PREMIÈRE
PARTIE
CARACTÈRES PRINCIPAUX
DÉTERMINÉS PAR L’HISTOIRE,
LE MAGISTÈRE, LA THÉOLOGIE
Chapitre
I
LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE
À LA LUMIÈRE DE L’HISTOIRE
La liturgie et la piété
populaire au cours des siècles
22. Les rapports entre la
Liturgie et la piété populaire sont très anciens. Dans un premier temps, il est
nécessaire de présenter succinctement comment ces relations ont été vécues tout
au long des siècles. Sur ces fondements, il sera ensuite possible d’émettre des
idées ou d’énoncer des suggestions, dans le but de contribuer, dans un nombre
non négligeable de cas, à résoudre certaines questions qui se posent à notre
époque.
Les premiers siècles chrétiens
23. La période apostolique
et post-apostolique a été marquée par une interpénétration profonde entre les
diverses expressions liturgiques, qui sont qualifiées de nos jours
respectivement de "Liturgie" et de "piété populaire". Dans
les communautés chrétiennes les plus anciennes, la seule réalité qui est prise
en considération est le Christ (cf. Col 2, 16), avec ses paroles de vie (cf. Jn
6, 63), son commandement de l’amour réciproque (cf. Jn 13, 34), et les actions
rituelles qu’il a commandées d’accomplir en mémoire de lui (cf. 1 Cor 11,
24-26). Tout le reste - les jours et les mois, les saisons et les années, les
fêtes et les nouvelles lunes, la nourriture et les boissons... (cf. Gal 4, 10;
Col 2, 16-19) - est secondaire.
Dès les premières générations
chrétiennes, il est possible de relever l’existence de signes et de gestes se
rapportant à la piété personnelle; ceux-ci, en tout premier lieu, provenaient
de la tradition judaïque; de plus, tout en se conformant à l’exemple donné par
Jésus et saint Paul, ces initiatives des chrétiens s’inspiraient de leurs
conseils au sujet de la prière incessante (cf. Lc 18, 1; Rm 12, 12; 1 Th 5,
17), qui doit être adressée à Dieu pour obtenir ou commencer toute chose dans
l’action de grâce (cf. 1 Co 10, 31; 1 Th 2, 13; Col 3, 17). Le pieux Israëlite
commençait la journée en louant et en rendant grâce à Dieu, et il accomplissait
chaque action dans cet esprit tout au long du jour; ainsi, chaque moment, qu’il
fût joyeux ou triste, était l’occasion d’exprimer une prière de louange, de demande
ou de pardon. Les Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament
contiennent des invocations adressées à Jésus, qui, répétées par les fidèles en
dehors du contexte liturgique, étaient devenues en quelque sorte des prières
jaculatoires, par lesquelles ils exprimaient leur dévotion centrée sur le
Christ. On peut penser que les fidèles avaient l’habitude de répéter des
locutions bibliques telles que: "Jésus, Fils de David, aie pitié de
moi" (Lc 18, 38); "Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir"
(Mt 8, 1); "Jésus, souviens-toi de moi quand tu entreras dans ton
royaume" (Lc 23, 42); "Mon Seigneur et mon Dieu" (Jn 20, 28);
"Seigneur Jésus, reçois mon esprit" (Ac 7, 59). Cette forme de piété
constituera le modèle à partir duquel se développeront d’innombrables prières
adressées au Christ par les fidèles de tous les temps.
On a pu remarquer que, jusqu’à la
fin du II siècle, diverses formes et expressions de la piété populaire, qui
étaient d’origine judaïque, ou qui étaient basées sur des éléments appartenant
à la culture gréco-romaine, ou à d’autres cultures, avaient pénétré
spontanément dans la Liturgie. Ainsi,
par exemple, il a été souligné que le document connu sous le nom de Traditio
apostolica comprend un certain nombre d’éléments qui proviennent de la
culture populaire de cette époque.
De même, le culte des martyrs, si
important dans les Églises locales, contient des éléments qui proviennent
d’usages populaires concernant la mémoire des défunts. De tels éléments de la
piété populaire se retrouvent aussi dans certaines expressions de vénération à
l’égard de la bienheureuse Vierge Marie, parmi lesquelles on peut citer la
prière du Sub tuum praesidium, et l’iconographie mariale présente dans
les catacombes de Priscille, à Rome.
Il est vrai que l’Église fait
preuve de beaucoup de rigueur pour exiger les dispositions personnelles
requises de la part des fidèles, et pour imposer les conditions indispensables
en vue d’une célébration des mystères divins qui soit empreinte de dignité (cf.
1 Cor 11, 17-32); pourtant, elle n’hésite pas à incorporer elle-même dans les
rites liturgiques des formes et des expressions de la piété individuelle,
familiale et communautaire.
À cette époque, la Liturgie et la
piété ne s’opposent pas, aussi bien sur le plan doctrinal que pastoral: de
fait, elles concourent toutes les deux d’une manière harmonieuse à la
célébration de l’unique mystère du Christ, considéré dans son unité, et au
soutien de la vie surnaturelle et morale des disciples du Seigneur.
24. À partir du IV siècle, le
nouveau contexte politique et social dans lequel se trouve l’Église, encourage
cette dernière à poser la question des rapports entre les expressions
liturgiques et celles de la piété populaire en des termes, non seulement de
convergence spontanée, mais aussi d’adaptation volontaire et d’inculturation.
