CHAPITRE
I
LA VOIX DU SANG DE TON FRÈRE CRIE VERS MOI DU SOL
LES
MENACES ACTUELLES
CONTRE LA VIE HUMAINE CONTRE LA VIE HUMAINE
« Caïn se jeta contre son frère Abel et le tua
» (Gn 4, 8): à la racine de la violence contre la vie
7.
« Dieu n'a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il
a tout créé pour l'être... Oui, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité;
il en a fait une image de sa propre nature. C'est par l'envie du diable que
la mort est entrée dans le monde; ils en font l'expérience, ceux qui lui
appartiennent » (Sg 1, 13-14; 2, 23-24).
L'Évangile de
la vie, proclamé à l'origine avec la création de l'homme à l'image de Dieu en
vue d'un destin de vie pleine et parfaite (cf. Gn 2, 7; Sg 9,
2-3), fut contredit par l'expérience déchirante de la mort qui entre dans le
monde et qui jette l'ombre du non-sens sur toute l'existence de l'homme. La
mort y entre à cause de la jalousie du diable (cf. Gn 3, 1.4-5) et du
péché de nos premiers parents (cf. Gn 2, 17; 3, 17-19). Et elle y entre
de manière violente, à cause du meurtre d'Abel par son frère Caïn: «
Comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua
» (Gn 4, 8).
Ce premier
meurtre est présenté avec une éloquence singulière dans une page paradigmatique
du livre de la Genèse: une page récrite chaque jour dans le livre de l'histoire
des peuples, sans trêve et d'une manière répétée qui est dégradante.
Relisons
ensemble cette page biblique qui, malgré son archaïsme et son extrême
simplicité, se présente comme particulièrement riche d'enseignements.
« Abel
devint pasteur de petit bétail et Caïn cultivait le sol. Le temps passa et il
advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande au Seigneur et
qu'Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur
graisse. Or le Seigneur agréa Abel et son offrande. Mais il n'agréa pas Caïn et
son offrande, et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu. Le Seigneur
dit à Caïn: "Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu?
Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête? Mais si tu n'es pas bien
disposé, le péché n'est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite?
Pourras-tu la dominer?" Cependant Caïn dit à son frère Abel: "Allons
dehors", et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son
frère Abel et le tua.
Le Seigneur
dit à Caïn: "Où est ton frère Abel?" Il répondit: "Je ne sais
pas. Suis-je le gardien de mon frère?" Le Seigneur reprit: "Qu'as-tu
fait! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol! Maintenant, sois
maudit et chassé du sol fertile qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main
le sang de ton frère. Si tu cultives le sol, il ne te donnera plus son produit:
tu seras un errant parcourant la terre". Alors Caïn dit au Seigneur:
"Ma peine est trop lourde à porter. Vois! Tu me bannis aujourd'hui du sol
fertile, je devrai me cacher loin de ta face et je serai un errant parcourant
la terre, mais le premier venu me tuera!" Le Seigneur lui répondit:
"Aussi bien si quelqu'un tue Caïn, on le vengera sept fois", et le
Seigneur mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point.
Caïn se retira de la présence du Seigneur et séjourna au pays de Nod, à
l'orient d'Éden » (Gn 4, 2-16).
8.
Caïn est « très irrité » et il a le visage « abattu » parce que « le Seigneur
agréa Abel et son offrande » (Gn 4, 4). Le texte biblique ne révèle pas
le motif pour lequel Dieu préfère le sacrifice d'Abel à celui de Caïn; mais il
montre clairement que, tout en préférant le don d'Abel, il n'interrompt pas
son dialogue avec Caïn. Il l'avertit en lui rappelant sa liberté face au
mal: l'homme n'est en rien prédestiné au mal. Certes, comme l'était déjà
Adam, il est tenté par la puissance maléfique du péché qui, comme une bête
féroce, est tapi à la porte de son cœur, guettant le moment de se jeter sur sa
proie. Mais Caïn demeure libre face au péché. Il peut et il doit le dominer: «
Il te convoite, mais toi, domine-le! » (Gn 4, 7).
La jalousie
et la colère l'emportent sur l'avertissement du Seigneur, et c'est pourquoi Caïn
se jette sur son frère et le tue. Comme on le lit dans le [link] Catéchisme
de l'Eglise catholique, « l'Ecriture, dans le récit du meurtre
d'Abel par son frère Caïn, révèle, dès les débuts de l'histoire humaine, la
présence dans l'homme de la colère et de la convoitise, conséquences du péché
originel. L'homme est devenu l'ennemi de son semblable ».
Le frère tue
le frère. Comme dans le premier fratricide, dans tout homicide est violée la
parenté « spirituelle » qui réunit les hommes en une seule grande famille,
tous participant du même bien unique fondamental: une égale dignité
personnelle. Il n'est pas rare que soit parallèlement violée la parenté « de
la chair et du sang », par exemple lorsque les menaces contre la vie se
développent dans les rapports entre parents et enfants: c'est le cas de
l'avortement ou bien, dans un contexte familial ou parental plus large, celui
de l'euthanasie favorisée ou provoquée.
A la source de
toute violence contre le prochain, il y a le fait de céder à la « logique »
du Mauvais, c'est-à-dire de celui qui « était homicide dès le commencement
» (Jn 8, 44), comme nous le rappelle l'Apôtre Jean: « Car tel est le
message que vous avez entendu dès le début: nous devons nous aimer les uns les
autres, loin d'imiter Caïn, qui, étant du Mauvais, égorgea son frère » (1 Jn
3, 11-12). Ainsi, le meurtre du frère à l'aube de l'histoire donne un
triste témoignage de la manière dont le mal progresse avec une rapidité
impressionnante: à la révolte de l'homme contre Dieu au paradis terrestre
s'ajoute la lutte mortelle de l'homme contre l'homme.
Après le crime,
Dieu intervient pour venger la victime. Face à Dieu qui l'interroge sur
le sort d'Abel, Caïn, au lieu de se montrer troublé et de demander pardon,
élude la question avec arrogance: « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon
frère? » (Gn 4, 9). « Je ne sais pas »: par le mensonge, Caïn
cherche à couvrir son crime. C'est ainsi que cela s'est souvent passé et que
cela se passe quand les idéologies les plus diverses servent à justifier et à
masquer les crimes les plus atroces perpétrés contre la personne. « Suis-je
le gardien de mon frère? »: Caïn ne veut pas penser à son frère et refuse
d'assumer la responsabilité de tout homme vis-à-vis d'un autre. On pense
spontanément aux tendances actuelles qui font perdre à l'homme sa
responsabilité à l'égard de son semblable: on en a des symptômes, entre autres,
dans la perte de la solidarité à l'égard des membres les plus faibles de la
société - comme les personnes âgées, les malades, les immigrés, les enfants -,
et dans l'indifférence qu'on remarque souvent dans les rapports entre les
peuples même quand il y va de valeurs fondamentales comme la survie, la liberté
et la paix.
9.
Mais Dieu ne peut laisser le crime impuni: du sol sur lequel il a été
versé, le sang de la victime exige que Dieu fasse justice (cf. Gn 37,
26; Is 26, 21; Ez 24, 7-8). De ce texte, l'Eglise a tiré
l'expression de « péchés qui crient vengeance à la face de Dieu » et elle y a
inclus, au premier chef, l'homicide volontaire. Pour les Juifs
comme pour de nombreux peuples de l'Antiquité, le sang est le lieu de la vie;
bien plus, « le sang est la vie » (Dt 12, 23) et la vie, surtout la vie
humaine, n'appartient qu'à Dieu; c'est pourquoi celui qui attente à la vie
de l'homme attente en quelque sorte à Dieu luimême.
