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Liturgie et piété populaire: la problématique actuelle
47. Le parcours
historique, qui a été retracé, met en évidence le fait que la question des
rapports entre la Liturgie et la piété populaire ne se posent pas seulement à
l’époque contemporaine: tout au long des siècles, elle s’est présentée de
nombreuses fois, sous des dénominations et des formes différentes, et il lui a
été donné diverses solutions. Il est donc nécessaire de tirer de l’expérience
de l’histoire quelques indications permettant de répondre aux exigences pastorales
qui se posent fréquemment et de façon urgente.
Les indications de l’histoire:
les causes de déséquilibre
48. L’histoire montre tout
d’abord que les relations entre la Liturgie et la piété populaire se
détériorent durant les périodes où la conscience des valeurs essentielles de la
Liturgie s’atténue dans l’esprit des fidèles. On peut citer les trois causes
suivantes d’un tel affaiblissement:
- la conscience insuffisante ou
sans cesse plus faible de la signification de Pâques et du rôle central que
cette célébration occupe dans l’histoire du salut, et dont la Liturgie
chrétienne est l’actualisation. Les fidèles font alors preuve de la tendance,
presqu’inévitable, d’orienter leur piété vers d’autres épisodes salvifiques de
la vie du Christ, et aussi vers la bienheureuse Vierge Marie, les Anges et les
Saints, sans tenir compte de la "hiérarchie des valeurs";
- l’affaiblissement du sens du
sacerdoce commun, en vertu duquel les fidèles sont habilités à "offrir des
sacrifices spirituels agréables à Dieu, par Jésus Christ" (1 P. 2, 5; cf.
Rm 12, 1), et à participer pleinement, selon leur condition, au culte de
l’Église; un tel affaiblissement, qui va souvent de pair avec une Liturgie
célébrée par des clercs qui interviennent même dans certaines parties de la
célébration, qui ne relèvent pas de leurs fonctions propres de ministres
sacrés, a pour conséquence d’orienter les fidèles vers la pratique des pieux
exercices, dont ils se sentent pour leur part les participants actifs.
- la méconnaissance du langage propre à la Liturgie - c’est-à-dire la
langue, les signes, les symboles et les gestes rituels - , a pour conséquence
que le sens profond de la célébration échappe en grande partie aux fidèles.
Cette ignorance peut même produire en eux l’impression qu’ils sont étrangers à
l’action liturgique; c’est pourquoi ils marquent volontiers leur préférence
pour les pieux exercices, dont le langage correspond mieux à leur formation
culturelle, ou bien encore ils ont tendance à opter pour les dévotions
particulières, qui répondent d’une manière plus satisfaisante aux exigences et
aux situations de la vie quotidienne.
49. Chacun de ces
éléments, qu’il n’est pas rare de rencontrer ensemble dans un même lieu,
engendre un déséquilibre dans les rapports entre la Liturgie et la piété
populaire, au détriment de la première et pour l’appauvrissement de la seconde.
Pourtant, ces difficultés doivent être surmontées en recourant à une
action catéchétique et pastorale bien menée et persévérante.
Au contraire, les diverses composantes
du renouveau liturgique, ainsi que le développement du sens liturgique chez les
fidèles, permettent à la piété populaire de trouver une nouvelle dimension par
rapport à la Liturgie. Il convient
de relever ce fait positif, qui est conforme à l’orientation la plus profonde
de la piété chrétienne.
À la lumière de la Constitution liturgique
50. À notre époque,
ce thème des rapports entre la Liturgie et la piété populaire est considéré
avant tout à la lumière des directives contenues dans la Constitution Sacrosanctum Concilium; celles-ci cherchent à définir des
relations harmonieuses entre ces deux expressions de la piété, à partir du
double postulat suivant: la piété populaire est objectivement subordonnée à la
Liturgie, et elle trouve en même temps dans cette dernière sa finalité.