Les diverses Église locales, mues
par des intentions intensément missionnaires et pastorales, acceptaient
volontiers d’accueillir dans la Liturgie, tout en les purifiant, des formes cultuelles
solennelles et festives, appréciées par le peuple, qui, tout en provenant de
l’univers du paganisme, étaient capables d’émouvoir les âmes et de toucher
l’imagination. Ces formes, mises au service du culte, ne paraissaient pas
contraires à la Vérité de l’Évangile, ni à l’authenticité du vrai culte
chrétien. Ainsi, il s’avérait que les multiples expressions cultuelles ancrées
dans les sentiments religieux les plus profonds de la personne humaine, qui
s’adressaient habituellement à des faux dieux et à des faux sauveurs,
trouvaient leur juste et véritable place dans le seul culte rendu au Christ,
vrai Dieu et vrai Sauveur.
25. Au cours des IV et V
siècles, le sens du sacré marque de plus en plus explicitement le temps et les
lieux. De fait, en ce qui concerne tout d’abord le temps, les Églises locales,
qui se référaient déjà aux événements du Nouveau Testament relatifs au
"jour du Seigneur", aux festivités pascales et aux périodes réservées
au jeûne (cf. Mc 2, 18-22), établirent en outre des jours bien déterminés en
vue de la célébration de certains mystères du Christ Sauveur, dont, en
particulier, l’Épiphanie, Noël et l’Ascension. Elles fixèrent aussi certains
jours pour honorer les mémoires des martyrs, le jour de leur dies natali,
pour évoquer l’entrée dans la vie éternelle de leurs pasteurs en l’anniversaire
de leur dies depositionis, enfin, pour célébrer certains sacrements ou
des engagements solennels. La sacralisation d’un lieu a pour origine la
convocation, à cet endroit, de la communauté en vue de la célébration des
mystères divins et de la louange du Seigneur; ce lieu, qui est alors soustrait
au culte païen ou tout simplement à l’usage profane, est exclusivement dédié au
culte divin, et devient, du fait de la disposition même de son espace architectonique,
un reflet du mystère du Christ et une image de l’Église célébrante.
26. C’est de cette époque
que date le processus de formation, et, par la suite, de différenciation des
diverses familles liturgiques. En effet, les plus importantes Églises métropolitaines,
pour des motifs tenant à la langue, à la tradition théologique, à la
sensibilité spirituelle et au contexte social, célèbrent l’unique culte du
Seigneur en se référant à leurs propres usages culturels et populaires. Cette
démarche conduit progressivement à la création de familles liturgiques qui
possèdent chacune leur propre style de célébration et un ensemble complexe de
textes et de rites. Il convient de relever la présence, dans ces diverses
Liturgies, de nombreux éléments d’origine populaire, y compris durant ces
périodes, qui sont généralement considérées comme particulièrement brillantes.
De plus, les Évêques et les synodes
régionaux interviennent dans l’organisation du culte, en promulguant des
normes, en vérifiant la rectitude doctrinale des textes et en veillant sur leur
beauté formelle, enfin en évaluant l’ordonnancement des rites. Ces
interventions contribuent à fixer les formes liturgiques, ce qui a pour
conséquence d’affaiblir la créativité, dépourvue de tout caractère arbitraire,
qui prévalait à l’origine. L’analyse de ce phénomène a permis à certains
spécialistes de mettre en évidence l’une des causes de la future prolifération
des textes destinés à la piété privée et populaire.
27. Le pontificat de saint
Grégoire le Grand (590-604), éminent pasteur et liturgiste, est généralement
considéré comme une référence exemplaire dans le domaine de la fécondité des
rapports entre la Liturgie et la piété populaire. De fait, ce Pontife entreprit
de réaliser une importante œuvre liturgique destinée à offrir au peuple romain,
par l’organisation des processions, des stations et des rogations, des formes
liturgiques qui, tout en correspondant à la sensibilité populaire, étaient
solidement ancrées dans la célébration même des mystères divins; il promulgua
de sages directives afin d’éviter que la conversion des nouveaux peuples à
l’Évangile ne se fasse au détriment de leurs propres traditions culturelles,
mais, que, au contraire, la Liturgie puisse être enrichie de nouvelles
expressions cultuelles légitimes; il harmonisa les nobles expressions du génie
artistique avec celles, plus simples, de la sensibilité populaire; il renforça
l’unité du culte chrétien en le centrant d’une manière intangible sur la
célébration de Pâques, de telle sorte que les divers événements de l’unique
mystère du salut - comme, par exemple, Noël, l’Épiphanie et l’Ascension... -
soient célébrés d’une manière particulière; enfin, il favorisa l’extension du
culte des Saints par la multiplication des mémoires.
Le Moyen Âge
28. Dans l’Orient chrétien,
spécialement byzantin, la période médiévale est marquée par la lutte contre
l’hérésie iconoclaste, qui s’est déroulée en deux phases (725-787 et 815-843);
cette époque est considérée comme une ligne de partage en ce qui concerne le
développement de la Liturgie; celle-ci est bien visible autant dans les
commentaires classiques sur la Liturgie eucharistique que dans l’iconographie
intéressant les édifices du culte.
