Chapitre
II
LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE
DANS LE MAGISTÈRE DE L’ÉGLISE
60. Après avoir
exposé, dans un premier temps, l’attention portée à la piété populaire par le
Magistère du Concile Vatican II, des Pontifes Romains et des Évêques, il a
semblé opportun, dans un deuxième temps, de présenter une synthèse organique
des enseignements de ce même Magistère dans le double but de faciliter
l’élaboration d’orientations doctrinales dans le domaine de la piété populaire,
et de favoriser une action pastorale appropriée.
Les valeurs de la piété
populaire
61. Selon le Magistère, la
piété populaire est une réalité vivante qui se situe dans l’Église, tout en
étant indissociable de l’Église: elle trouve sa source dans la présence
constante et active de l’Esprit Saint qui anime l’Église tout entière; son
point de référence est constitué par le Mystère du Christ Sauveur; sa finalité
est la gloire de Dieu et le salut des hommes; enfin, sa conformation dans
l’histoire est constituée par "la rencontre fructueuse entre l’œuvre
d’évangélisation et la culture". Le Magistère n’a donc pas manqué
d’exprimer maintes fois son estime envers la piété populaire et ses diverses
manifestations; en revanche, il n’a pas hésité à faire connaître sa réprobation
à tous ceux qui l’ignorent, la négligent ou la méprisent, en leur enjoignant
d’adopter envers elle une attitude plus positive qui tienne compte de ses
valeurs. Enfin, le Magistère n’a pas
hésité à présenter la piété populaire comme le "vrai trésor du peuple de
Dieu".
Le grand intérêt manifesté par le Magistère envers la piété populaire est
dû essentiellement aux valeurs que cette dernière incarne à ses yeux.
La piété populaire a un sens presqu’inné du sacré et de la transcendance.
Elle manifeste une soif de Dieu authentique et "un sens aigu des attributs
profonds de Dieu: la paternité, la providence, la présence amoureuse et
constante", la miséricorde.
Les documents du Magistère se font l’écho des attitudes intérieures et des
vertus promues, mises en valeur et entretenues par la piété populaire d’une
manière toute particulière: ainsi, la patience et "la résignation
chrétienne dans les situations irrémédiables", la confiance en Dieu, la
force de supporter les souffrances et de discerner le "sens de la croix
dans la vie quotidienne", le désir sincère de plaire au Seigneur, de
réparer les offenses commises à son encontre, et de faire pénitence, enfin, le
détachement envers les choses matérielles, la solidarité et l’ouverture aux
autres, c’est-à-dire "le sens de l’amitié, de la charité et de l’union
familiale."
62. La piété
populaire se réfère volontiers au mystère du Fils de Dieu qui, par amour pour
les hommes, s’est fait petit enfant et notre frère, en naissant, dans la
pauvreté, d’une Femme elle-même humble et pauvre, et elle évoque aussi avec un
intérêt très vif le Mystère de la Passion et de la Mort du Christ.
La piété populaire offre une large place à l’évocation de l’au-delà, au
désir de communion avec ceux qui demeurent dans le ciel, la bienheureuse Vierge
Marie, les Anges et les Saints, et donc à la prière de suffrages pour les âmes
des défunts.
63. La fusion
harmonieuse entre le message du Christ et la culture d’un peuple, dont les
manifestations de la piété populaire constituent bien souvent une bonne illustration,
est un motif qui suscite l’estime du Magistère à l’égard de celle-ci.
De fait, les manifestations les plus appropriées de la piété populaire
montrent que, d’une part, le message chrétien parvient bien à assimiler les
éléments les plus caractéristiques de la culture d’un peuple, et que, d’autre
part, il réussit à rendre cette même culture perméable au message évangélique
en exerçant une influence bénéfique sur sa conception de la vie, de la liberté,
de la mission et du destin de l’homme.
Ainsi, la transmission des expressions propres à une culture, qui
s’effectue des parents à leurs enfants,et donc d’une génération à une autre,
comporte en même temps la transmission des principes chrétiens. Dans certains
cas, la fusion est tellement étroite que les éléments de la foi chrétienne sont
devenus en même temps des éléments intégrants de l’identité culturelle d’un
peuple. Il en est ainsi, par exemple, de la piété qui s’exprime à l’égard de la
Mère du Seigneur.
64. Le Magistère
souligne encore l’importance de la piété populaire pour la vie et la
conservation de la foi du peuple de Dieu et pour la promotion de nouvelles
initiatives dans le domaine de l’évangélisation.
Au sujet des différents apports
positifs de la piété populaire, il convient de noter, tout d’abord, qu’il n’est
pas possible de ne pas tenir compte de "ces dévotions qui sont pratiquées
en certaines régions par le peuple fidèle avec une ferveur et une pureté
d’intention émouvantes". De même, on peut affirmer que la saine
religiosité populaire, "peut être, grâce à ses racines éminemment
catholiques, une antidote contre les sectes et une garantie de fidélité au
message du salut". La piété populaire montre aussi qu’elle constitue un
instrument providentiel pour la sauvegarde de la foi, dans les régions où les
chrétiens sont dépourvus d’assistance pastorale; de plus, là où
l’évangélisation s’avère insuffisante, "la population exprime en grande
partie sa propre foi en recourant surtout à la piété populaire". Enfin, la
piété populaire constitue un "point de départ" approprié et
irremplaçable "permettant au peuple de parvenir à une foi plus mûre et
plus profonde".