Par conséquent, il faut avant tout éviter de poser la question des rapports
entre la Liturgie et la piété populaire en termes d’opposition, ou même
d’équivalence ou de substitution. De fait, la conscience de l’importance
primordiale de la Liturgie et la recherche de ses expressions les plus justes
ne doivent pas conduire à obscurcir la nature profonde de la piété populaire,
et tout autant à la mépriser ou à la considérer comme superflue ou, tout
simplement, à estimer qu’elle serait préjudiciable à la vie cultuelle de
l’Église.
Il est vrai qu’une méconnaissance plus ou moins importante de la piété
populaire, ou des manifestations d’hostilité à l’égard de celle-ci, révèlent
chez leurs auteurs une évaluation inadéquate de certains éléments qui
constituent la vie de l’Église, et semblent plus provenir de préjugés
idéologiques que de la doctrine de la foi. De telles attitudes ont les
conséquences suivantes:
- elles ne tiennent pas compte du
fait que la piété populaire est elle aussi une réalité ecclésiale promue et
soutenue par l’Esprit Saint,
- elles méconnaissent l’importance
des fruits de grâce et de sainteté que la piété populaire a produits et
continue de produire dans l’ensemble de l’Église.
- elles sont fréquemment
l’expression d’une recherche illusoire de la "Liturgie pure"; de
fait, l’expérience séculaire de l’Église montre bien que cette "Liturgie
pure" correspond plus à une aspiration illusoire qu’à la réalité
historique, à cause du caractère subjectif des critères à partir desquels
ladite pureté est établie.
- elle a tendance à confondre une
composante noble de l’esprit humain, en l’occurrence les sentiments, qui
déterminent légitimement les diverses expressions de la piété liturgique et de
la piété populaire, avec sa dégénérescence, c’est-à-dire le sentimentalisme.
51. Toutefois, les
rapports entre la Liturgie et la piété populaire font apparaître aussi le
phénomène contraire d’une valorisation tellement importante de la piété
populaire qu’elle s’exerce au détriment de la Liturgie de l’Église.
Un fait de ce genre est à déplorer tout simplement dans certaines
situations concrètes, mais il peut être aussi le fruit d’un choix théorique qui
engendre une situation pastorale déviante: la Liturgie ne serait plus dans ce
cas "le sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps la
source d’où découle toute sa vertu", mais une expression cultuelle qui
serait considérée comme étrangère à la compréhension et à la sensibilité du
peuple et qui, ainsi, serait négligée et reléguée à une place secondaire, ou
encore qui serait réservée à des groupes particuliers.
52. L’intention
louable de rendre plus proche le culte chrétien de l’homme contemporain,
surtout de celui qui n’a pas reçu une instruction catéchétique suffisante, et
la difficulté constante, de la part de quelques cultures, d’assimiler certains
éléments de la Liturgie, ne doivent pas avoir pour effet de dévaluer, autant en
théorie qu’en pratique, l’expression primordiale et fondamentale du culte
liturgique. En agissant de cette manière, au lieu d’affronter les difficultés
concrètes avec prévoyance et persévérance, on aurait tendance à les résoudre
d’une manière trop simpliste.
53. Pour justifier le choix
qui tend à privilégier les exercices de la piété populaire au détriment des
actions liturgiques, on entend fréquemment des affirmations de ce genre:
- la piété populaire est un domaine
particulièrement approprié pour célébrer d’une manière à la fois libre et
spontanée la "Vie" et ses multiples expressions; en revanche, la
Liturgie, centrée sur le "Mystère du Christ" est, par nature, tournée
vers le passé, elle inhibe la spontanéité et elle se révèle répétitive et
formaliste;
- La Liturgie ne parvient pas à
impliquer le fidèle dans la totalité de son être, c’est-à-dire dans l’unité de
son corps et de son esprit; en revanche, la piété populaire, en s’adressant
directement à l’homme, concerne à la fois son corps, son cœur et son esprit;
- la piété populaire est un domaine
bien déterminé, qui, de surcroît, est adapté à la vie de prière: en effet,
grâce aux pieux exercices, le fidèle est introduit dans un vrai dialogue avec
le Seigneur, qui est constitué d’expressions parfaitement compréhensibles et
qu’il fait siennes; en revanche, la Liturgie, en faisant prononcer par le
fidèle des mots qui ne sont pas les siens et qui sont souvent étrangers à son
contexte culturel, se révèle être, dans sa vie de prière, moins un moyen qu’un
empêchement.