Dans le domaine de la Liturgie, on assiste à la fois à un accroissement
considérable du patrimoine iconographique, et à la fixation définitive des
formes rituelles. La Liturgie reflète la vision symbolique de l’univers, et la
conception hiérarchique et sacrale du monde. En elle convergent des
éléments aussi divers que les traits dominants de la société chrétienne, les
idéaux et les structures du monachisme, les aspirations populaires, les
intuitions des mystiques et les règles des ascètes.
Après la fin de la crise iconoclaste due au décret De sacris imaginibus du
Concile œcuménique de Nicée II (787) - une victoire qui fut consolidée dans le
"Triomphe de l’Orthodoxie" (843) - l’iconographie se développe,
s’organise d’une manière définitive et se dote d’une légitimation doctrinale.
L’icône, hiératique, d’une grande qualité symbolique, constitue elle-même un
élément de la célébration liturgique: elle est un reflet du mystère qui est
célébré, elle en constitue même une forme de présence permanente, et elle le
propose au peuple fidèle.
29. En Occident, la
rencontre, qui remonte au V siècle, entre, d’une part, le christianisme et,
d’autre part, les nouveaux peuples, spécialement les Celtes, les Wisigoths, les
Anglo-saxons, les Francs et les Germains, donne lieu, durant le haut Moyen Âge
, à un processus de formation de nouvelles cultures et de nouvelles
institutions politiques et sociales.
Durant la longue période qui
s’étend du VII siècle à la moitié du XV siècle, la différenciation entre la
Liturgie et la piété populaire commence, dans un premier temps, à s’affirmer,
puis elle ne cesse de s’accentuer, dans un deuxième temps, jusqu’à la
constatation de l’existence d’un véritable dualisme dans les célébrations: à
côté de la Liturgie, célébrée en langue latine, on assiste au développement
d’une piété populaire communautaire, qui est exprimée en langue vernaculaire.
30. Parmi les causes qui,
durant cette période, ont déterminé un tel dualisme, on peut citer
essentiellement:
- l’idée selon laquelle la Liturgie
relève plutôt de la compétence des clercs, les laïcs devant se contenter d’en
être en quelque sorte les spectateurs;
- la différenciation
particulièrement accentuée entre les diverses composantes de la société
chrétienne - c’est-à-dire entre les clercs, les moines et les laïcs - donne
naissance à des formes et à des styles très divers de prières;
- l’attention, à la fois distincte
et approfondie, portée aux divers aspects de l’unique mystère du Christ, dans
les domaines liturgique et iconographique; si, d’un côté, cet intérêt
particulièrement vif peut être considéré comme l’expression d’un attachement
ardent à la vie et à l’œuvre du Seigneur, d’un autre côté, il ne facilite pas
la perception claire de l’importance centrale de Pâques, et il favorise même la
multiplication des moments et des formes de célébration de caractère populaire;
- la connaissance insuffisante des Écritures de la part, non seulement des
fidèles laïcs, mais aussi de celle de nombreux clercs et religieux, rend
difficile l’accès à la clef indispensable qui permet d’ouvrir le cœur à la
compréhension de la structure et du langage symbolique de la Liturgie;
- en revanche, la diffusion de la
littérature apocryphe, riche de récits miraculeux et d’épisodes anecdotiques,
exerce une influence considérable sur l’iconographie et attire l’attention des
fidèles en touchant leur imagination;
- la rareté des homélies, la
disparition presque complète de la mystagogie et l’insuffisance de la formation
catéchétique, qui ont pour effet de fermer la célébration liturgique à
l’intelligence et à la participation active des fidèles, encouragent ces derniers
à adopter des formes et des moments cultuels de substitution;
- la tendance à l’allégorisme qui,
en exerçant une trop grande influence sur l’interprétation des textes et des
rites, détourne les fidèles de la compréhension de la vraie nature de la Liturgie;
- l’adoption de formes et de
structures d’origine populaire peut être considérée en quelque sorte comme une
revanche inconsciente contre une Liturgie qui, à divers titres, s’est éloignée
du peuple, tout en devenant pour beaucoup incompréhensible.
31. Durant le Moyen Âge, on
vit surgir un grand nombre de mouvements spirituels et d’associations, au
profil juridique et ecclésial très divers, dont la vie et les activités
influèrent sur la mise en place des rapports entre la Liturgie et la piété
populaire.
Ainsi, par exemple, les nouveaux
ordres religieux de vie apostolique et évangélique, dédiés à la prédication,
adoptèrent des formes de célébration plus simples que celles qui avaient cours
dans les monastères, et aussi plus proches du peuple et de ses manières de
s’exprimer. De plus, ils contribuèrent à la création d’un certain nombre de
pieux exercices, dans lesquels ils exprimaient leur propre charisme, ce qui
leur permit ainsi de le transmettre aux fidèles.
Les confréries religieuses de
toutes sortes, de nature cultuelle ou caritative, et les corporations laïques,
constituées à des fins professionnelles, furent à l’origine d’une activité
liturgique importante de caractère populaire: elles érigèrent des chapelles
pour leurs rassemblements cultuels, elles choisirent un Patron, dont elles
célébrèrent la fête, et elles composèrent assez souvent, pour leur propre
usage, des petits offices et des formulaires de prières, dans lesquels
transparaissaient à la fois l’influence de la Liturgie et la présence d’éléments
appartenant à la piété populaire.