Caïn est maudit par Dieu et
aussi par la terre qui lui refusera ses fruits (cf. Gn 4, 11-12). Et il
est puni: il habitera dans la steppe et dans le désert. La violence
homicide change profondément le cadre de vie de l'homme. La terre, qui était le
« jardin d'Eden » (Gn 2, 15), lieu d'abondance, de relations
interpersonnelles sereines et d'amitié avec Dieu, devient le « pays de Nod » (Gn
4, 16), lieu de la « misère », de la solitude et de l'éloignement de Dieu.
Caïn sera « un errant parcourant la terre » (Gn 4, 14): l'incertitude et
l'instabilité l'accompagneront sans cesse.
Toutefois Dieu,
toujours miséricordieux même quand il punit, « mit un signe sur Caïn, afin
que le premier venu ne le frappât point » (Gn 4, 15): il lui donne donc
un signe distinctif, qui a pour but de ne pas le condamner à être rejeté par
les autres hommes mais qui lui permettra d'être protégé et défendu contre ceux
qui voudraient le tuer, même pour venger la mort d'Abel.Meurtrier, il garde sa
dignité personnelle et Dieu lui-même s'en fait le garant. Et c'est
précisément ici que se manifeste le mystère paradoxal de la justice
miséricordieuse de Dieu, ainsi que l'écrit saint Ambroise: « Comme il y
avait eu fratricide, c'est-à-dire le plus grand des crimes, au moment où
s'introduisit le péché, la loi de la miséricorde divine devait immédiatement
être étendue; parce que, si le châtiment avait immédiatement frappé le
coupable, les hommes, quand ils puniraient, n'auraient pas pu se montrer tolérants
ou doux, mais ils auraient immédiatement châtié les coupables. (...) Dieu
repoussa Caïn de sa face et, comme il était rejeté par ses parents, il le
relégua comme dans l'exil d'une habitation séparée, parce qu'il était passé de
la douceur humaine à la cruauté de la bête sauvage. Toutefois, Dieu ne voulut
pas punir le meurtrier par un meurtre, puisqu'il veut amener le pécheur au
repentir plutôt qu'à la mort ».
« Qu'as-tu fait? » (Gn 4, 10): l'éclipse
de la valeur de la vie
10.
Le Seigneur dit à Caïn: « Qu'as-tu fait? Ecoute le sang de ton frère crier vers
moi du sol! » (Gn 4, 10). La voix du sang versé par les hommes ne
cesse pas de crier, de génération en génération, prenant des tonalités et
des accents variés et toujours nouveaux.
La question du
Seigneur « qu'as-tu fait? », à laquelle Caïn ne peut se dérober, est aussi
adressée à l'homme contemporain, pour qu'il prenne conscience de l'étendue et
de la gravité des attentats contre la vie dont l'histoire de l'humanité
continue à être marquée; elle lui est adressée afin qu'il recherche les
multiples causes qui provoquent ces attentats et qui les alimentent, et qu'il
réfléchisse très sérieusement aux conséquences qui en découlent pour
l'existence des personnes et des peuples.
Certaines
menaces proviennent de la nature elle-même, mais elles sont aggravées par
l'incurie coupable et par la négligence des hommes, qui pourraient bien souvent
y porter remède; d'autres, au contraire, sont le fait de situations de violence,
de haine, ou bien d'intérêts divergents, qui poussent des hommes à agresser
d'autres hommes en se livrant à des homicides, à des guerres, à des massacres
ou à des génocides.
Et comment ne
pas évoquer la violence faite à la vie de millions d'êtres humains,
spécialement d'enfants, victimes de la misère, de la malnutrition et de la
famine, à cause d'une distribution injuste des richesses entre les peuples et
entre les classes sociales? ou, avant même qu'elle ne se manifeste dans les
guerres, la violence inhérente au commerce scandaleux des armes qui favorise
l'escalade de tant de conflits armés ensanglantant le monde? ou encore la
propagation de germes de mort qui s'opère par la dégradation inconsidérée des
équilibres écologiques, par la diffusion criminelle de la drogue ou par
l'encouragement donné à des types de comportements sexuels qui, outre le fait
qu'ils sont moralement inacceptables, laissent présager de graves dangers pour
la vie? Il est impossible d'énumérer de manière exhaustive la longue série des
menaces contre la vie humaine, tant sont nombreuses les formes, déclarées ou
insidieuses, qu'elles revêtent en notre temps.
11.
Mais nous entendons concentrer spécialement notre attention sur un autre
genre d'attentats, concernant la vie naissante et la vie à ses derniers
instants, qui présentent des caractéristiques nouvelles par rapport au passé
et qui soulèvent des problèmes d'une particulière gravité: par le fait qu'ils
tendent à perdre, dans la conscience collective, leur caractère de « crime » et
à prendre paradoxalement celui de « droit », au point que l'on prétend à une
véritable et réellereconnaissance légale de la part de l'Etat et, par suite,
à leur mise en œuvre grâce à l'intervention gratuite des personnels de santé
eux-mêmes. Ces attentats frappent la vie humaine dans des situations de
très grande précarité, lorsqu'elle est privée de toute capacité de défense.
Encore plus grave est le fait qu'ils sont, pour une large part, réalisés
précisément à l'intérieur et par l'action de la famille qui, de par sa
constitution, est au contraire appelée à être « sanctuaire de la vie ».
Comment a-t-on
pu en arriver à une telle situation? Il faut prendre en considération de
multiples facteurs. A l'arrière-plan, il y a une crise profonde de la culture
qui engendre le scepticisme sur les fondements mêmes du savoir et de l'éthique,
et qui rend toujours plus difficile la perception claire du sens de l'homme, de
ses droits et de ses devoirs. A cela s'ajoutent les difficultés existentielles
et relationnelles les plus diverses, accentuées par la réalité d'une société
complexe dans laquelle les personnes, les couples et les familles restent
souvent seuls face à leurs problèmes. Il existe même des situations critiques
de pauvreté, d'angoisse ou d'exacerbation, dans lesquelles l'effort harassant
pour survivre, la souffrance à la limite du supportable, les violences subies,
spécialement celles qui atteignent les femmes, rendent exigeants, parfois
jusqu'à l'héroïsme, les choix en faveur de la défense et de la promotion de la
vie.
Tout cela
explique, au moins en partie, que la valeur de la vie puisse connaître
aujourd'hui une sorte d'« éclipse », bien que la conscience ne cesse pas de la
présenter comme sacrée et intangible; on le constate par le fait même que l'on
tend à couvrir certaines fautes contre la vie naissante ou à ses derniers
instants par des expressions empruntées au vocabulaire de la santé, qui
détournent le regard du fait qu'est en jeu le droit à l'existence d'une
personne humaine concrète.
12.
En réalité, si de nombreux et graves aspects de la problématique sociale
actuelle peuvent de quelque manière expliquer le climat d'incertitude morale
diffuse et parfois atténuer chez les individus la responsabilité personnelle,
il n'en est pas moins vrai que nous sommes face à une réalité plus vaste, que
l'on peut considérer comme une véritable structure de péché, caractérisée
par la prépondérance d'une culture contraire à la solidarité, qui se présente
dans de nombreux cas comme une réelle « culture de mort ». Celle-ci est
activement encouragée par de forts courants culturels, économiques et
politiques, porteurs d'une certaine conception utilitariste de la société.
En envisageant
les choses de ce point de vue, on peut, d'une certaine manière, parler d'une guerre
des puissants contre les faibles: la vie qui nécessiterait le plus
d'accueil, d'amour et de soin est jugée inutile, ou considérée comme un poids
insupportable, et elle est donc refusée de multiples façons. Par sa maladie,
par son handicap ou, beaucoup plus simplement, par sa présence même, celui qui
met en cause le bien-être ou les habitudes de vie de ceux qui sont plus
favorisés tend à être considéré comme un ennemi dont il faut se défendre ou
qu'il faut éliminer. Il se déchaîne ainsi une sorte de « conspiration contre
la vie ». Elle ne concerne pas uniquement les personnes dans leurs rapports
individuels, familiaux ou de groupe, mais elle va bien au-delà, jusqu'à
ébranler et déformer, au niveau mondial, les relations entre les peuples et
entre les Etats.