- les diverses formes de rites, qui
constituent la piété populaire, sont reçues et accueillies par le fidèle, à
cause de la correspondance existant entre sa propre culture et le langage des
rites; en revanche, les rites propres à la Liturgie ne sont pas compris par ce
même fidèle, parce que les formes expressives de ces rites proviennent d’un
univers culturel qu’il perçoit comme un monde différent et lointain.
54. De telles affirmations accentuent
d’une manière exagérée et dialectique la différence indéniable qu’on peut
relever, dans certaines aires culturelles, entre les expressions propres à la
Liturgie et celles qui dépendent de la piété populaire.
Toutefois, il est certain que la
présence en certains endroits de ces idées est le signe qu’une conception juste
de la Liturgie chrétienne est fortement compromise, sinon même complétement
vidée de son contenu essentiel.
À l’encontre de telles opinions, il
convient de rappeler la parole grave et réfléchie du dernier Concile
œcuménique: "toute célébration liturgique, en tant qu’œuvre du Christ
prêtre et de son Corps qui est l’Église, est l’action sacrée par excellence
dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre
et au même degré".
55. L’exaltation
unilatérale de la piété populaire, qui a pour corollaire la mise à l’écart de
la Liturgie, ne concorde pas avec le fait que les éléments essentiels de cette
dernière ont été institués par la volonté du Christ lui-même; de plus, cette
position a pour conséquence préjudiciable de ne pas souligner, comme elle le
devrait, la valeur sotériologique et doxologique irremplaçable de la Liturgie.
Après l’Ascension du Seigneur dans la gloire de son Père et à la suite du don
de l’Esprit Saint, la glorification parfaite de Dieu et le salut de l’homme
sont réalisés avant tout et par excellence par la célébration de la Liturgie;
celle-ci requiert l’adhésion de la foi, et par c’est par elle que le croyant
est inséré au cœur de l’événement fondamental du salut: la Passion, la Mort et
la Résurrection du Christ (cf. Rm 6, 2-6; 1 Co 11, 23-26).
L’Église, consciente de son mystère et de l’efficacité de son action
cultuelle et salvifique, ne cesse pas d’affirmer que "c’est par la
Liturgie, surtout dans le divin sacrifice de l’Eucharistie, que "s’exerce
l’œuvre de notre rédemption" ", ce qui n’exclut pas l’importance
d’autres formes de piété.
56. La dévalorisation
de la Liturgie comporte un certain nombre de conséquences sur un plan théorique
autant que pratique: ainsi, elle conduit inévitablement à obscurcir la vision
chrétienne du mystère de Dieu, qui se penche avec miséricorde vers l’homme
déchu pour l’attirer à Lui par l’incarnation de son Fils et le don de l’Esprit
Saint. Elle a aussi pour effet d’édulcorer le sens de l’histoire du salut et la
perception du rapport entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. De même, elle
conduit à sous-estimer la Parole de Dieu, qui est pourtant la seule Parole qui
sauve, dont se nourrit et à laquelle se réfère sans discontinuité la Liturgie.
Cette dévalorisation a encore pour effet d’atténuer dans l’esprit des fidèles
la conscience de la valeur de l’œuvre accomplie par le Christ, le Fils de Dieu
et le Fils de la Vierge Marie, le seul Sauveur et l’unique Médiateur (cf. 1 Tm
2, 5; Ac 4, 12). Enfin, elle provoque la perte du sensus Ecclesiae chez
les fidèles.