De leur côté, les écoles de
spiritualité constituaient alors des points de référence importants dans la vie
de l’Église; elles inspiraient des attitudes et des modes de vie ancrés dans le
Christ et dans l’Esprit Saint, qui, tout en exerçant une influence non
négligeable sur le choix de certaines célébrations (par exemple, l’évocation
des épisodes de la Passion du Christ), étaient aussi à l’origine de nombreux
pieux exercices.
De même encore, la société civile,
qui se définissait elle-même volontiers comme une societas christiana, modelait
certaines de ses structures sur celles de l’Église, allant jusqu’à fixer ses
propres points de repère sur les rythmes liturgiques; ainsi, par exemple,
lorsque, le soir venu, le son des cloches se faisait entendre, les paysans, qui
travaillaient dans les champs, savaient que le temps était venu de rentrer au
village, et cette sonnerie des cloches les invitait en même temps à adresser
une salutation à la Vierge Marie.
32. Ainsi, le Moyen Âge a vu
naître et se développer de nombreuses expressions de la piété populaire, dont
beaucoup, parmi elles, sont parvenues jusqu’à notre époque. Citons notamment:
- l’organisation de représentations
sacrées, ayant pour objet les mystères célébrés durant l’année liturgique, en
particulier les événements du salut que sont la Nativité du Christ, sa Passion,
sa Mort et sa Résurrection;
- la naissance de la poésie en langue vernaculaire qui, en trouvant une
application large dans le domaine de la piété populaire, favorise la
participation des fidèles;
- l’apparition, auprès ou à la place de certaines expressions liturgiques,
de formes alternatives ou parallèles, comme, par exemple, les diverses modalités
d’adoration du Saint-Sacrement destinées à compenser la rareté de la communion
eucharistique; la prière du Rosaire qui, vers la fin du Moyen Âge, tend à se
substituer à celle des Psaumes; et la tendance à remplacer la Liturgie du
Vendredi Saint par de pieux exercices en l’honneur de la Passion du Seigneur.
- la multiplication des formes
populaires du culte adressé à la bienheureuse Vierge Marie et aux Saints:
pèlerinages aux lieux saints de la Palestine, et aux tombes des Apôtres et des
martyrs, vénération des reliques, suppliques litaniques, suffrages pour les
défunts;
- le développement considérable des
rites de bénédiction, constitués à la fois d’éléments exprimant une foi
chrétienne authentique, et d’autres qui relèvent plutôt d’une sensibilité
naturaliste, de croyances et de pratiques populaires pré-chrétiennes;
- la constitution de certains
ensembles de "temps sacrés" , d’origine populaire, qui se forment en
marge de l’année liturgique: jours de fêtes à la fois sacrées et profanes,
triduums, septénaires, octaves, neuvaines et mois dédiés à des dévotions
particulières.
33. Au Moyen Âge, les
relations entre la Liturgie et la piété populaire sont à la fois permanentes et
complexes. De fait, durant toute cette période, il est possible d’observer le
double mouvement suivant: si, d’une part, la liturgie inspire et produit
certaines expressions de la piété populaire, d’autre part, et en sens
contraire, des formes de la piété populaire sont accueillies et intégrées dans
la Liturgie. Ce double phénomène se produit surtout en ce qui concerne les
rites de consécration des personnes ou qui ont pour objet des engagements
personnels, les rites qui ont trait à la dédicace des lieux sacrés, dans le
domaine de l’institution d’un certain nombre de fêtes, et, enfin, dans celui,
ample et varié, des bénédictions.
Toutefois, on note, à cette époque,
un certain dualisme dans les rapports entre la Liturgie et la piété populaire.
Vers la fin du Moyen Âge, ces deux réalités traversent une période de crise:
dans la Liturgie, à cause de la rupture de l’unité cultuelle, il arrive que des
éléments secondaires acquièrent une importance excessive au détriments des
éléments principaux; dans le domaine de la piété populaire, par manque d’une
catéchèse approfondie, des déviations et des exagérations altèrent l’expression
appropriée du culte chrétien.
L’époque moderne
34. Il ne semble pas que
l’époque moderne, du moins à ses débuts, ait été une période très favorable
pour l’élaboration d’une solution équilibrée dans le domaine des relations
entre la liturgie et la piété populaire. Dans la seconde moitié du XV siècle,
la devotio moderna, qu’illustrèrent d’éminents maîtres de la vie
spirituelle, et qui connut une diffusion importante parmi les clercs et les
laïcs érudits, favorisa le développement d’un certain nombre de pieux
exercices, marqués par un style méditatif et un ton affectif, qui se référaient
essentiellement à l’humanité du Christ - c’est-à-dire, en l’occurrence, les
mystères de son enfance, de sa vie cachée, de sa Passion et de sa Mort -. Toutefois, la primauté accordée à la
contemplation et la valorisation de la subjectivité, elles-mêmes unies à un
certain pragmatisme ascétique, qui exaltait le devoir à accomplir, avaient pour
conséquence que la Liturgie, en tant que source primordiale de la vie
chrétienne, n’exerçait pas une grande ascendance spirituelle sur les hommes et
les femmes de cette époque.
