Scène XIV. Don Pedro, Claudio, Somarone, Bénédict
BÉNÉDICT
(reparaissant dans un coin du jardin)
Ah! voici le Général et notre amoureux chevalier.
DON PEDRO
(à Somarone)
Eh bien! nous ferez-vous entendre la musique en question?
SOMARONE
Oui, Excellence!..oui, Altesse!.. Monseigneur…
et avec de nouveaux agréments que je viens d'y ajouter.
(Il tend son bâton de chef d'orchestre à un domestique.)
Emportez ceci! et apporte-moi le bâton , le bâton ducal!..
(Le domestique sort.)
C'est le bâton, Monseigneur, dont je me sers devant les personnes…
les personnes de qualité, dans les circonstances…solennelles…
DON PEDRO
Certainement, mon cher Maestro, je suis très flatté…mais…
SOMARONE
Monseigneur, je connais mes devoirs.
(Le domestique revient et lui tend respectueusement
sur un plat d'argent un bâton en ivoire et ébène.)
(prenant délicatement sur le plat le nouveau bâton)
Ivoire et ébène, Monseigneur; noir et blanc!
Cela imprime à l'exécution un caractère à la fois riant et sombre.
DON PEDRO
Très bien!
SOMARONE
Et c'est précisément le double caractère du morceau
que je suis fier de vous faire entendre.
(aux musiciens)
Riant et sombre, vous entendez;
c'est la vie et la mort, tout est là…Allons!…à nous.
(Il bat la mesure avec toutes sortes de gestes exagérés.
Don Pedro et Claudio sont assis sur un des côtés du théâtre.
Sur l'autre côté sont le pupitre et l'estrade de Somarone.
A sa droite et à l'entrée d'une des coulisses,
on voit deux faux joueurs de hautbois devant leurs pupitres.)
No. 6bis. Epithalame Grotesque
LES CHORISTES
Mourez, tendres époux
Que le bonheur enivre
A des instants à des instants si doux?
Qu'une mort bien heureuse
Descende paisible sur vous!
Comme la nuit calme et rêveuse,
Mourez, tendres époux
Que le bonheur enivre!
Mourez, mourez, mourez!
Pourquoi survivre à des instants si doux?
DON PEDRO
Comment? "mourez". Il ne fait pas que les époux meurent!
Quelles diables de paroles est-ce là?
SOMARONE
Monseigneur, cela se dit en haute poésie.
DON PEDRO
Ah! en haute poésie…en haute…très bien!
SOMARONE
(à part)
Il est un peu…bourgeois, le général.
DON PEDRO
Après tout, les époux ne s'en porteront pas plus mal.
D'ailleurs vos changeurs prononcent les vers de telle sorte
qu'on ne les entendra pas. Quant à la musique…elle est excellent…savante…
(à part)
Je n'y ai rien compris.
CLAUDIO
Ni moi non plus.
SOMARONE
(bas à Don Pedro)
Mais les chanteurs son pitoyables.
BÉNÉDICT
(bas, ense montrant à travers la charmille)
Dis donc plutôt: impitoyables!
SOMARONE
C'est une fugue, monseigneur.
DON PEDRO
Ah! diable! Et pourquoi une fugue?
SOMARONE
Le mot fugue veut dire fuite, et j'ai fait une fugue à deux sujets,
à deux thèmes, pour faire songer les deux époux à la fuite du temps.
DON PEDRO
Bravo! c'est admirable. Musique symbolique!
SOMARONE
Philosophique!
CLAUDIO
Cabalistique!
BÉNÉDICT
(bas)
Et sudorifique, car il est nage.
SOMARONE
Ah! si vous entendiez cela bien exécuté!…
DON PEDRO
Vous êtes trop sévère, vos choristes one chanté
d'une façon for passable.
(Il parle bas à Claudio)
BÉNÉDICT
Si mes chiens avaient hurlé de la sorte,
je les aurais pendus sans miséricorde.
Pourvu que ces voix discordantes ne me présagent
pas quelque malheur!
DON PEDRO
(à Claudio)
C'est convenu.
(à Somarone)
Entendez-vous, maestro?
Procurez-vous encore quelques chanteurs de choix,
car ce morceau nous plaît, et nous voulons qu'il produise tout son effet,
cette nuit, sous les fenêtres de la charmante Héro/
Venez me trouver ensuite!
j'aurai peut-être d'autres ordres à vous donner.
SOMARONE
Ah!…Ah!…Monseigneur, Excellence!.. Altesse!.. Général!..
Vous prenez les grands moyens!.. Ce sera superbe!..
(Il sort avec les musiciens.)
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