13.
Pour favoriser une pratique plus étendue de l'avortement, on a investi et
on continue à investir des sommes considérables pour la mise au point de
préparations pharmaceutiques qui rendent possible le meurtre du fœtus dans le
sein maternel sans qu'il soit nécessaire de recourir au service du médecin. Sur
ce point, la recherche scientifique elle-même semble presque exclusivement
préoccupée d'obtenir des produits toujours plus simples et plus efficaces
contre la vie et, en même temps, de nature à soustraire l'avortement à toute
forme de contrôle et de responsabilité sociale.
Il est
fréquemment affirmé que la contraception, rendue sûre et accessible à
tous, est le remède le plus efficace contre l'avortement. On accuse aussi
l'Eglise catholique de favoriser de fait l'avortement parce qu'elle continue
obstinément à enseigner l'illicéité morale de la contraception. A bien la
considérer, l'objection se révèle en réalité spécieuse. Il peut se faire, en
effet, que beaucoup de ceux qui recourent aux moyens contraceptifs le fassent
aussi dans l'intention d'éviter ultérieurement la tentation de l'avortement.
Mais les contrevaleurs présentes dans la « mentalité contraceptive » — bien
différentes de l'exercice responsable de la paternité et de la maternité,
réalisé dans le respect de la pleine vérité de l'acte conjugal — sont telles
qu'elles rendent précisément plus forte cette tentation, face à la conception
éventuelle d'une vie non désirée. De fait, la culture qui pousse à l'avortement
est particulièrement développée dans les milieux qui refusent l'enseignement de
l'Eglise sur la contraception. Certes, du point de vue moral, la contraception
et l'avortement sont des maux spécifiquement différents: l'une contredit
la vérité intégrale de l'acte sexuel comme expression propre de l'amour
conjugal, l'autre détruit la vie d'un être humain; la première s'oppose à la
vertu de chasteté conjugale, le second s'oppose à la vertu de justice et viole
directement le précepte divin « tu ne tueras pas ».
Mais, même avec
cette nature et ce poids moral différents, la contraception et l'avortement
sont très souvent étroitement liés, comme des fruits d'une même plante. Il est
vrai qu'il existe même des cas dans lesquels on arrive à la contraception et à
l'avortement lui-même sous la pression de multiples difficultés existentielles,
qui cependant ne peuvent jamais dispenser de l'effort d'observer pleinement la
loi de Dieu. Mais, dans de très nombreux autres cas, ces pratiques s'enracinent
dans une mentalité hédoniste et de déresponsabilisation en ce qui concerne la
sexualité et elles supposent une conception égoïste de la liberté, qui voit
dans la procréation un obstacle à l'épanouissement de la personnalité de
chacun. La vie qui pourrait naître de la relation sexuelle devient ainsi
l'ennemi à éviter absolument, et l'avortement devient l'unique réponse possible
et la solution en cas d'échec de la contraception.
Malheureusement,
l'étroite connexion que l'on rencontre dans les mentalités entre la pratique de
la contraception et celle de l'avortement se manifeste toujours plus; et cela
est aussi confirmé de manière alarmante par la mise au point de préparations
chimiques, de dispositifs intra-utérins et de vaccins qui, distribués avec la
même facilité que les moyens contraceptifs, agissent en réalité comme des
moyens abortifs aux tout premiers stades du développement de la vie du nouvel
individu.
14.
Même les diverses techniques de reproduction artificielle, qui
sembleraient être au service de la vie et qui sont des pratiques comportant
assez souvent cette intention, ouvrent en réalité la porte à de nouveaux
attentats contre la vie. Mis à part le fait qu'elles sont moralement
inacceptables parce qu'elles séparent la procréation du contexte intégralement
humain de l'acte conjugal, ces techniques enregistrent aussi de
hauts pourcentages d'échec, non seulement en ce qui concerne la fécondation,
mais aussi le développement ultérieur de l'embryon, exposé au risque de mort
dans des délais généralement très brefs. En outre, on produit parfois des
embryons en nombre supérieur à ce qui est nécessaire pour l'implantation dans
l'utérus de la femme et ces « embryons surnuméraires », comme on les appelle,
sont ensuite supprimés ou utilisés pour des recherches qui, sous prétexte de
progrès scientifique ou médical, réduisent en réalité la vie humaine à un
simple « matériel biologique » dont on peut librement disposer.
Le diagnostic
prénatal, qui ne soulève pas de difficultés morales s'il est effectué pour
déterminer les soins éventuellement nécessaires à l'enfant non encore né,
devient trop souvent une occasion de proposer et de provoquer l'avortement.
C'est l'avortement eugénique, dont la légitimation dans l'opinion publique naît
d'une mentalité — perçue à tort comme en harmonie avec les exigences «
thérapeutiques » — qui accueille la vie seulement à certaines conditions et qui
refuse la limite, le handicap, l'infirmité.
En poursuivant
la même logique, on en est arrivé à refuser les soins ordinaires les plus
élémentaires, et même l'alimentation, à des enfants nés avec des handicaps ou
des maladies graves. En outre, le scénario actuel devient encore plus
déconcertant en raison des propositions, avancées çà et là, de légitimer dans
la même ligne du droit à l'avortement, même l'infanticide, ce qui fait
revenir ainsi à un stade de barbarie que l'on espérait avoir dépassé pour
toujours.
15.
Des menaces non moins graves pèsent aussi sur les malades incurables et
sur les mourants, dans un contexte social et culturel qui, augmentant la
difficulté d'affronter et de supporter la souffrance, rend plus forte la tentation
de résoudre le problème de la souffrance en l'éliminant à la racine par
l'anticipation de la mort au moment considéré comme le plus opportun.
En faveur de ce
choix, se retrouvent souvent des éléments de nature différente, qui convergent
malheureusement vers cette issue terrible. Chez le sujet malade, le sentiment
d'angoisse, d'exacerbation et même de désespérance, provoqué par l'expérience
d'une douleur intense et prolongée, peut être décisif. Cela met à dure épreuve
les équilibres parfois déjà instables de la vie personnelle et familiale, parce
que, d'une part, le malade risque de se sentir écrasé par sa propre fragilité
malgré l'efficacité toujours plus grande de l'assistance médicale et sociale;
d'autre part, parce que, chez les personnes qui lui sont directement liées,
cela peut créer un sentiment de pitié bien concevable même s'il est mal
compris. Tout cela est aggravé par une culture ambiante qui ne reconnaît dans
la souffrance aucune signification ni aucune valeur, la considérant au contraire
comme le mal par excellence à éliminer à tout prix; cela se rencontre
spécialement dans les cas où aucun point de vue religieux ne peut aider à
déchiffrer positivement le mystère de la souffrance.
Mais, dans
l'ensemble du contexte culturel, ne manque pas non plus de peser une sorte
d'attitude prométhéenne de l'homme qui croit pouvoir ainsi s'ériger en maître
de la vie et de la mort, parce qu'il en décide, tandis qu'en réalité il est
vaincu et écrasé par une mort irrémédiablement fermée à toute perspective de
sens et à toute espérance. Nous trouvons une tragique expression de tout cela
dans l'expansion de l'euthanasie, masquée et insidieuse, ou effectuée
ouvertement et même légalisée. Mise à part une prétendue pitié face à la
souffrance du malade, l'euthanasie est parfois justifiée par un motif de nature
utilitaire, consistant à éviter des dépenses improductives trop lourdes pour la
société. On envisage ainsi de supprimer des nouveaux-nés malformés, des
personnes gravement handicapées ou incapables, des vieillards, surtout s'ils ne
sont pas autonomes, et des malades en phase terminale. Il ne nous est pas
permis de nous taire face à d'autres formes d'euthanasie plus sournoises, mais
non moins graves et réelles. Celles-ci pourraient se présenter, par exemple, si,
pour obtenir davantage d'organes à transplanter, on procédait à l'extraction de
ces organes sans respecter les critères objectifs appropriés pour vérifier la
mort du donneur.
