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| Eugene Scribe La domino noir IntraText CT - Lecture du Texte |
ACTE I
Un bal masqué dans les appartements de la reine. Le théâtre représente un petit salon; deux portes latérales; deux au fond. Un canapé sur le premier plan. Au fond, adossoe à un des panneaux, une nche pendule. On entend dans le lointain un mouvement de boléro qui va toujours en augmentant.
Pardon, mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend... Vienstu dans la salle de bal?
Avec elle?...
Peutêtre bien!
(qui sort en riand Alors, bonne chance)
(seul)
Il se moque de moi, et il a raison!... mais c'est qu'aujourd'hui tout me la rappelle... c'est ici... qu'il y a un an, à cette même fête, dans ce petit salon... je l'ai vue apparaître.
(Apercevant Angèle et Brigitte qui entrent, elles portent des masques et dominos.)
Ah! cette taille, cette tournure... surtout... ce joli pied!...
(à Brigitte)
Tout estil préparé?
C'est convenu, c'est dit!
La voiture à minuit nous attendra!...
C'est elle!
(à Brigitte)
Et toi, songesy
bien!... au rendezvous fidèle.
Dans ce salon à minuit!
À minuit!
À minuit!
Un instant de retard, et nous serions perdues.
Je le sais bien!
Et rien que d'y penser me fait peur!
Allons, madame,
allons, du cœur
Et dans la foule confondues en songeant au plaisir, oublions la frayeur!
O belle soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)
O douce soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée renait au bonheur! (rep.)
Nous sommes seules!
Non! un cavalier est là qui nous écoute!
(remettant vivemenr son masque)
O ciel!
(Horace s'est êtendu sur /e canapê, a fermê les yeux et foint de dormir au moment où Brigitte le regarde.)
Rassurezvous,
madame,
Il dort!
Bien vrai?
Sans doute.
Et sur mon âme, profondément il dormira!
Il n'est
vraiment pas mal'!
Regardezle, madame!
(s'avançant)
Ah! grands Dieux!... c'est lui! . c'est Horace!
(étonnée)
Horace!...
Eh! oui, ce jeune cavatier qui nous protogea l'an dernier.
C'est possible... et j'aime à le croire.
Quoi! tu ne l'aurais pas reconnu?
Non vraiment. Je n'ai pas autant de mémoire que madame.
(à part)
Ah! c'est charmant!
O belle soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)
O douce soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rena~t au bonheur! (rep.)
L'orchestre a donné le signal: voici qu'à danser l'on commence, entrons dans la salle du bal.
(avec embarras, et regardant Horace)
Pas maintenant.
Pourquoi?
Je pense qu'à la fin de ia contredanse on sera moins remarquées... attendons!
(avec un peu d'impatience)
Si, comme vous voudrez; mais ici nous perdons un temps précieux.
Non, ma chère.
D'ici l'on voit très bien.
C'est juste.
(à pant)
(s'approchant d'Horace pendant que Brigitte n'est occupée que de ce qui se passe dans la salle de bal)
Ah! si
j'osais... Non... non, jamais!
Le trouble et la frayeur dont mon âme est atteinte me disent que j'ai tort...
hélas! je le crains bien.
Mais... mais... je puis du moins le regarder sans crainte...
Il dort! il dort! et n'en saura rien!
Non, non... jamais il n'en saura rien!
Mon Dieu! ce
bruit nouveau va l'éveiller... le maudit boléro!
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
(riant)
On dirait qu'il sommeille, et n'en rêve que rnieux!
Non... non...
quelle merveille! Il dort... il dort trés bien!
Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'i! n'entende rien.
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Oui, tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!
Ah! c'est une
merveille, et je n'y conçois rien; vraiment, quand il sommeille, ce monsieur
dort très bien!
Bien loin qu'il ne stèveille à ces accords joyeux, on dirait, etc.
(sur le canapé. soulevant sa tête de temps en temps)
Pendant que je
sommeille, d'ici je vois très bien.
O suave merveille! quel bonheur est le mien!
Ah! loin que je m'éveiiie, fermons, fermons~les~yeux!
L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!
(Brigitte retourne à la porte du bal, regarde le boléro et Angèle se rapproche du canapé.)
(sur le canapé, foignant de rêver)
À toi!.... toulours à toi ma charmante inconnue!
En dormant il
pense à moi!
Nul sentiment coupable en ces lieux ne m'anime et pourtant y rester est mal...
Je le sens bien! Mais ce bouquet... je puis le lui laisser sans crime.
Il dort!... il dort!... il n'en saura rien!
Non! i! n'en saura jamais rien!
