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| Hector Berlioz Lélio IntraText CT - Lecture du Texte |
CHŒUR
Froid de la mort, nuit de la tombe,
Bruit éternel des pas du temps,
Noir chaos où l'espoir succombe,
Quand donc, quand donc finirez-vous?
Vivants! Vivants! toujours, toujours la mort vorace
Fait de vous un nouveau festin,
Sans que sur la terre on se lasse
De donner pâture à sa faim
Sans qu'on se lasse
De donner pâture à sa faim.
Quand donc, nuit de la tombe,
Bruit éternel des pas du temps,
Noir chaos où l'espoir succombe,
Quand donc, quand donc finirez-vous?
LÉLIO
(assis sur un lit de repos, tenant un livre à la main)
O Shakespeare! Shakespeare! toi dont les premières années passèrent
inaperçues, dont l'histoire est presque aussi incertaine que celle d'Ossian et
d'Homère, quelles traces éblouissantes a laissées ton génie! Et pourtant que tu
es peu compris! De grands peuples t'adorent, il est vrai; mais tant d'autres te
blasphèment! Sans te connaître, sur la foi d'écrivans sans âme, qui ont pillé
tes trésors en te dénigrant, on osait naguère encore dans la moitié de l'Europe
t'accuser de barbarie! . . . Mais les plus cruels ennemis du génie ne sont pas
ceux auxquels la nature a refusé le sentiment du vrai et du beau. Pour ceux-là
même, avec le temps, la lumière se fait quelquefois! Non, ce sont ces tristes
habitants du temple de la routine, prêtres fanastiques, qui sacrifieraient à
leur stupide déesse les plus sublimes idées neuves, s'il leur était donné d'en
avoir jamais; ces jeunes théoriciens de quatre-vingts ans, vivant au milieu
d'un océan de préjugés et persuadés que le monde finit avec les rivages de leur
île; ces vieux libertins de tout âge qui ordonnent à la musique de les
caresser, de les divertir, n'admettant point que la chaste muse puisse avoir
une plus noble mission; et surtout ces profanateurs qui osent porter la main
sur les ouvrages originaux, leur font subir d'horribles mutilations qu'ils
appellent corrections et perfectionnements, pour lesquels, disent-ils,
il faut beaucoup de goût. Malédiction sur eux! ils font à l'art un
ridicule outrage! Tels sont ces vulgaires oiseaux qui peuplent nos jardins
publics, se perchent avec arrogance sur les plus belles statues, et, quand ils
ont sali le font de Jupiter, le bras d'Hercule ou le sein de Vénus, se pavanent
fiers et satisfaits comme s'ils venaient de ponde un œuf d'or.
(Il se lève, et frappe la table avec son livre en l'y déposant.)
Oh! une pareille société, pour un artiste, est pire que l'enfer!
(Avec une exaltation sombre et toujours croissante.)
J'ai envie d'aller dans le Royaume de Naples ou dans la Calabre demander du service à quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand . . . J'y ai souvent songé . . . Oui! de poétiques superstitions, une madone protectrice, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, des femmes échevelées, palpitantes d'effroi, un concert de cris d'horreur accompagné d'un orchestre de carabines, sabres et poignards, du sang et du lacryma-christi, un lit de lave bercé par les tremblements de terre, alons donc, voilà la vie! . . .
(Il sort un instant et revient, tenant à la main un chapeau de brigand romain, avec la cartouchière, la carabine, le sabre et les pistolets. Pendant l'exécution de la Chanson de Brigans sa pantomime exprime la part qu'il prend en imagination à la scène qu'il croit entendre.)