16.
Fréquemment, des menaces et des attentats contre la vie sont associés à un
autre phénomène actuel, le phénomène démographique. Il se
présente de manière différente dans les diverses parties du monde: dans les
pays riches et développés, on enregistre une diminution et un effondrement
préoccupants des naissances; à l'inverse, les pays pauvres connaissent en
général un taux élevé de croissance de la population, difficilement supportable
dans un contexte de faible développement économique et social, ou même de grave
sous-développement. Face à la surpopulation des pays pauvres, il manque, au
niveau international, des interventions globales — des politiques familiales et
sociales sérieuses, des programmes de développement culturel ainsi que de
production et de distribution justes des ressources —, alors que l'on continue
à mettre en œuvre des politiques anti-natalistes.
La
contraception, la stérilisation et l'avortement doivent évidemment être comptés
parmi les causes qui contribuent à provoquer les situations de forte
dénatalité. On peut facilement être tenté de recourir à ces méthodes et aux
attentats contre la vie dans les situations d'« explosion démographique ».
L'antique
pharaon, ressentant comme angoissantes la présence et la multiplication des
fils d'Israël, les soumit à toutes les formes d'oppression et il ordonna de
faire mourir tout enfant de sexe masculin né des femmes des Hébreux (cf. Ex 1,
7-22). De nombreux puissants de la terre se comportent aujourd'hui de la même
manière. Eux aussi ressentent comme angoissant le développement démographique
en cours et ils craignent que les peuples les plus prolifiques et les plus
pauvres représentent une menace pour le bien-être et pour la tranquillité de
leurs pays. En conséquence, au lieu de vouloir affronter et résoudre ces graves
problèmes dans le respect de la dignité des personnes et des familles, ainsi
que du droit inviolable de tout homme à la vie, ils préfèrent promouvoir et
imposer par tous les moyens une planification massive des naissances. Les aides
économiques elles-mêmes, qu'ils seraient disposés à donner, sont injustement
conditionnées par l'acceptation d'une politique anti-nataliste.
17.
L'humanité contemporaine nous offre un spectacle vraiment alarmant lorsque nous
considérons non seulement les différents secteurs dans lesquels se développent
les attentats contre la vie, mais aussi leur forte proportion numérique, ainsi
que le puissant soutien qui leur est apporté par un large consensus social, par
une fréquente reconnaissance légale, par la participation d'une partie du
personnel de santé.
Comme je l'ai
dit avec force à Denver, à l'occasion de la VIIIe Journée mondiale de la
Jeunesse, « les menaces contre la vie ne faiblissent pas avec le temps. Au
contraire, elles prennent des dimensions énormes. Ce ne sont pas seulement des
menaces venues de l'extérieur, des forces de la nature ou des "Caïn"
qui assassinent des "Abel"; non, ce sont des menaces programmées
de manière scientifique et systématique. Le vingtième siècle aura été une
époque d'attaques massives contre la vie, une interminable série de guerres et
un massacre permanent de vies humaines innocentes. Les faux prophètes et les
faux maîtres ont connu le plus grand succès ». Au-delà des
intentions, qui peuvent être variées et devenir convaincantes au nom même de la
solidarité, nous sommes en réalité face à ce qui est objectivement une « conjuration
contre la vie », dans laquelle on voit aussi impliquées des Institutions
internationales, attachées à encourager et à programmer de véritables campagnes
pour diffuser la contraception, la stérilisation et l'avortement. Enfin, on ne
peut nier que les médias sont souvent complices de cette conjuration, en
répandant dans l'opinion publique un état d'esprit qui présente le recours à la
contraception, à la stérilisation, à l'avortement et même à l'euthanasie comme
un signe de progrès et une conquête de la liberté, tandis qu'il dépeint comme
des ennemis de la liberté et du progrès les positions inconditionnelles en
faveur de la vie.
« Suis-je le gardien de mon frère? » (Gn 4,
9): une conception pervertie de la liberté
18.
Le panorama que l'on a décrit demande à être connu non seulement du point de
vue des phénomènes de mort qui le caractérisent, mais encore du point de vue
des causes multiples qui le déterminent. La question du Seigneur «
qu'as-tu fait? » (Gn 4, 10) semble être comme un appel adressé à Caïn
pour qu'il dépasse la matérialité de son geste homicide afin d'en saisir toute
la gravité au niveau des motivations qui en sont à l'origine et des conséquences
qui en découlent.
Les choix
contre la vie sont parfois suggérés par des situations difficiles ou même
dramatiques de souffrance profonde, de solitude, d'impossibilité d'espérer une
amélioration économique, de dépression et d'angoisse pour l'avenir. De telles
circonstances peuvent atténuer, même considérablement, la responsabilité
personnelle et la culpabilité qui en résulte chez ceux qui accomplissent ces
choix en eux-mêmes criminels. Cependant le problème va aujourd'hui bien au-delà
de la reconnaissance, il est vrai nécessaire, de ces situations personnelles.
Le problème se pose aussi sur les plans culturel, social et politique, et c'est
là qu'apparaît son aspect le plus subversif et le plus troublant, en raison de
la tendance, toujours plus largement admise, à interpréter les crimes en
question contre la vie comme des expressions légitimes de la liberté
individuelle, que l'on devrait reconnaître et défendre comme de véritables
droits.
On en arrive
ainsi à un tournant aux conséquences tragiques dans un long processus
historique qui, après la découverte de l'idée des « droits humains » — comme
droits innés de toute personne, antérieurs à toute constitution et à toute
législation des Etats —, se trouve aujourd'hui devant une contradiction
surprenante: en un temps où l'on proclame solennellement les droits
inviolables de la personne et où l'on affirme publiquement la valeur de la vie,
le droit à la vie lui-même est pratiquement dénié et violé, spécialement à ces
moments les plus significatifs de l'existence que sont la naissance et la mort.
D'une part, les
différentes déclarations des droits de l'homme et les nombreuses initiatives
qui s'en inspirent montrent, dans le monde entier, la progression d'un sens
moral plus disposé à reconnaître la valeur et la dignité de tout être humain en
tant que tel, sans aucune distinction de race, de nationalité, de religion,
d'opinion politique ou de classe sociale.
D'autre part,
dans les faits, ces nobles proclamations se voient malheureusement opposer leur
tragique négation. C'est d'autant plus déconcertant, et même scandaleux, que
cela se produit justement dans une société qui fait de l'affirmation et de la
protection des droits humains son principal objectif et en même temps sa
fierté. Comment accorder ces affirmations de principe répétées avec la
multiplication continuelle et la légitimation fréquente des attentats contre la
vie humaine? Comment concilier ces déclarations avec le rejet du plus faible,
du plus démuni, du vieillard, de celui qui vient d'être conçu? Ces attentats
s'orientent dans une direction exactement opposée au respect de la vie, et ils
représentent une menace directe envers toute la culture des droits de
l'homme. À la limite, c'est une menace capable de mettre en danger le sens
même de la convivialité démocratique: au lieu d'être des sociétés de « vie
en commun », nos cités risquent de devenir des sociétés d'exclus, de
marginaux, de bannis et d'éliminés. Et, si l'on élargit le regard à un horizon
planétaire, comment ne pas penser que la proclamation même des droits des
personnes et des peuples, telle qu'elle est faite dans de hautes assemblées
internationales, n'est qu'un exercice rhétorique stérile tant que n'est pas
démasqué l'égoïsme des pays riches qui refusent aux pays pauvres l'accès au
développement ou le subordonnent à des interdictions insensées de procréer,
opposant ainsi le développement à l'homme? Ne faut-il pas remettre en cause les
modèles économiques adoptés fréquemment par les Etats, notamment conditionnés
par des pressions de caractère international qui provoquent et entretiennent
des situations d'injustice et de violence dans lesquelles la vie humaine de
populations entières est avilie et opprimée?