Quelques dangers qui peuvent
faire dévier la piété populaire
65. Le Magistère, qui tient
à mettre en évidence les valeurs propres de la piété populaire, ne cesse,
toutefois, de signaler certains dangers qui peuvent la menacer: ainsi, la
présence insuffisante de certains éléments essentiels de la foi chrétienne,
parmi lesquels la signification de la Résurrection du Christ pour le salut de
l’humanité, le sens de l’appartenance à l’Église et la personne et l’action du
Saint Esprit; la disproportion entre, d’une part, l’attachement envers le culte
des Saints et, d’autre part, l’affirmation de la souveraineté absolue de
Jésus-Christ et de son mystère; le contact direct trop rare avec la Sainte
Écriture; l’éloignement de la vie sacramentelle de l’Église; la tendance à
séparer le culte des obligations de la vie chrétienne; la conception
utilitariste de certaines formes de piété; l’emploi de "signes, de gestes
et de formules, qui, parfois, prennent une importance excessive, jusqu’à la
recherche du spectaculaire"; le risque, dans des cas extrêmes, de
"favoriser la pénétration des sectes et même en arriver à la superstition,
à la magie, au fatalisme ou à l’oppression".
66. En vue de remédier à ces
carences et à ces défauts éventuels de la piété populaire, le Magistère de
notre temps rappelle avec insistance qu’il faut l’"évangéliser", en
établissant un contact fécond entre cette dernière et la parole de l’Évangile.
Cette relation privilégiée contribuera à "la libérer progressivement de
ses défauts, en la purifiant et en la consolidant, et donc en faisant en sorte
que ses éléments ambigus acquièrent une physionomie plus claire dans ses
contenus de foi, d’espérance et de charité".
Toutefois, cette œuvre d’ "évangélisation"
de la piété populaire doit être accomplie en tenant compte des réalités
pastorales; celles-ci devraient inciter ses protagonistes à adopter une
attitude marquée par une grande patience et un sens prudent de la tolérance, en
s’inspirant de la méthodologie suivie par l’Église au cours des siècles face
aux problèmes liés à l’inculturation de la foi chrétienne et de la Liturgie, et
aux questions inhérentes aux dévotions populaires.
Le sujet de la piété populaire
67. En rappelant que
"la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule
Liturgie" et que le chrétien "doit aussi entrer dans sa chambre pour
prier le Père dans le secret", et qu’ainsi, "enseigne l’Apôtre, il
doit prier sans relâche", le Magistère de l’Église rappelle que chaque
chrétien - qu’il soit clerc, religieux ou laïc - est le sujet des diverses
formes de prières, soit quand il prie en privé, sous l’inspiration de l’Esprit
Saint, soit quand il prie de façon communautaire dans des groupes d’origines et
de physionomies diverses.
68. Le Saint-Père
Jean-Paul II a tenu à souligner que la famille est particulièrement concernée
par la piété populaire. De fait, l’Exhortation apostolique Familiaris consortio, après avoir exalté la famille en tant que
sanctuaire domestique de l’Église, affirme que "pour préparer et prolonger
à la maison le culte célébré à l’église, la famille chrétienne recourt à la
prière privée, qui présente une grande variété de formes: cette variété, tout
en témoignant de l’extraordinaire richesse de la prière chrétienne animée par
l’Esprit Saint, répond aux diverses exigences et situations concrètes de celui
qui se tourne vers le Seigneur". Le même document ajoute que "outre
les prières du matin et du soir, sont à conseiller expressément [...]: la
lecture et la méditation de la Parole de Dieu, la préparation aux sacrements,
la dévotion et la consécration au Cœur de Jésus, différentes formes de piété
envers la Vierge Marie, la bénédiction de la table, les pratiques de dévotion
populaire".
69. Les confréries et les
autres pieuses associations sont aussi des sujets importants de la piété
populaire. Outre l’exercice de la charité et l’engagement social, la promotion
du culte chrétien constitue l’une des finalités de ces institutions: il s’agit
du culte envers la Très Sainte Trinité, le Christ et ses mystères, la
bienheureuse Vierge Marie, les Anges, les Saints et les Bienheureux, de même
que les prières pour les âmes des fidèles défunts.
Les confréries disposent souvent,
en plus du calendrier liturgique, d’une sorte de calendrier propre, dans lequel
sont indiqués les fêtes particulières, les offices, les neuvaines, les
septénaires, les triduums qui doivent être célébrés, de même que les jours
pénitentiels qu’il faut observer, et enfin les jours où doivent être organisées
des processions, accomplis certains pèlerinages ou encore réalisées des œuvres
de charité bien déterminées. Les confréries disposent aussi de livres de
dévotions propres, et d’insignes distinctifs, comme des scapulaires, des
médailles, des costumes et des ceintures, et parfois aussi des lieux de culte
et des cimetières particuliers.
