ont laissé le Congo à la suite des troubles des années soixante. La situation
précaire des gens a entraîné encore plus les missionnaires dans le
développement social.
1.2 Dans le domaine culturel
De multiples facteurs influent au niveau culturel: la scolarisation, les
nouveaux médias de communication, l'unité de l'État, les migrations internes et
externes, la tension entre État et ethnies, entre culture locale et culture
mondiale.
La politique d'indépendance unitaire donne prise aux revendications
ethniques. Les États imposent des systèmes scolaires et
administratifs uniques, ne respectant pas les identités ethniques. Ce qui
engendre non seulement des tensions, mais aussi des guerres et des génocides,
comme il arrive en divers pays en tous les continents. Même les religions
mondiales ne réussissent pas à contrecarrer les guerres ethniques, parfois même
elles en sont les complices.
L'instruction scolaire a fait partout des progrès, mais souvent on passe de
la scolarisation à la désoccupation. Les jeunes, éduqués dans un système
souvent peu adapté aux besoins locaux, se retrouvent sans travail. Ce fait
favorise aussi un phénomène diffus: les jeunes ne s'intègrent plus à la culture
globale du groupe. On passe ainsi des cultures traditionnelles compactes aux
cultures éclatées.
Les migrations à l'intérieur et à l'extérieur du pays comportent des
changements. Le passage de la campagne à la ville mélange les groupes
ethniques et les traditions locales. Des relations s'établissent, de même que
de nouveaux modes de pensée et de comportement. Une nouvelle culture prend
naissance tandis que les cultures traditionnelles sont profondément changées et
secouées. Grâce aux moyens de communication, on passe du village local au
village global, avec des formes de culture sectorielles standardisées, qui
brisent l'équilibre culturel traditionnel.
1.3 Dans le domaine religieux
On remarque le changement profond également dans le domaine religieux. Les
religions traditionnelles ethniques ou internationales s'organisent. On passe d'une
appartenance religieuse tranquille à un "revival" des religions.
Celles-ci deviennent conscientes de leur valeur et de leur force, même
vis-à-vis de la culture et de la politique, aussi bien locale
qu'internationale. On remarque une reprise des formes d'animisme, même chez les
chrétiens, qui en cela se sentent encouragés par les mouvements d'authenticité,
de nationalisme culturel, de besoin d'inculturation, sans le discernement qui
serait nécessaire.
Les religions s'organisent et se soutiennent mutuellement à l'échelle
mondiale et acquièrent un courage missionnaire non seulement dans leurs
territoires traditionnels mais aussi dans le monde entier. On passe ainsi de
l'autonomie locale à la coordination et au soutien mutuel international, et de
la pratique personnelle à la conscience politique de la religion. Non
seulement l'islam, mais aussi l'hindouisme, le bouddhisme et jusqu'aux
religions traditionnelles vont dans cette direction. Ce revival comporte
partout l'accentuation du pluralisme religieux, qui s'accroît grâce au
prosélytisme des communautés chrétiennes de type charismatique soit
international de type nord-américain, soit autochtone.
Les changements culturels et religieux ont mis à mal les sécurités des
méthodologies passées des missionnaires. Les luttes ethniques accompagnées de
génocides ont été l'occasion de se poser des questions sur la conversion réelle
des chrétiens. Le discernement sur le retour à l'animisme a été interprété de
façons diverses, parfois comme une ligne de partage entre autochtones et
étrangers.
1.4 Dans le domaine ecclésial
On passe du statut de mission à celui d'Église locale. Le clergé
local diocésain s'accroît. Les évêques locaux se multiplient et deviennent les
responsables des diocèses. Juridiquement, avec l'érection des diocèses, les
Instituts missionnaires ne sont plus responsables du territoire, mais ils
continuent leur service sur la base d'accord bilatéraux. Le mandat cesse, mais
les ententes ou contrats souvent n'aboutissent pas. Les religieux étrangers
deviennent minorité.
Les aides économiques qui arrivent par le canal missionnaire dessèchent
l'étang local. Les aides, qui venaient surtout des familles et des
bienfaiteurs de chaque missionnaire, cessent ou se réduisent de façon notable
avec la diminution des missionnaires étrangers occidentaux. Les aides
d'organismes missionnaires nationaux s'accroissent (v.g. "Missio"),
qui subventionnent des projets particuliers, mais ne soutiennent pas les
dépenses ordinaires de la mission. Pour cette raison, bien des diocèses vivent
dans la gêne économique, aussi en raison de l'augmentation du personnel
apostolique. Les communautés locales ne peuvent ou ne sont pas éduquées pour
subvenir aux besoins de leurs pasteurs, qui parfois ont un style de vie trop
différent du commun des gens. Les Instituts sont parfois regardés avec
suspicion, comme s'ils ne voulaient pas partager leurs biens économiques avec
les diocèses.