19.
Où se trouvent les racines d'une contradiction si paradoxale?
Nous pouvons
les constater à partir d'une évaluation globale d'ordre culturel et moral, en
commençant par la mentalité qui, exacerbant et même dénaturant le concept de
subjectivité, ne reconnaît comme seul sujet de droits que l'être qui
présente une autonomie complète ou au moins à son commencement et qui échappe à
une condition de totale dépendance des autres. Mais comment concilier cette
manière de voir avec la proclamation que l'homme est un être « indisponible
»? La théorie des droits humains est précisément fondée sur la prise en
considération du fait que l'homme, à la différence des animaux et des choses,
ne peut être soumis à la domination de personne. Il faut encore évoquer la
logique qui tend à identifier la dignité personnelle avec la capacité de
communication verbale explicite et, en tout cas, dont on fait l'expérience.
Il est clair qu'avec de tels présupposés il n'y pas de place dans le monde pour
l'être qui, comme celui qui doit naître ou celui qui va mourir, est un sujet de
faible constitution, qui semble totalement à la merci d'autres personnes,
radicalement dépendant d'elles, et qui ne peut communiquer que par le langage
muet d'une profonde symbiose de nature affective. C'est donc la force qui
devient le critère de choix et d'action dans les rapports interpersonnels et
dans la vie sociale. Mais c'est l'exact contraire de ce que, historiquement,
l'Etat de droit a voulu proclamer, en se présentant comme la communauté dans
laquelle la « force de la raison » se substitue aux « raisons de la force ».
Sur un autre
plan, les racines de la contradiction qui apparaît entre l'affirmation
solennelle des droits de l'homme et leur négation tragique dans la pratique se
trouvent dans une conception de la liberté qui exalte de manière absolue
l'individu et ne le prépare pas à la solidarité, à l'accueil sans réserve ni au
service du prochain. S'il est vrai que, parfois, la suppression de la vie
naissante ou de la vie à son terme est aussi tributaire d'un sens mal compris
de l'altruisme ou de la pitié, on ne peut nier que cette culture de mort, dans
son ensemble, révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui
finit par être la liberté des « plus forts » s'exerçant contre les faibles près
de succomber.
C'est dans ce
sens que l'on peut interpréter la réponse de Caïn à la question du Seigneur «
où est ton frère Abel? »: « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère?
» (Gn 4, 9). Oui, tout homme est « le gardien de son frère », parce que
Dieu confie l'homme à l'homme. Et c'est parce qu'il veut confier ainsi l'homme
à l'homme que Dieu donne à tout homme la liberté, qui comporte une dimension
relationnelle essentielle. C'est un grand don du Créateur, car la liberté
est mise au service de la personne et de son accomplissement par le don
d'elle-même et l'accueil de l'autre; au contraire, lorsque sa dimension
individualiste est absolutisée, elle est vidée de son sens premier, sa vocation
et sa dignité mêmes sont démenties.
Il est un autre
aspect encore plus profond à souligner: la liberté se renie elle-même, elle se
détruit et se prépare à l'élimination de l'autre quand elle ne reconnaît plus
et ne respecte plus son lien constitutif avec la vérité. Chaque fois que
la liberté, voulant s'émanciper de toute tradition et de toute autorité, qu'elle
se ferme même aux évidences premières d'une vérité objective et commune,
fondement de la vie personnelle et sociale, la personne finit par prendre pour
unique et indiscutable critère de ses propres choix, non plus la vérité sur le
bien et le mal, mais seulement son opinion subjective et changeante ou même ses
intérêts égoïstes et ses caprices.
20.
Avec cette conception de la liberté, la vie en société est profondément
altérée. Si l'accomplissement du moi est compris en termes d'autonomie
absolue, on arrive inévitablement à la négation de l'autre, ressenti comme un
ennemi dont il faut se défendre. La société devient ainsi un ensemble
d'individus placés les uns à côté des autres, mais sans liens réciproques:
chacun veut s'affirmer indépendamment de l'autre, ou plutôt veut faire
prévaloir ses propres intérêts. Cependant, en face d'intérêts comparables de
l'autre, on doit se résoudre à chercher une sorte de compromis si l'on veut que
le maximum possible de liberté soit garanti à chacun dans la société. Ainsi
disparaît toute référence à des valeurs communes et à une vérité absolue pour
tous: la vie sociale s'aventure dans les sables mouvants d'un relativisme
absolu. Alors, tout est matière à convention, tout est négociable, même
le premier des droits fondamentaux, le droit à la vie.
De fait, c'est
ce qui se produit aussi dans le cadre politique proprement dit de l'Etat: le
droit à la vie originel et inaliénable est discuté ou dénié en se fondant sur
un vote parlementaire ou sur la volonté d'une partie — qui peut même être la
majorité — de la population. C'est le résultat néfaste d'un relativisme qui
règne sans rencontrer d'opposition: le « droit » cesse d'en être un parce qu'il
n'est plus fermement fondé sur la dignité inviolable de la personne mais qu'on
le fait dépendre de la volonté du plus fort. Ainsi la démocratie, en dépit de
ses principes, s'achemine vers un totalitarisme caractérisé. L'Etat n'est plus
la « maison commune » où tous peuvent vivre selon les principes de l'égalité
fondamentale, mais il se transforme en Etat tyran qui prétend pouvoir
disposer de la vie des plus faibles et des êtres sans défense, depuis l'enfant
non encore né jusqu'au vieillard, au nom d'une utilité publique qui n'est rien
d'autre, en réalité, que l'intérêt de quelques-uns.
Tout semble se
passer dans le plus ferme respect de la légalité, au moins lorsque les lois qui
permettent l'avortement ou l'euthanasie sont votées selon les règles
prétendument démocratiques. En réalité, nous ne sommes qu'en face d'une tragique
apparence de légalité et l'idéal démocratique, qui n'est tel que s'il reconnaît
et protège la dignité de toute personne humaine, est trahi dans ses
fondements mêmes: « Comment peut-on parler encore de la dignité de toute
personne humaine lorsqu'on se permet de tuer les plus faibles et les plus
innocentes? Au nom de quelle justice pratique-t-on la plus injuste des
discriminations entre les personnes en déclarant que certaines d'entre elles
sont dignes d'être défendues tandis qu'à d'autres est déniée cette dignité? ».
Quand on constate de telles manières de faire, s'amorcent déjà les
processus qui conduisent à la dissolution d'une convivialité humaine
authentique et à la désagrégation de la réalité même de l'Etat.
Revendiquer le
droit à l'avortement, à l'infanticide, à l'euthanasie, et le reconnaître
légalement, cela revient à attribuer à la liberté humaine un sens pervers et
injuste, celui d'un pouvoir absolu sur les autres et contre les autres. Mais
c'est la mort de la vraie liberté: « En vérité, en vérité, je vous le dis,
quiconque commet le péché est esclave du péché » (Jn 8, 34).
« Je devrai me cacher loin de ta face » (Gn
4, 14): l'éclipse du sens de Dieu et du sens de l'homme
21.