(Elle place son bouquet sur le canapé à côté orace pu/s elle s'éloigne vivement.)
Il va l'éveillor!
Loin que je m'éveille, fermons les yeux.
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!
Oui, tout me le
conseille, fuyons loin de ses yeux!
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'il n'entende rien!
Bien loin qu'il
ne s'éveille à ces accords joyeux,
Ah! c'est une merveille, et je n'y conçois rien;
On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!
Ah! loin que je
m'éveille fermons, fermons les yeux!
L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!
Pendant que je sommeille d'ici je vois très bien.
(Prenant le bouquet qu'il cache dans son sein. Juliano entre de la salle du bal.)
Voilà le plus joli boléro que j'ai jamais dansé!
(se levant brusquement et courant à lui)
Mon cher ami!
Il s'est réveillé!
(bas à Juliano)
C'est mon inconnue!
Tu crois?
Certainement! et le meurs d'envie de lui parler, mais tant qu'elle sera avec sa compagne…
C'estàdire qu'il faudrait l'éloigner.
(On en tend une contredanse.)
(Juliano s'approche de Brigitte.)
Beau masque, voulezvous m'accepter pour cavalier?
Bien volontiers, Monsieur.
(Ils sortent. Horace arréte Angéle qui veut su/vre Brigitte.)
Écoutezmoi Madame, un instant de grâce.
Pourquoi?
Je vous adore.
Mais je ne suis pas libre.
Ah! N'en parlez pas, car de douleur je mourrais, mais ditesmoi qui vous êtes?
Qui je suis?
Une fée, un bon ange qui partout suit vos pas, dont l'amitié jamais ne change,
que l'on trahit sans qu'il se venge, et qui n'attend pas même, hélas un amour
qu'on ne lui doit pas!
Oui, je suis ton bon ange ton conseii, ton gardien, et mon cœur en échange de
toi n'exige rien, qu'un bonheur!... un seul!... et c'est le tien!
Vous servant avec zèle icibas comme aux cieux.
Sans intérêt je suis fidèle, et lorsqu'auprès d'une autre belie l'hymen aura
comblé vos vœux, làbas je prierai pour vous deux!..
Car je suis ton bon ange, ton conseil, ton gardien, etc.
(Angèle sort du salon tandis que Juliano rentre seul par une autre porte.)
Elle est partie, mais j'avais encore une heure à passer avec elle, car c'est à minuit qu'elle doit partr.
En estu bien sûr?
Oui Juliano, elle l'a dit devant moi... à sa compagne: toutes deux se sont donné rendezvous ici, et quand minuit sonnera à cette horIoge, je la perds pour jamais.
Allons donc... nous ne pouvons pas le permettre.
(avançant l'aiguille de l'horloge, et la mettant à minuit moins quelques minutes)
Que faistu donc?
Eh bien, j'avance pour elle l'heure de la retraite.
Je ne l'aperÇois pas...
Puis le vous rendre service, na belle signora?
Non monsieur, ce n'est pas vous que je cherche.
Et qui donc? Ah, un domino noir, peutêtre?
Vous l'avez vu?
Oui, la signora était très agitée, puis regardant cette horloge, elle s'est écriée…
Ah! Minuit! ah,
mais ce n'est pas possible!
Et ce domino, cette dame, où estelle?
Et sans
m'attendre, mon Dieu!
Mais c'est impossible!... me laisser seule ainsi...
(sort)
Vraiment charmante... Ah, cette aiguille qu'il faut ramener sur ses pas.
(faisant retoumer l'aigu/lle à onze heures)
(entrant et prenant Juliano à part)
Mon ami, mon ami, j'étais tremblant de colère... mon femme était ici!
Pas possible, elle qui se disa~t malade?
Oui, je l'avais trouvée ici, causant en têteàtête avec le seigneur Horace de Massarena.
Horace... vous vous êtes abusé.
Attendez donc, vous savez que milady était du sang des d'Olivarès.
Et bien?
Eh bien, cette inconnue, ce domino... il avait brodé sur le coin du mouchoir à elle... Ies armes d'Olivarès.
Quel éclat!
Alors,
j'attendrai son retour, et demain, ce petit Horace que je détestais...
Adieu... je pars touf de suite.
(Il part.)
(seul)
Ah! Arrive donc malheureux... Ecoute, je ne te ferai pas de reproches... tu n'en savais rien...
Que veuxtu dire?
Que la beauté mystérieuse qui t'intrigue depuis un an... n'est autre que Lady Elfort.
(avec désespoir)
Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être.