35. Parmi les
expressions les plus typiques de la devotio moderna, il convient de
citer l’ouvrage De imitatione Christi; ce livre a exercé une influence
extraordinaire et salutaire sur de nombreux disciples du Seigneur, qui
désiraient parvenir à la perfection chrétienne. L’œuvre De imitatione
Christi oriente les fidèles vers un type de piété plutôt individuelle, en
mettant l’accent sur le détachement du monde et l’invitation à écouter la voix
du Maître intérieur; en revanche, il semble que, dans ce même ouvrage, la place
dévolue aux aspects communautaires et ecclésiaux de la prière, ainsi qu’aux
éléments de la spiritualité liturgique, soit trop restreinte.
Les milieux qui pratiquent la devotio moderna mettent en valeur un
certain nombre de pieux exercices de qualité, qui, certes, manifestent
sur le plan cultuel la dévotion de personnes sincérement dévotes, mais qui,
néanmoins, ont pour limite de ne pas toujours contribuer à la valorisation
pleine et entière de la célébration liturgique.
36. Entre la fin du
XV siècle et le début du XVI siècle, les grandes découvertes géographiques - en
Afrique, en Amérique, et ensuite dans l’Extrême-Orient - ont pour effet de
présenter la question des rapports entre la Liturgie et la piété populaire
d’une manière complètement nouvelle.
L’œuvre d’évangélisation et de catéchèse, qui se déploie dans des pays
éloignés du centre, à la fois culturel et cultuel, du rite romain, est
accomplie non seulement grâce l’annonce de la Parole et à la célébration des
sacrements (cf. Mt 28,19), mais aussi au moyen des pieux exercices propagés par
les missionnaires.
Les pieux exercices deviennent, par conséquent, un moyen de transmission de
l’annonce de l’Évangile, et, ils contribuent ensuite à maintenir la ferveur de
la foi chrétienne. Il reste que l’influence réciproque entre la Liturgie et la
culture autochtone demeure rare à cause des normes qui régissaient alors la liturgie
romaine (à l’exception, toutefois, de ce qui s’est passé d’une certaine manière
dans les Reducciones du Paraguay). En revanche, dans le domaine de la
piété populaire, la rencontre avec cette culture locale n’a pas rencontré de
difficulté majeure.
37. Dans les
premières années du XVI siècle, parmi les hommes les plus convaincus de la
nécessité d’une réforme appropriée de l’Église, on peut citer les moines
camaldules Paul Giustiniani et Pierre Querini, auteurs d’un Libellus ad
Leonem X, qui contient d’importantes indications en vue de revitaliser la
Liturgie et d’en ouvrir les trésors à tout le peuple de Dieu: il convient de
citer, notamment, la nécessité de l’instruction du clergé et des religieux, qui
doit surtout être un enseignement biblique; l’adoption de la langue
vernaculaire dans la célébration des mystères divins; la réorganisation des
livres liturgiques; l’élimination des éléments illégitimes et altérés de
certaines formes erronées de la piété populaire; et la nécessité d’une
catéchèse destinée, en particulier, à transmettre aux fidèles la valeur de la
Liturgie.
38. Peu de temps
après la clôture du Concile œcuménique de Latran V (16 mars 1517), qui édicta
quelques règles concernant l’éducation des jeunes à la Liturgie, débuta la
crise due à l’apparition du protestantisme, dont les protagonistes soulevèrent
de nombreuses objections sur des points essentiels de la doctrine catholique à
propos des sacrements et du culte promu par l’Église, y compris la piété
populaire.
Au cours de ses trois phases, le Concile œcuménique de Trente (1545-1563),
convoqué pour faire face à la situation résultant de la propagation du
mouvement protestant parmi les membres du peuple de Dieu, s’attacha à étudier
les questions touchant la Liturgie et la piété populaire sous le double aspect
de la doctrine et du culte. Toutefois, étant donné le contexte historique et le
caractère dogmatique des thèmes qu’il était appelé à traiter, le Concile aborda
principalement les questions d’ordre liturgique et sacramentel d’un point de vue
doctrinal: il réalisa cette étude en adoptant une attitude où se mêlaient la
dénonciation des erreurs et la condamnation des abus, ainsi que la défense de
la foi et de la tradition liturgique de l’Église; il se montra aussi très
attentif aux problèmes concernant l’instruction liturgique du peuple, en
proposant, dans le décret De reformatione generali , un programme
pastoral, dont la réalisation était confiée au Saint-Siège et aux Évêques.
39. Conformément aux
dispositions émises par le Concile, de nombreuses provinces ecclésiastiques
tinrent des synodes, au cours desquels se manifesta la préoccupation de
conduire les fidèles à une participation active durant la célébration des
mystères divins. De leur côté, les Pontifes Romains entreprirent une réforme liturgique
de grande ampleur: en effet, en un temps relativement bref, c’est-à-dire
exactement entre 1568 et 1614, le Calendrier et les livres liturgiques du Rite
romain furent révisés; de plus, en 1588, la Sacrée Congrégation des Rites fut
créée dans le but de veiller au bon ordonnancement des célébrations liturgiques
de l’Église romaine. Enfin, le Catechismus
ad parochos était destiné à remplir un rôle de formation pastorale et
liturgique.