Quand on recherche les racines les plus profondes du combat entre la « culture
de vie » et la « culture de mort », on ne peut s'arrêter à la conception
pervertie de la liberté que l'on vient d'évoquer. Il faut arriver au cœur du
drame vécu par l'homme contemporain: l'éclipse du sens de Dieu et du sens de
l'homme, caractéristique du contexte social et culturel dominé par le
sécularisme qui, avec ses prolongements tentaculaires, va jusqu'à mettre
parfois à l'épreuve les communautés chrétiennes elles-mêmes. Ceux qui se laissent
gagner par la contagion de cet état d'esprit entrent facilement dans le
tourbillon d'un terrible cercle vicieux: en perdant le sens de Dieu, on tend
à perdre aussi le sens de l'homme, de sa dignité et de sa vie; et, à son
tour, la violation systématique de la loi morale, spécialement en matière grave
de respect de la vie humaine et de sa dignité, produit une sorte
d'obscurcissement progressif de la capacité de percevoir la présence vivifiante
et salvatrice de Dieu.
Une fois
encore, nous pouvons nous inspirer du récit du meurtre d'Abel par son frère.
Après la malédiction que Dieu lui a infligée, Caïn s'adresse au Seigneur en ces
termes: « Ma peine est trop lourde à porter. Vois! Tu me bannis aujourd'hui du
sol fertile, je devrai me cacher loin de ta face et je serai un errant
parcourant la terre; mais le premier venu me tuera! » (Gn 4, 13-14).
Caïn considère que son péché ne pourra pas être pardonné par le Seigneur et que
son destin inéluctable sera de devoir « se cacher loin de sa face ». Si Caïn
parvient à confesser que sa faute est « trop grande », c'est parce qu'il a
conscience de se trouver confronté à Dieu et à son juste jugement. En réalité,
l'homme ne peut reconnaître son péché et en saisir toute la gravité que devant
le Seigneur. C'est aussi l'expérience de David qui, après « avoir fait le mal
devant le Seigneur », réprimandé par le prophète Nathan (cf. 2 S 11-12),
s'écrie: « Mon péché, moi, je le connais, ma faute est devant moi sans relâche;
contre toi, toi seul, j'ai péché, ce qui est coupable à tes yeux, je l'ai fait
» (Ps 51 50, 5-6).
22.
C'est pourquoi, lorsque disparaît le sens de Dieu, le sens de l'homme se trouve
également menacé et vicié, ainsi que le Concile Vatican II le déclare sous une
forme lapidaire: « La créature sans son Créateur s'évanouit... Et même, la
créature elle-même est entourée d'opacité, si Dieu est oublié ».
L'homme ne parvient plus à se saisir comme « mystérieusement différent » des
autres créatures terrestres; il se considère comme l'un des nombreux êtres
vivants, comme un organisme qui, tout au plus, a atteint un stade de perfection
très élevé. Enfermé dans l'horizon étroit de sa réalité physique, il devient en
quelque sorte « une chose », et il ne saisit plus le caractère « transcendant »
de son « existence en tant qu'homme ». Il ne considère plus la vie comme un
magnifique don de Dieu, une réalité « sacrée » confiée à sa responsabilité et,
par conséquent, à sa protection aimante, à sa « vénération ». Elle devient tout
simplement « une chose » qu'il revendique comme sa propriété exclusive, qu'il
peut totalement dominer et manipuler.
Ainsi, devant
la vie qui naît et la vie qui meurt, il n'est plus capable de se laisser
interroger sur le sens authentique de son existence ni d'en assumer dans une
véritable liberté les moments cruciaux. Il ne se soucie que du « faire » et,
recourant à toutes les techniques possibles, il fait de grands efforts pour
programmer, contrôler et dominer la naissance et la mort. Ces réalités,
expériences originaires qui demandent à être « vécues », deviennent des choses
que l'on prétend simplement « posséder » ou « refuser ».
Du reste,
lorsque la référence à Dieu est exclue, il n'est pas surprenant que le sens de
toutes les choses en soit profondément altéré, et que la nature même, n'étant
plus « mater », soit réduite à un « matériau » ouvert à toutes les
manipulations. Il semble que l'on soit conduit dans cette direction par une
certaine rationalité technico-scientifique, prédominante dans la culture
contemporaine, qui nie l'idée même que l'on doive reconnaître une vérité de la
création ou que l'on doive respecter un dessein de Dieu sur la vie. Et cela
n'est pas moins vrai quand l'angoisse devant les conséquences de cette «
liberté sans loi » amène certains à la position inverse d'une « loi sans
liberté », ainsi que cela arrive par exemple dans des idéologies qui contestent
la légitimité de toute intervention sur la nature, presque en vertu de sa «
divinisation », ce qui, une fois encore, méconnaît sa dépendance par rapport au
dessein du Créateur.
En réalité,
vivant « comme si Dieu n'existait pas », l'homme perd non seulement le sens du
mystère de Dieu, mais encore celui du monde et celui du mystère de son être
même.
23.
L'éclipse du sens de Dieu et de l'homme conduit inévitablement au matérialisme
pratique qui fait se répandre l'individualisme, l'utilitarisme et
l'hédonisme. Là encore, on constate la valeur permanente de ce qu'écrit
l'Apôtre: « Comme ils n'ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu,
Dieu les a livrés à leur esprit sans jugement, pour faire ce qui ne convient
pas » (Rm 1, 28). C'est ainsi que les valeurs de l'être sont
remplacées par celles de l'avoir. La seule fin qui compte est la
recherche du bien-être matériel personnel. La prétendue « qualité de la vie »
se comprend essentiellement ou exclusivement comme l'efficacité économique, la
consommation désordonnée, la beauté et la jouissance de la vie physique, en
oubliant les dimensions les plus profondes de l'existence, d'ordre relationnel,
spirituel et religieux.
Dans un
contexte analogue, la souffrance, poids qui pèse inévitablement sur
l'existence humaine mais aussi possibilité de croissance personnelle, est «
censurée », rejetée comme inutile et même combattue comme un mal à éviter
toujours et à n'importe quel prix. Lorsqu'on ne peut pas la surmonter et que
disparaît la perspective du bienêtre, au moins pour l'avenir, alors il semble
que la vie ait perdu tout son sens et la tentation grandit en l'homme de
revendiquer le droit de la supprimer.
Toujours dans
le même contexte culturel, le corps n'est plus perçu comme une réalité
spécifiquement personnelle, signe et lieu de la relation avec les autres, avec
Dieu et avec le monde. Il est réduit à sa pure matérialité, il n'est rien d'autre
qu'un ensemble d'organes, de fonctions et d'énergies à employer suivant les
seuls critères du plaisir et de l'efficacité. En conséquence, la sexualité, elle
aussi, est dépersonnalisée et exploitée: au lieu d'être signe, lieu et langage
de l'amour, c'est-à-dire du don de soi et de l'accueil de l'autre dans toute la
richesse de la personne, elle devient toujours davantage occasion et instrument
d'affirmation du moi et de satisfaction égoïste des désirs et des instincts.
C'est ainsi qu'est déformé et altéré le contenu originaire de la sexualité
humaine; les deux significations, union et procréation, inhérentes à la nature
même de l'acte conjugal sont artificiellement disjointes; de cette manière, on
fausse l'union et l'on soumet la fécondité à l'arbitraire de l'homme et de la
femme. La procréation devient alors l'« ennemi » à éviter dans
l'exercice de la sexualité: on ne l'accepte que dans la mesure où elle
correspond au désir de la personne ou même à sa volonté d'avoir un enfant « à
tout prix » et non pas, au contraire, parce qu'elle traduit l'accueil sans
réserve de l'autre et donc l'ouverture à la richesse de vie dont l'enfant est
porteur.
