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| Hector Berlioz Lélio IntraText CT - Lecture du Texte |
LÉLIO
(se levant, avec une certaine animation)
Mais pourquoi m'abandonner à ces dangereuses illusions? Ah! ce n'est pas
ainsi que je puis me réconcilier avec la vie . . . La mort ne veut pas de moi .
. . je me suis jeté dans ses bras, elle m'en repousse avec indifférence.
Vivons donc, et que l'art sublime auquel je dois les rares éclairs de bonheur qui ont brillé sur ma sombre existence, me console et me guide dans le triste désert qui me reste à parcourir! Ô musique! maîtresse fidèle et pure, respectée autant qu'adorée, ton ami, ton amant t'appelle à son secours! Viens, viens, déploie tous tes charmes, enivre-moi, environne-moi de tous tes prestiges, sois touchante, fière, simple, parée, riche, belle! Viens, viens, je m'abandonne à toi.
Pourquoi réfléchir? . . . je n'ai pas de plus mortelle ennemie que la réflexion, il faut l'éloigner de moi. De l'action, de l'action, et elle va fuir. Ecrivons, ne fût-ce que pour moi seul . . . Choisissons un sujet original d'où les couleurs sombres soient exclues . . . J'y pense, cette Fantaisie sur le drame de la Tempête, dont le plan est déjà esquissé . . . je puis l'achever. Oui, un magicien qui trouble et apaise à son gré les éléments, de gracieux Esprits qui lui obéissent, une vierge timide, un jeune homme passionné, un sauvage stupide, tant de scènes variées terminées par le plus brillant dénouement, arrêtent ma pensée sur de plus riants tableaux. De chœurs d'Esprits de l'Air capricieusement jetés au travers de l'orchestre adresseront, dans une langue sonore et harmonieuse, tantôt des accents pleins de douceur à la belle Miranda, tantôt des paroles menaçantes au grossier Caliban; et je veux que la voix de ces Sylphes soit soutenue d'un léger nuage d'harmonie, que brillantera le frémissement de leurs ailes. Justement voici l'heure où mes nombreux élèves se rassemblent; confions leur l'exécution de mon esquisse! L'ardeur de ce jeune orchestre me rendra peut-être la mienne; je pourrai reprendre et achever mon travail. Allons! que les Esprits chantent et folâtrent! que la tempête gronde, éclate et tonne! que FERDINAND soupire! que MIRANDA sourie tendrement! que le monstrueux CALIBAN danse et mugisse! que PROSPERO commande en menaçant, et (avec un accent religieux) que SHAKESPEARE me protège!
(Au lever de la toile, les Musiciens sont déjà sur leur estrade; mais le Chœur s'avance un peu sur le plancher établi au-dessus de l'endroit qu'occupe ordinairement l'orchestre pour les représentations dramatiques. Les Chroristes se rangent à droite et à gauche, debout, leur musique à la main. Lélio entre alors et dit:)
Laissez la place pour le piano! Ici!
ici! . . . vous ne comprenez donc pas qu'ainsi tournés les pianistes ne verront
pas le chef d'orchestre! . . . Encore plus à droite . . . bien.
(A l'Orchestre)
Nous allons essayer ma Fantaisie sur la Tempête de Shakespeare. Regardez le
plus souvent possible les mouvements de votre chef! c'est le seul moyen
d'obtenir cet ensemble nerveux, carré, compact, si rare même dans les meilleurs
orchestres.
(Au Chœur)
Les chanteurs ne doivent pas tenir leur cahier de musique devant leur
visage; ne voyez-vous pas que le transmission de la voix est ainsi plus ou
moins interceptée? . . . N'exagérez pas les nuances! ne confondez pas le mezzo-forte
avec le fortissimo! Pour le style mélodique et l'expression, je n'ai
rien à vous dire; mes avis seraient inutiles à ceux qui en ont le sentiment,
plus inutiles encore à ceux qui ne l'ont pas . . . Encore un mot: Vous,
Messieurs, qui occupez les derniers gradins de l'estrade, tenez-vous en garde
contre votre tendance à retarder! votre éloignement du chef rend cette tendance
encore plus dangereuse. Les quatre premiers Violons et les quatre seconds
Violons Soli ont des sourdines? . . . Bien, tout est en ordre . . . Commencez!