40. La Liturgie tira de
nombreux avantages de la réforme opérée à la suite du Concile de Trente: de
nombreux rites furent renouvelés en tenant compte des "normes vénérables
et antiques des Pères", dans les limites des connaissances scientifiques
de l’époque; des éléments et des ajouts étrangers à la Liturgie, trop liés à la
sensibilité populaire, furent supprimés; le contrôle du contenu doctrinal des
textes fut institué, afin que ces derniers soient le reflet exact de la pureté
de la foi; une unité rituelle remarquable fut restituée à la Liturgie romaine,
qui retrouva sa dignité et sa beauté.
Toutefois, il convient de noter que cette réforme eut aussi, indirectement,
quelques effets négatifs: le caractère invariable, dont était revêtue la
Liturgie, semblait provenir des indications fournies par les rubriques, plus
que de sa propre nature; de plus, le fait que la Liturgie paraissait résulter
de l’action de la seule hiérarchie contribuait à renforcer le dualisme, qui
existait déjà entre cette dernière et la piété populaire.
41. La Réforme
catholique, dans le cadre de son entreprise positive de rénovation doctrinale,
morale et institutionnelle de l’Église, unie à une intention manifeste
d’arrêter la propagation du protestantisme, favorisa en un certain sens le
développement de la culture baroque aux contours si complexes. Et cette
dernière, de son côté, exerça une influence considérable sur les expressions
littéraires, artistiques et musicales de la piété catholique. Durant la période
post-tridentine, le rapport entre la Liturgie et la piété populaire se présente
sous un apect quelque peu différent: de fait, la Liturgie entre dans une
période d’uniformité substantielle et de statisme constant; à l’inverse, la
piété populaire connaît un développement sans précédent.
Sans franchir certaines limites,
dues à la nécessité d’empêcher l’apparition de formes exubérantes et
fantaisistes, la Réforme catholique encouragea la création et la diffusion des
pieux exercices, qui, de fait, constituèrent un moyen important pour la défense
de la foi catholique et l’entretien de la piété des fidèles. Ce fut le cas, par
exemple, des confréries vouées aux mystères de la Passion du Seigneur, à la
Vierge Marie et aux Saints, qui se multiplièrent, ayant pour triple finalité la
pénitence, la formation des laïcs et les œuvres de charité. Cette piété
populaire a laissé derrière elle de très belles images, pleines d’émotion, dont
la contemplation continue à alimenter la foi et l’expérience religieuse des
fidèles.
Les "missions
populaires", qui datent de cette époque, contribuent elles aussi à la
diffusion des pieux exercices. Celles-ci font apparaître la coexistence entre
la Liturgie et la piété populaire, tout en manifestant un certain déséquilibre
entre les deux composantes de cette même réalité: en effet, les missions, dont
le but est essentiellement de conduire les fidèles à s’approcher du sacrement
de la réconciliation et à recevoir la communion eucharistique, recourent
abondamment aux pieux exercices; ceux-ci constituent donc le moyen le plus sûr
pour inciter ces mêmes fidèles à la conversion dans le cadre d’une action de
type cultuel, elle-même marquée par une participation populaire qui ne fait
jamais défaut.
Les pieux exercices étaient souvent
recueillis et consignés dans des livres de prières qui, munis de l’approbation
ecclésiastique, constituaient de véritables manuels destinés au culte; ils
étaient utilisés aussi bien durant les divers moments de la journée, du mois et
de l’année, que dans les circonstances innombrables de la vie.
À l’époque de la Réforme catholique,
les relations entre la Liturgie et la piété populaire ne se présentent pas
seulement dans les termes contraires de statisme et de développement, mais
elles recouvrent aussi des réalités que l’on peut qualifier d’anormales: ainsi,
il arrive parfois que les pieux exercices se déroulent à l’intérieur de
l’action liturgique elle-même, en se superposant à cette dernière, et que, sur
le plan pastoral, ils occupent une place primordiale par rapport à la Liturgie.
Ces attitudes ont pour effet d’accentuer l’éloignement des fidèles par rapport à
la Sainte Écriture; elles ont aussi pour conséquence de ne pas mettre
suffisamment l’accent sur le caractère central du mystère pascal du Christ, qui
s’exprime d’une manière privilégiée dans la célébration dominicale.
42. À l’époque de
l’Illuminisme, la différence s’accentue entre la "religion des
érudits", qui est potentiellement proche de la Liturgie, et la
"religion des simples", qui, par nature, s’apparente à la piété
populaire. Il reste que si, de fait, les personnes instruites et le peuple sont
habitués à recourir aux mêmes pratiques religieuses, les gens
"doctes" font néanmoins preuve d’une pratique religieuse éclairée par
l’intelligence et le savoir, tout en affirmant leur volonté de se démarquer des
formes de la piété populaire qui, à leurs yeux, se nourrissent de superstition
et de fanatisme.
La Liturgie est alors influencée par de nombreux facteurs, dont, en
particulier, le caractère aristocratique qui imprègne de multiples éléments de
la culture de cette époque, la méthode de l’encyclopédie qui permet de
rassembler tous les éléments de la connaissance, l’esprit critique et de
recherche qui conduit à la publication des antiques sources liturgiques, et le
caractère ascétique de certains mouvements qui, bien qu’influencés par le
jansénisme, incitent au retour à la pureté de la Liturgie des premiers siècles
chrétiens. Tout en répercutant des éléments de la culture ambiante de cette
époque, l’intérêt renouvelé pour la Liturgie est animé par des considérations
de nature pastorale, qui concernent aussi bien les clercs que les laïcs, comme
on peut le constater en France, à partir du XVII siècle.