Dans la
perspective matérialiste décrite jusqu'ici, les relations interpersonnelles
se trouvent gravement appauvries. Les premiers à en souffrir sont la femme,
l'enfant, le malade ou la personne qui souffre, le vieillard. Le vrai critère
de la dignité personnelle — celui du respect, de la gratuité et du service —
est remplacé par le critère de l'efficacité, de la fonctionnalité et de
l'utilité: l'autre est apprécié, non pas pour ce qu'il « est », mais pour ce
qu'il « a », ce qu'il « fait » et ce qu'il « rend ». Le plus fort l'emporte sur
le plus faible.
24.
C'est au plus intime de la conscience morale que s'accomplit l'éclipse
du sens de Dieu et du sens de l'homme, avec toutes ses nombreuses et funestes
conséquences sur la vie. C'est avant tout la conscience de chaque personne qui
est en cause, car dans son unité intérieure et avec son caractère unique, elle
se trouve seule face à Dieu. Mais, en un sens, la « conscience
morale » de la société est également en cause: elle est en quelque sorte
responsable, non seulement parce qu'elle tolère ou favorise des comportements
contraires à la vie, mais aussi parce qu'elle alimente la « culture de mort »,
allant jusqu'à créer et affermir de véritables « structures de péché » contre
la vie. La conscience morale, individuelle et sociale, est aujourd'hui exposée,
ne serait-ce qu'à cause de l'influence envahissante de nombreux moyens de
communication sociale, à un danger très grave et mortel, celui de la
confusion entre le bien et le mal en ce qui concerne justement le droit
fondamental à la vie. Une grande partie de la société actuelle se montre
tristement semblable à l'humanité que Paul décrit dans la Lettre aux Romains.
Elle est faite d'« hommes qui tiennent la vérité captive dans l'injustice » (1,
18): ayant renié Dieu et croyant pouvoir construire sans lui la cité terrestre,
« ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements », de sorte que « leur cœur
inintelligent s'est enténébré » (1, 21); « dans leur prétention à la sagesse,
ils sont devenus fous » (1, 22), ils sont devenus les auteurs d'actions dignes
de mort et, « non seulement ils les font, mais ils approuvent encore ceux qui
les commettent » (1, 32). Quand la conscience, cet œil lumineux de l'âme (cf. Mt
6, 22-23), appelle « bien le mal et mal le bien » (Is 5, 20), elle
prend le chemin de la dégénérescence la plus inquiétante et de la cécité morale
la plus ténébreuse.
Cependant,
toutes les influences et les efforts pour imposer le silence n'arrivent pas à
faire taire la voix du Seigneur qui retentit dans la conscience de tout homme;
car c'est toujours à partir de ce sanctuaire intime de la conscience que l'on
peut reprendre un nouveau cheminement d'amour, d'accueil et de service de la
vie humaine.
« Vous vous êtes approchés d'un sang
purificateur » (cf. He 12, 22. 24): signes d'espérance et appel à
l'engagement
25.
« Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol! » (Gn 4, 10). Il
n'y a pas que le sang d'Abel, le premier innocent mis à mort, qui crie vers
Dieu, source et défenseur de la vie. Le sang de tout autre homme mis à mort
depuis Abel est aussi une voix qui s'élève vers le Seigneur. D'une manière
absolument unique, crie vers Dieu la voix du sang du Christ, dont Abel
est dans son innocence une figure prophétique, ainsi que nous le rappelle l'auteur
de la Lettre aux Hébreux: « Mais vous vous êtes approchés de la montagne de
Sion et de la cité du Dieu vivant..., du Médiateur d'une Alliance nouvelle, et
d'un sang purificateur plus éloquent que celui d'Abel » (12, 22. 24).
C'est le
sang purificateur. Le sang des sacrifices de l'Ancienne Alliance en avait
été le signe symbolique et l'anticipation: le sang des sacrifices par lesquels
Dieu montrait sa volonté de communiquer sa vie aux hommes, en les purifiant et
en les consacrant (cf. Ex 24, 8; Lv 17, 11). Tout cela
s'accomplit et se manifeste désormais dans le Christ: son sang est celui de
l'aspersion qui rachète, purifie et sauve; c'est le sang du Médiateur de la
Nouvelle Alliance, « répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Mt
26, 28). Ce sang, qui coule du côté transpercé du Christ en croix (cf. Jn
19, 34), est « plus éloquent » que celui d'Abel; celui-ci, en effet,
exprime et demande une « justice » plus profonde, mais il implore surtout la
miséricorde, il devient intercesseur auprès du Père pour les frères
(cf. He 7, 25), il est source de rédemption parfaite et don de vie
nouvelle.
Le sang du
Christ, qui révèle la grandeur de l'amour du Père,manifeste que l'homme est
précieux aux yeux de Dieu et que la valeur de sa vie est inestimable. L'Apôtre
Pierre nous le rappelle: « Sachez que ce n'est par rien de corruptible, argent
ou or, que vous avez été affranchis de la vaine conduite héritée de vos pères,
mais par un sang précieux, comme d'un agneau sans reproche et sans tache, le
Christ » (1 P 1, 18-19). C'est en contemplant le sang précieux du
Christ, signe du don qu'il fait par amour (cf. Jn 13, 1), que le croyant
apprend à reconnaître et à apprécier la dignité quasi divine de tout homme; il
peut s'écrier, dans une admiration et une gratitude toujours nouvelles: «
Quelle valeur doit avoir l'homme aux yeux du Créateur s'il a mérité d'avoir un
tel et un si grand Rédempteur (Exultet de la nuit pascale), si Dieu a
donné son Fils afin que lui, l'homme, ne se perde pas, mais qu'il ait la vie
éternelle (cf. Jn 3, 16)! ».
De plus, le
sang du Christ révèle à l'homme que sa grandeur, et donc sa vocation, est le don
total de lui-même. Parce qu'il est versé comme don de vie, le sang de Jésus
n'est plus un signe de mort, de séparation définitive d'avec les frères, mais
le moyen d'une communion qui est richesse de vie pour tous. Dans le sacrement
de l'Eucharistie, celui qui boit ce sang et demeure en Jésus (cf. Jn 6,
56) est entraîné dans le dynamisme de son amour et du don de sa vie, afin de
porter à sa plénitude la vocation première à l'amour qui est celle de tout
homme (cf. Gn 1, 27; 2, 18-24).
Dans le sang du
Christ, tous les hommes puisent aussi la force de s'engager en faveur de la
vie. Ce sang est justement la raison la plus forte d'espérer et même le
fondement de la certitude absolue que, selon le plan de Dieu, la vie remportera
la victoire. « De mort, il n'y en aura plus », s'écrie la voix puissante
qui vient du trône de Dieu dans la Jérusalem céleste (Ap 21, 4). Et
saint Paul nous assure que la victoire présente sur le péché est le signe et
l'anticipation de la victoire définitive sur la mort, quand « s'accomplira la
parole qui est écrite: La mort a été engloutie dans la victoire. Où est-elle, ô
mort, ta victoire? Où est-il, ô mort, ton aiguillon? » (1 Co 15, 54-55).
26.
En réalité, on perçoit des signes annonciateurs de cette victoire dans nos
sociétés et dans nos cultures, bien qu'elles soient fortement marquées par la «
culture de mort ». On dresserait donc un tableau incomplet, qui pourrait
conduire à un découragement stérile, si l'on ne joignait pas à la dénonciation
des menaces contre la vie un aperçu des signes positifs efficaces dans
la situation actuelle de l'humanité.
Malheureusement,
ces signes positifs apparaissent difficilement et ils sont mal reconnus, sans
doute parce qu'ils ne sont pas l'objet d'une attention suffisante de la part
des moyens de communication sociale. Mais beaucoup d'initiatives pour aider et
soutenir les personnes les plus faibles et sans défense ont été prises et
continuent à l'être, dans la communauté chrétienne et dans la société civile,
aux niveaux local, national et international, par des personnes, des groupes,
des mouvements et diverses organisations.