Les nouvelles recrues apostoliques qui sortent des séminaires locaux ont,
en certains pays, déçus les missionnaires en raison de leur style de vie ou de
leur manque d'esprit missionnaire. La formation est apparue progressivement
comme un des grands défis à relever.
Au niveau de l'activité missionnaire directe des nouveaux pasteurs on note
quelques tendances déterminées par de multiples facteurs, comme les nouveaux
défis, les nouveaux ouvriers apostoliques, la croissance des communautés
chrétiennes. Les défis sont causes de préoccupations et de problèmes s'ils ne
sont pas affrontés avec lucidité et courage. En simplifiant, on peut noter:
Le passage
de l'expansion évangélisatrice à l'organisation des communautés
existantes, ce qui entraîne une baisse de zèle pour la première
évangélisation, alors qu'on donne plus d'importance à la formation des
communautés. Cette tendance fait souffrir de nombreux missionnaires, qui
se sentent contraints de faire les pasteurs.
Le passage
de l'affrontement ou de l'ignorance des religions au dialogue avec leurs
membres, ce qui dans certains cas permet aux chrétiens de sortir de leur
isolement. L'initiative dans ce domaine demeure réduite, également en
raison du manque de préparation du personnel.
Le passage
des oeuvres missionnaires (écoles, oeuvres de développement, hôpitaux) à
la gestion par l'État. L'Église cherche à réaliser l'évangélisation
intégrale, en intégrant les divers aspects de la mission. Les États
indépendants, dans plus d'un cas, ont nationalisé les écoles.
Le passage
de l'adaptation à l'inculturation, sans trouver de chemins faciles de
réalisation. Certaines improvisations ont créé des divisions.
Dans l'ensemble, les Églises locales se sont développées grâce à une augmentation
du nombre des vocations sacerdotales et religieuses, grâce à une programmation
de la pastorale, grâce à un visage davantage local, et, en certains cas, grâce
à des initiatives missionnaires.
1.5 Au niveau de la vie consacrée en mission
Des changements profonds se sont produits en rapport avec la vie consacrée
engagée dans l'oeuvre globale de la mission, avec l'exception des Instituts de
vie contemplative. On peut rappeler au moins une dizaine de points où des
problèmes se posent.
Avec la
fin du mandat, les Instituts sont passés de la responsabilité totale à
celle sectorielle. Ils ne sont plus responsables de l'ensemble du
territoire et de l'apostolat. Leurs engagements devraient être précisés
par des ententes entre l'Institut et l'évêque. Le passage est souvent
difficile. En certains endroits, les missionnaires se sont sentis mis à
l'écart.
Selon le
mandat, on faisait la distinction entre vie religieuse et apostolat. Dans
cette perspective, on entendait par vie religieuse les pratiques communautaires,
et surtout les exercices spirituels. Seuls ces actes dépendaient des
supérieurs religieux. L'apostolat externe dépendait des Vicaires
apostoliques seulement. Avec le Concile, on commence à considérer la vie
religieuse comme un tout. On passe ainsi de la séparation entre vie
religieuse et apostolat à leur intégration. C'est-à-dire en conformité
avec la compréhension du charisme comme l'élément qui intègre toutes les
dimensions.
La
croissance du clergé diocésain et l'arrivée de divers Instituts dans la
même Église locale ont favorisé différentes autres tendances. Les
Instituts sentent le besoin d'assumer des activités plus en conformité
avec leurs charismes propres. On se rend compte qu'il faut passer d'une
vie religieuse indifférenciée dans ses activités à une vie religieuse plus
attentive aux contributions spécifiques au charisme propre et
complémentaires de celui des autres. La réalisation est cependant
difficile, également en raison de l'âge et des habitudes des religieux.
Pour les Instituts exclusivement missionnaires, le problème est de trouver
le moment opportun pour se déplacer ailleurs.
Dans les
Églises locales, la présence des Instituts religieux se diversifie. Les
nouveaux arrivés choisissent plus facilement leur type d'apostolat, alors
que les communautés déjà responsables du territoire semblent devoir
boucher les trous.