57. L’accent mis
exclusivement sur la piété populaire, qui, selon l’affirmation susmentionnée,
doit se déployer dans l’orbite de la foi chrétienne, peut comporter les effets
négatifs suivants: accélérer le processus de détachement d’une partie des
fidèles par rapport à la révélation chrétienne; inclure de nouveau, d’une
manière abusive ou déséquilibrée, certains éléments de la religiosité cosmique
et naturelle; provoquer l’introduction, dans le culte chrétien, d’un certain
nombre d’éléments ambigus provenant de croyances pré-chrétiennes, ou exprimant
unilatéralement la culture ou la psychologie d’un peuple ou d’une ethnie; créer
l’illusion de pouvoir atteindre la transcendance au moyen d’expériences
néfastes; compromettre le sens authentiquement chrétien du salut, qui est le
don gratuit de Dieu, en proposant, au contraire, un salut qui proviendrait de
la seule conquête de l’homme et serait donc le fruit de ses efforts personnels
(de fait, il ne faut jamais oublier le danger potentiel de la déviation
pélagienne); enfin, accentuer, dans la mentalité des fidèles, le rôle des
médiateurs secondaires, que sont la Bienheureuse Vierge Marie, les Anges, les
Saints et parfois, parmi ces derniers, les principaux protagonistes de
l’histoire nationale, en leur faisant accomplir une fonction qui n’appartient
qu’à l’unique Médiateur, Jésus-Christ.
58. La liturgie et la piété
populaire sont deux expressions authentiques, quoique non équivalentes, du
culte chrétien. De fait, la Constitution sur la sainte Liturgie montre bien
qu’au lieu de vouloir les opposer ou de considérer qu’ils sont deux éléments
interchangeables, il convient plutôt de les harmoniser: "Les pieux exercices
du peuple chrétien [...] doivent être réglés de façon à s’harmoniser avec la
Liturgie, à en découler d’une certaine manière, et à y introduire le peuple
parce que, de sa nature, elle leur est de loin supérieure".
La Liturgie et la piété populaire
sont donc deux expressions cultuelles qui doivent se situer dans une relation
mutuelle et féconde, même si la Liturgie est toujours appelée à constituer un
point de référence permettant de "canaliser avec lucidité et prudence les
désirs ardents de prière et de vie charismatique" qui se manifestent dans
la piété populaire. De son côté, la piété populaire, avec ses valeurs
symboliques et expressives, est en mesure d’aider la Liturgie à réussir son
travail d’inculturation, et elle peut aussi lui procurer des éléments stimulants
en vue d’accroître d’une manière efficace son dynamisme et sa créativité.
L’importance de la formation
59. À la lumière de
ce qui vient d’être exposé, la formation, aussi bien des clercs que des laïcs,
apparaît bien comme le moyen approprié pour résoudre les causes de déséquilibre
ou de tension entre la Liturgie et la piété populaire. En plus de cette
nécessaire formation liturgique, qui est une œuvre de longue haleine, toujours
à redécouvrir et à approfondir, et en complément de cette dernière, une formation
dans le domaine de la piété populaire s’impose dans le but de constituer une
spiritualité harmonieuse et de qualité.
De fait, puisque "la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la
participation à la seule Liturgie", le fait de se limiter exclusivement à
l’éducation liturgique est insuffisante pour assurer correctement la croissance
spirituelle des fidèles dans toutes ses dimensions. Du reste, l’action
liturgique, et en particulier la participation à l’Eucharistie, ne peut
produire de fruit dans une vie marquée par l’absence de toute prière
individuelle, et dépourvue des valeurs qui sont transmises par les formes
traditionnelles de dévotion du peuple chrétien. L’habitude prise à notre époque
de se tourner vers des pratiques "religieuses" en provenance de
l’orient, qui sont adaptées de façons diverses sur les autres continents, est
un indice de la quête spirituelle de nos contemporains, qui touche le sens même
de l’existence, en particulier face à la souffrance et aussi dans un but de
partage. Les générations post-conciliaires - d’une manière variable selon les
pays - n’ont pas fait l’expérience des formes de dévotion que connaissaient
bien les générations précédentes: afin que la vie spirituelle de ces fidèles
puisse s’épanouir d’une manière vraiment personnelle, il est donc important
d’intégrer pleinement, dans la catéchèse et l’éducation, le patrimoine
constitué par la piété populaire, et d’une manière toute spéciale les exercices
spirituels recommandés par le Magistère.
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