Il y a de
nombreux époux qui savent prendre généreusement la responsabilité
d'accueillir des enfants comme « le don le plus excellent du mariage ».
Et il ne manque pas de familles qui, au-delà de leur service
quotidien de la vie, savent s'ouvrir à l'accueil d'enfants abandonnés, de
jeunes en difficulté, de personnes handicapées, de personnes âgées restées
seules. Bien des centres d'aide à la vie, ou des institutions analogues,
sont animés par des personnes et des groupes qui, au prix d'un dévouement et de
sacrifices admirables, apportent un soutien moral et matériel à des mères en
difficulté, tentées de recourir à l'avortement. On crée et on développe aussi
des groupes de bénévoles qui s'engagent à donner l'hospitalité à ceux
qui n'ont pas de famille, qui sont dans des conditions particulièrement
pénibles ou qui ont besoin de retrouver un milieu éducatif les aidant à
surmonter des habitudes nuisibles et à revenir à un vrai sens de la vie.
La médecine,
servie avec beaucoup d'ardeur par les chercheurs et les membres des
professions médicales, poursuit ses efforts pour trouver des moyens toujours
plus efficaces: on obtient aujourd'hui des résultats autrefois impensables et
qui ouvrent des perspectives prometteuses en faveur de la vie naissante, des
personnes qui souffrent et des malades en phase aiguë ou terminale. Des
institutions et des organisations variées se mobilisent pour faire aussi
bénéficier de la médecine de pointe les pays les plus touchés par la misère et
les maladies endémiques. Des associations nationales et internationales de
médecins travaillent de même pour porter rapidement secours aux populations
éprouvées par des calamités naturelles, des épidémies ou des guerres. Même si
on est encore loin de la mise en œuvre complète d'une vraie justice
internationale dans la répartition des ressources médicales, comment ne pas
reconnaître dans les progrès déjà accomplis les signes d'une solidarité
croissante entre les peuples, d'un sens humain et moral digne d'éloge et d'un
plus grand respect de la vie?
27.
Devant les législations qui ont autorisé l'avortement et devant les tentatives,
qui ont abouti ici ou là, de légaliser l'euthanasie, des mouvements ont été
créés et des initiatives prises dans le monde entier pour sensibiliser
la société en faveur de la vie. Lorsque, conformément à leur inspiration
authentique, ces mouvements agissent avec une ferme détermination mais sans
recourir à la violence, ils favorisent une prise de conscience plus répandue de
la valeur de la vie, et ils provoquent et obtiennent des engagements plus
résolus pour la défendre.
Comment ne pas
rappeler, en outre, tous les gestes quotidiens d'accueil, de sacrifice, de
soins désintéressés qu'un nombre incalculable de personnes accomplissent
avec amour dans les familles, dans les hôpitaux, dans les orphelinats, dans les
maisons de retraite pour personnes âgées et dans d'autres centres ou
communautés qui défendent la vie? En se laissant inspirer par l'exemple de
Jésus « bon Samaritain » (cf. Lc 10, 29-37) et soutenue par sa force,
l'Eglise a toujours été en première ligne sur ces fronts de la charité:
nombreux sont ses fils et ses filles, spécialement les religieuses et les
religieux qui, sous des formes traditionnelles ou renouvelées, ont consacré et
continuent à consacrer leur vie à Dieu en l'offrant par amour du prochain le
plus faible et le plus démuni. Ils construisent en profondeur la « civilisation
de l'amour et de la vie », sans laquelle l'existence des personnes et de la
société perd son sens le plus authentiquement humain. Même si personne ne les
remarquait et s'ils restaient cachés aux yeux du plus grand nombre, la foi nous
assure que le Père, « qui voit dans le secret » (Mt 6, 4), non seulement
saura les récompenser, mais les rend féconds dès maintenant en leur faisant
porter des fruits durables pour le bien de tous.
Parmi les
signes d'espérance, il faut aussi inscrire, dans de nombreuses couches de
l'opinion publique, le développement d'une sensibilité nouvelle toujours
plus opposée au recours à la guerre pour résoudre les conflits entre les
peuples et toujours plus orientée vers la recherche de moyens efficaces mais «
non violents » pour arrêter l'agresseur armé. Dans le même ordre d'idées, se
range aussi l'aversion toujours plus répandue de l'opinion publique envers
la peine de mort, même si on la considère seulement comme un moyen de «
légitime défense » de la société, en raison des possibilités dont dispose une
société moderne de réprimer efficacement le crime de sorte que, tout en rendant
inoffensif celui qui l'a commis, on ne lui ôte pas définitivement la
possibilité de se racheter.
Il faut saluer
aussi positivement l'attention grandissante à la qualité de la vie, à l'écologie,
que l'on rencontre surtout dans les sociétés au développement avancé, où
les attentes des personnes sont à présent moins centrées sur les problèmes de
la survie que sur la recherche d'une amélioration d'ensemble des conditions de
vie. La reprise de la réflexion éthique au sujet de la vie est particulièrement
significative; la création et le développement constant de la bioéthique favorisent
la réflexion et le dialogue — entre croyants et non-croyants, de même qu'entre
croyants de religions différentes — sur les problèmes éthiques fondamentaux qui
concernent la vie de l'homme.
28.
Ce panorama fait d'ombres et de lumières doit nous rendre tous pleinement
conscients que nous nous trouvons en face d'un affrontement rude et dramatique
entre le mal et le bien, entre la mort et la vie, entre la « culture de mort »
et la « culture de vie ». Nous nous trouvons non seulement « en face », mais
inévitablement « au milieu » de ce conflit: nous sommes tous activement
impliqués, et nous ne pouvons éluder notre responsabilité de faire un choix
inconditionnel en faveur de la vie.
L'injonction
claire et forte de Moïse s'adresse à nous aussi: « Vois, je te propose
aujourd'hui vie et bonheur, mort et malheur... Je te propose la vie ou la mort,
la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta
postérité vous viviez » (Dt 30, 15. 19). Cette injonction convient
tout autant à nous qui devons choisir tous les jours entre la « culture de vie
» et la « culture de mort ». Mais l'appel du Deutéronome est encore plus
profond, parce qu'il nous demande un choix à proprement parler religieux et
moral. Il s'agit de donner à son existence une orientation fondamentale et de
vivre fidèlement en accord avec la loi du Seigneur: « Écoute les commandements
que je te donne aujourd'hui: aimer le Seigneur ton Dieu, marcher dans ses
chemins, garder ses ordres, ses commandements et ses décrets... Choisis
donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant le Seigneur ton
Dieu, écoutant sa voix, t'attachant à lui; car là est ta vie, ainsi que
la longue durée de ton séjour sur la terre » (30, 16. 19-20).
Le choix
inconditionnel pour la vie arrive à la plénitude de son sens religieux et moral
lorsqu'il vient de la foi au Christ, qu'il est formé et nourri par elle.
Rien n'aide autant à aborder positivement le conflit entre la mort et la vie
dans lequel nous sommes plongés que la foi au Fils de Dieu qui s'est fait homme
et qui est venu parmi les hommes « pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient
en abondance » (Jn 10, 10): c'est la foi au Ressuscité qui a vaincu
la mort; c'est la foi au sang du Christ « plus éloquent que celui d'Abel »
(He 12, 24).
Devant les
défis de la situation actuelle, à la lumière et par la force de cette foi,
l'Eglise prend plus vivement conscience de la grâce et de la responsabilité qui
lui viennent du Seigneur pour annoncer, pour célébrer et pour servir l'Evangile
de la vie.
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