L’Église ne manque pas de prêter
attention à la piété populaire dans les divers secteurs, très vastes, de son
action pastorale. De fait, elle
n’hésite pas à promouvoir un type d’action apostolique qui, dans une certaine
mesure, tend à une intégration réciproque de la Liturgie et de la piété
populaire. Ainsi, par exemple, la prédication est intégrée dans des temps
liturgiques significatifs, tels que le Carême et les dimanches consacrés à la
catéchèse des adultes; elle est destinée à la conversion des âmes et des mœurs
des fidèles, qui sont incités à s’approcher du sacrement de la réconciliation,
et à revenir à la pratique de la Messe dominicale, tout en rappelant la valeur
du sacrement de l’Onction des malades et du Viatique.
La piété populaire, qui, dans le passé, s’était révélée efficace pour
endiguer les effets négatifs du protestantisme, se révèle capable de contrer
les idées corrosives du rationalisme et, à l’intérieur de l’Église, de remédier
aux conséquences néfastes du jansénisme. Cette double confrontation, ainsi que
le développement ultérieur des missions populaires, ont pour conséquence
d’enrichir encore la piété populaire: certains aspects du Mystère de la foi
sont ainsi mis en valeur d’une manière toute nouvelle; tel est le cas, par
exemple, du Cœur du Christ, et des nouveaux "jours" qui polarisent la
piété des fidèles, comme les neuf "premiers vendredis" du mois.
Au XVIII siècle, il convient de souligner, en particulier, l’activité de
Louis Antoine Muratori qui sut conjuguer l’érudition avec la nécessité de
s’adapter aux nouvelles situations pastorales, en proposant dans son ouvrage
demeuré célèbre: Della regolata devozione dei cristiani, une religiosité
capable de tirer sa substance de la Liturgie et de l’Écriture Sainte, tout en
demeurant étrangère à toute superstition et à toute activité relevant de la
magie. De même, il est important de faire référence à l’œuvre accomplie par le
pape Benoît XIV (Prospero Lambertini), à qui l’on doit l’initiative de premier
plan consistant à permettre l’usage de la Bible dans les langues vernaculaires.
43. La Réforme catholique
avait renforcé les structures et l’unité du rite de l’Église romaine. Durant le
XVIII siècle, qui fut marqué par une grande expansion missionnaire, l’Église
avait introduit sa propre Liturgie et ses structures institutionnelles au
milieu des peuples à qui le message évangélique était annoncé.
Au XVIII siècle, dans les
territoires de mission, les rapports entre la Liturgie et la piété populaire se
définissent en des termes semblables à ceux qui étaient déjà observés aux XVI
et XVII siècles, tout en les accentuant:
- Dans le domaine de la Liturgie,
par crainte d’éventuelles conséquences négatives dans le domaine de la foi, le
problème de l’inculturation ne se pose pratiquement pas à cette époque - même
s’il convient pourtant de mentionner les louables efforts de Matteo Ricci dans
la question des Rites chinois, et ceux de Roberto de’ Nobili à propos
des Rites indiens - ce qui a pour effet de maintenir intacte sa
physionomie romaine, tout en lui conférant un aspect qui demeure, au moins en
partie, étranger à la culture autochtone.
- Quant à la piété populaire, elle
est, d’une part, soumise au danger du syncrétisme religieux, surtout là où
l’évangélisation demeure superficielle; et, d’autre part, elle acquiert
progressivement une autonomie plus grande et une maturité plus profonde, du
fait qu’elle ne se limite pas aux seuls pieux exercices diffusés par les
évangélisateurs, mais qu’elle en crée d’autres, qui s’enracinent dans la
culture locale.
L’époque contemporaine
44. Au XIX siècle, après la
crise provoquée par la Révolution française, dont l’intention était d’éradiquer
la foi catholique en s’attaquant notamment au culte chrétien, on assiste à un
renouveau très significatif de la Liturgie.
Cette renaissance fut précédée et
préparée par un développement vigoureux de l’ecclésiologie, qui présentait
l’Église, non seulement comme une société hiérarchique, mais aussi comme le
Peuple de Dieu et comme une communauté réunie pour la célébration du culte.
Parallèlement à ce réveil de l’ecclésiologie, il convient de relever, comme
prémices du renouveau liturgique, la floraison des études bibliques et
patristiques, et le dynamisme ecclésial et œcuménique de certains hommes tels
que Antonio Rosmini († 1855) et John Henry Newman († 1890).
Dans le processus de renouveau du
culte liturgique, il convient de mentionner particulièrement l’œuvre de l’abbé
bénédictin Prosper Guéranger († 1875), restaurateur du monachisme en France et
fondateur de l’abbaye de Solesmes: sa conception de la Liturgie est empreinte
d’amour de l’Église et de la tradition; toutefois, la vénération dont il fait preuve
envers la Liturgie romaine, considérée par lui comme un élément indispensable
de l’unité de l’Église, l’incite à adopter une attitude d’opposition à l’égard
des expressions liturgiques autochtones. Le renouveau liturgique promu par Dom
Guéranger a le mérite de ne pas constituer seulement un mouvement de type
académique, mais il a a surtout comme objectif de faire de la Liturgie
l’expression cultuelle, intériorisée et active de tout le Peuple de Dieu.