Les
Instituts, qui étaient engagés dans des aires géographiques diverses et
séparés les uns des autres, se rencontrent plus facilement. Cette présence
de plusieurs partenaires a favorisé la collaboration. On passe ainsi de
l'autonomie de chaque Institut à la collaboration entre Congrégations.
Des Conférences nationales de supérieurs majeurs se mettent sur pied et on
établit peu à peu des centres de formation première et continue. Ce qui
aide les Congrégations locales ou celles qui sont plus petites. Le
dialogue et la collaboration entre les Congrégations masculines et
féminines s'accroissent, ainsi qu'avec les organismes laïcs.
La
composition des communautés de vie consacrée change progressivement. Pour
quelques Instituts dont le bassin vocationnel était restreint à un seul
pays ou seulement aux pays occidentaux, la crise des vocations a eu de
profondes répercussions. Pour les Instituts internationaux, ce bassin
s'est déplacé de façon déterminante vers le sud, où se trouvent en
majorité les missions ad gentes et où les besoins sont plus grands. Avec
la diminution des vocations en Europe et la croissance des vocations
locales, on passe de la communauté formée de membres en majorité étrangers
à des communautés de membres en majorité ou uniquement locaux. C'est
alors que s'impose la refondation ou l'inculturation de provinces de vie
consacrée. Ce qui exige une réorganisation de la vie communautaire, de la
communion des biens, de la formation première et continue, de l'apostolat
sur de nouvelles bases, qui prennent en compte les nouveaux membres
locaux. Le passage du leadership aux responsables locaux demande aussi des
ajustements pastoraux et personnels.
Chez les
Instituts féminins on note la croissance des communautés locales
diocésaines, dépourvues de fonds et de structures de formation. Dans les
Instituts internationaux on s'attend, comme il se devrait, à une
participation dans la programmation pastorale et dans la vie de l'Église. En
beaucoup de pays, il existe un malaise chez les religieuses, parce que
souvent elles sont considérées comme une force de travail, dans une
situation de subalternes. Elles ne sont pas consultées dans la
planification pastorale et leur charisme n'est pas respecté.
Il y a eu
une crise d'identité du consacré missionnaire, favorisée par les nombreux
changements socio-religieux, par les nouveaux rôles pas toujours clairs,
par les nouveaux défis et les idées nouvelles, par les structures et les
méthodes des nouveaux diocèses.
Certains
événements ont secoué les missionnaires, qui se sont interrogés sur la
validité de leurs méthodes pastorales. Le retour à des formes de
superstition et plus encore les génocides en Afrique centrale ont secoué
beaucoup de missionnaires, qui se sont demandés quelle était la valeur de
leur travail d'évangélisation dans ces sociétés.
Les
évêques sont préoccupés d'assurer le service des communautés chrétiennes.
Parfois il manque une programmation née d'une vision objective et
courageuse de la situation. Les contrats entre diocèses et Instituts sont
difficiles en raison des dimensions pastorales, et plus encore en raison
des circonstances économiques et du manque de clarté.
1.6 Au niveau théologique
Les changements théologiques investissent toutes les Églises. Les
missionnaires y ont réagi d'une façon plus rapide et plus profonde, tant en
raison de leurs contacts internationaux que par contrecoup devant les
changements subits. Le Concile Vatican II et les multiples changements
socio-ecclésiaux ont brouillé la compréhension existante de la mission. On
découvre de nouvelles exigences, comme le dialogue, l'inculturation, le
développement, sans toujours réussir à les intégrer tout à fait. On passe du
monolithisme missiologique à une crise de compréhension, jusqu'à rejoindre
progressivement une intégration théologique des divers éléments de la mission.
On peut donc distinguer trois moments: la sûreté des principes de
l'avant-concile, l'incertitude et la confusion, une nouvelle synthèse
progressive. Cette troisième phase n'a pas rejoint au même degré tous les
groupe ni toutes les Églises.
Le rééquilibre théologique a été favorisé par le Magistère et par la
formation continue. Parmi les divers éléments qui ont été au centre des
"passages" mentionnés plus haut on peut rappeler: le concept du salut
et la nécessité de l'Église et du baptême, les motivations et les finalités de
la mission, le concept et la praxis des Églises locales, le passage de
l'adaptation à l'inculturation, de l'affrontement au dialogue avec les
religions, l'engagement pour le développement et pour la justice, la
spiritualité.
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