L’Église reconnaît les confréries
et leur accorde la personnalité juridique, elle approuve leurs statuts et
considère favorablement leurs finalités et leurs activités cultuelles. Elle
veille toutefois à ce que les confréries soient bien insérées dans la vie de la
paroisse et du diocèse, en se gardant de toute attitude d’opposition ou
d’isolement.
Les pieux exercices
70. Les pieux exercices
constituent une expression typique de la piété populaire. Ils sont très divers par
leur origine historique et leur contenu, par leur langage et leur style, par
leur usage et leurs destinataires. Leur importance a été soulignée par le
Concile Vatican II, qui les a vivement recommandés, tout en prenant le soin de
mentionner les conditions de leur légitimité et de leur validité.
71. La nature du culte
chrétien, ainsi que les caractéristiques qui lui sont propres, exigent que les
pieux exercices soient avant tout conformes à la saine doctrine, ainsi qu’aux
lois et aux normes de l’Église. Ils doivent aussi être en harmonie avec la
sainte Liturgie, tenir compte autant que possible des temps de l’année
liturgique et donc favoriser "une participation consciente active à la
prière commune de l’Église".
72. Les pieux exercices font
partie intégrante du culte chrétien, ce qui explique l’attention constante de
l’Église à leur égard, afin que, par leur entremise, Dieu soit glorifié d’une
manière qui soit digne de Lui, et que l’homme reçoive les fruits spirituels et
l’aide lui permettant de mener une vie chrétienne cohérente.
L’attitude des Pasteurs à l’égard
des exercices spirituels a revêtu divers aspects complémentaires: elle a été
faite d’incitation et d’encouragement, d’orientation et, parfois, de
correction. La vaste gamme des pieux exercices comprend: tout d’abord, les
pieux exercices qui sont célébrés avec l’approbation du Siège Apostolique et
ceux que ce dernier a recommandés tout au long des siècles; puis, les pieux
exercices des Églises particulières "qui sont célébrés sur l’ordre des Évêques,
selon les coutumes ou les livres légitimement approuvés" ; puis, les
autres pieux exercices prévus par le droit particulier ou les coutumes propres
aux familles religieuses ou aux confréries et aux autres pieuses associations
de fidèles; ceux-ci ont souvent reçu l’approbation explicite de l’Église;
enfin, les pieux exercices qui sont célébrés dans le cadre de la vie familiale
ou personnelle.
Certains pieux exercices,
introduits de façon coutumière par la communauté des fidèles, et qui sont approuvés
par le Magistère, jouissent de la concession d’indulgences.
Liturgie et pieux exercices
73. L’enseignement de
l’Église relatif aux rapports entre la Liturgie et les pieux exercices peut
être exprimé d’une manière concise de la façon suivante: d’une part, la
Liturgie étant, par nature, de loin supérieure aux pieux exercices, il est
nécessaire de lui conférer, dans la vie pastorale, "la place primordiale
qui lui revient face aux pieux exercices"; d’autre part, la Liturgie et
les pieux exercices doivent coexister en tenant compte du respect de la
hiérarchie des valeurs et de la nature spécifique de chacune de ces deux
expressions cultuelles.
74. Le respect attentif de
ces principes doit permettre de consentir un réel effort visant à harmoniser,
si possible, les pieux exercices avec les rythmes et les exigences de la
Liturgie; ainsi il sera possible, "sans mêler ou confondre les deux formes
de piété", d’éviter la confusion ou le mélange hybride entre la Liturgie
et les pieux exercices. Le respect de ces mêmes principes doit conduire à ne
pas opposer la Liturgie et les pieux exercices ou, contre l’avis même de
l’Église, à ne pas éliminer ces derniers, ce qui, dans le cas contraire, aurait
pour effet de laisser un vide que, dans la plupart des cas, rien d’autre ne
pourrait combler au grand détriment des fidèles.
Critères généraux pour le
renouveau des pieux exercices
75. Le Siège Apostolique
s’est efforcé d’indiquer les critères théologiques et pastoraux, historiques et
littéraires qui doivent être employés, le cas échéant, en vue de restaurer les
pieux exercices. Il s’est attaché à préciser de quelle manière les pieux
exercices peuvent accentuer leur référence à la Bible et à la Liturgie, dont
ils doivent s’inspirer, et quelle place ils doivent laisser à la dimension
œcuménique. De même le Siège Apostolique a donné des indications visant à
mettre en valeur le noyau essentiel des pieux exercices, identifié grâce à la
recherche historique, tout en tenant compte, dans cette œuvre de restauration,
de certains aspects de la spiritualité contemporaine, des acquis d’une saine
anthropologie et de la culture ainsi que du style expressif du peuple à qui ils
sont destinés, sans pour autant rejeter les éléments traditionnels ancrés dans
les coutumes populaires.
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