45. Le XIX siècle
n’est pas seulement marqué par le renouveau de la Liturgie mais il est
caractérisé aussi par un développement de la piété populaire, qui s’effectue
d’une manière autonome. Ainsi, la renaissance du chant liturgique
coïncide avec la création de nouveaux chants populaires; de même, la diffusion
de certains ouvrages liturgiques, tels que les missels bilingues à l’usage des
fidèles, s’accompagne de la prolifération des livrets de dévotion.
Le mouvement culturel connu sous le
nom de romantisme, qui met en valeur les sentiments humains et religieux de
l’homme, favorise la recherche, la compréhension et la valorisation de la
dimension populaire, y compris dans le domaine cultuel.
Durant ce siècle, on assiste aussi
à un phénomène qui a une portée considérable: des expressions cultuelles
promues localement sur la base d’initiatives venant du peuple, et se référant à
des événements exceptionnels de caractère surnaturel - miracles,
apparitions...-, obtiennent successivement une reconnaissance officielle, puis
la faveur, et enfin la protection de l’autorité ecclésiale, et elles sont
insérées dans la Liturgie elle-même. À titre d’illustration, on peut évoquer
les divers sanctuaires, édifiés pour accueillir des pèlerinages, qui
constituent à la fois des centres importants pour la Liturgie pénitentielle et
eucharistique, et aussi des lieux où s’exprime la piété mariale du peuple.
Il reste qu’au XIX siècle les
relations entre, d’une part, la Liturgie, qui se situe dans une phase de
réveil, et, d’autre part, la piété populaire, qui traverse une période
d’expansion, sont perturbées par un élément négatif: l’accentuation de la
superposition des pieux exercices aux actions liturgiques, qui était un
phénomène déjà présent à l’époque de la Réforme catholique.
46. Au début du XX
siècle, le pape saint Pie X (1903-1914) manifeste sa volonté de rapprocher les
fidèles de la Liturgie, c’est-à-dire de la rendre "populaire". De
fait, le Souverain Pontife souligne que les fidèles ne peuvent acquérir le
"vrai esprit chrétien" qu’en se tournant vers "sa première et
indispensable source, qui est la participation active aux saints mystères, et à
la prière publique et solennelle de l’Église". Par ces paroles, saint Pie
X affirmait avec autorité la supériorité objective de la Liturgie sur toutes
les autres formes de piété; de plus, il interdisait toute espèce de confusion
entre la piété populaire et la Liturgie et, indirectement, il promouvait au
contraire l’idée d’une claire distinction entre ces deux domaines, ouvrant
ainsi la voie qui devait conduire à une compréhension plus juste de leurs
rapports.
Ainsi, le mouvement liturgique prit naissance et se développa grâce à
l’apport d’hommes éminents pour leur science, leur piété et leur attachement
passionné à l’Église; il occupa une place remarquable dans la vie de l’Église
du XX siècle, et les Souverains Pontifes virent en lui une manifestation de
l’Esprit Saint. Le but ultime des protagonistes du mouvement liturgique était
de nature pastorale: il s’agissait d’accroître chez les fidèles l’intelligence
et donc aussi l’amour envers la célébration des mystères divins, et de les
aider à prendre conscience de leur appartenance commune à un peuple sacerdotal
(cf. 1 P 2,5).
On peut comprendre les réactions de
certains représentants particulièrement exigeants du mouvement liturgique, qui
se défiaient des manifestations de la piété populaire, en les considérant comme
un motif de décadence de la Liturgie. En effet, ils étaient en présence de
nombreux abus provoqués, soit par la superposition de certains pieux exercices
à la Liturgie, soit, tout simplement, par la substitution de la Liturgie
elle-même par des expressions cultuelles d’origine populaire. En outre, dans
l’intention de restaurer le culte dans toute sa pureté, ces mêmes personnes
considéraient la Liturgie des premiers siècles de l’Église comme un modèle
insurpassable, et, par conséquent, ils rejetaient d’une manière catégorique
toutes les expressions de la piété populaire d’origine médiévale, ou qui
dataient de la période postérieure au Concile de Trente.
Toutefois, un tel refus ne tenait
pas suffisamment compte du fait que les expressions de la piété populaire, qui,
généralement, avaient été approuvées et recommandées par l’Église, avaient
soutenu la vie spirituelle d’une multitude de fidèles, et qu’elles avaient
engendré des fruits incomparables de sainteté, tout en contribuant très
largement à la sauvegarde de la foi et à la diffusion du message chrétien. Cela
explique pourquoi Pie XII, dans l’encyclique Mediator Dei du 21 novembre
1947, dont le contenu exhaustif manifestait l’intention de son auteur de
prendre la tête du mouvement liturgique, opposa à ce refus la défense de ces
pieux exercices, avec lesquels s’était identifiée, en quelque sorte, la piété
catholique durant les derniers siècles.
Il revient au Concile œcuménique
Vatican II, dans la Constitution Sacrosanctum
Concilium, d’avoir défini d’une manière juste et équilibrée les
relations entre la Liturgie et la piété populaire, en proclamant la primauté
indiscutable de la sainte Liturgie et la subordination des pieux exercices par
rapport à cette dernière, tout en réitérant leur caractère valide et légitime.
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