Écoute... son mari est furieux et compte la surprendre... il n'en sera rien... cherche milady... moi pendant ce temps, j'emmène milord dans ma voiture... je vais donner des ordres à mon cocher, qui nous égarera... nous perdra... nous versera, s'il le faut... Adieu, c'est peutêtre un bras cassé qui me revient.
(Il sort)
Ah, je n'en puis revenir... c'est la femme de milord.
Fuyez, madame,
tout est découvert!
Le comte Juliano m'a appris que votre mari savait tout.
Mon mari!
Oui vraiment, car je vous jure, monsieur, que je ne suis pas mariée, et que je ne l'ai jamais été.
Eh bien signora, il est une preu,ve qui ne me laisserait aucun doute…
Et laquelle?
Ce serait d'accepter rna main.
Ah, Horace, je le voudrais, que je ne le pourrais pas...
Et comment cela?
Parlez, quel destin est le nôtre?
Qui nous sépare?
Estce le rang ou la naissance...
Eh! non vraiment, ma naissance égale la vôtre.
Alors, c'est ia
fortune!... hélas!...
Je le vois, vous n'en avez pas.
Ni moi non plus!
Tant mieux, tant mieux! I'amour tient lieu de cela.
Eh! non, monsieur, je suis riche et beaucoup!
Quoi! la naissance...
Eh, vraiment, oui,
Et la richesse...?
Eh! vraiment, oui
Chez elle tout
est réuni!
Alors, quel obstacle peut naître! Prenez pitié de ma douleur.
Fautil donc mourir sans connaître ce secret qui fait mon malheur?
Angèle Quel trouble en mon âme vient de naître! Ah! j'ai pitié de sa douleur
Mais, hélas! il ne peut connaître ie secret qui fait mon malheur.
De vous, hélas! que puisje attendre?
Mon amitié qui de loin vous suivra.
Et d'un ami, de l'ami le plus tendre rien désormais ne vous rapprochera.
Ah! mon Dieu, non.
Ah! je vous
supplie! qu'une fois encore dans ma vie je puisse contempler vos traits.
Oh! que cet espoir me console... une fois!... une seule!
Eh bien! je le promets.
À ma parole je ne manque jamais.
(lui montrant la salle du bal)
J'entends la
danse, et par prudence cessons, monsieur, cet entretien.
Le bal commence et de la danse le bruit fait qu'on n'entend plus rien
Non, non, la danse
ne peut, je pense, interrompre cet entretien. Malgré la danse qui recommence je
vous entends toujours très bien.
Angèle Cessons cet entretien, monsleur.
Profitez du temps, dans quelques instants, rêves de plaisir vont s'évanouir.
J'entends la danse, etc.
Non, non, la
danse, etc.
Ainsi, de vous revoir vous me laissez l'espoir?
Une fois... je l'ai dit.
Et comment le sauraije?
Le bon ange qui vous protoge vous l'apprendra, mais d'ici là du secret...
Ah! jamais je ne parle à personne.
Des faveurs qu'on vous donne...
Oui, quand l'on
me donne.
Mais jusques à présent, et vousmême en effet devez le reconnattre, je ne peux
pas être discret.
(tendrement, et s'approchant d'elle)
Faites que j'aie au moins quelque mérite à l'être.
(lls vont pour entrer dans la salle du bal à droite, et à la pendule de l'un des salons, on entend en dehors sonner minuit.)
(s'arrêtant)
Il me semble qu'il n'est pas encore l'heure... et pourtant c'est minuit qui dans ce salon retentit.
(voulant l'empêcher d'entendre)
C'est une erreur..
(entendant sonner dans le salon à gauche)
Eh! non!...
C'est une erreur...
(entendant sonner dans un troisième salon)
Encore!... ah!
tous ensemble!
Ah, c'en est fait de moi!..
Je meurs d'effroi!...
Et ma compagne, hélas!... ma compagne fidèle où la chercher? où donc estelle?
Comment la trouver à présent?
(avec embarras)
Elle est... elle est partie.
O ciel ! sans m'attendre. . . et comment?
(de même)
Par une ruse
dont je m'accuse...
J'ai su, pour vous garder, !'éloigner en secret!
Ah! vous m'avez perdue!
O terreur qui
m'accable!
Qu'aije fait, misérable!
À tous les yeux coupable, que vaisie devenir?
Qu'ai-je fait, misérable!
Que résoudre et que faire?
Au châtiment sévère nen ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à mourir!
O terreur qui
m'accable!
Qu'ai-je fait, miserable!
C'est moi qui suis coupable. Comment la retenir?
Que résoudre et que faire?
À sa juste colère rien ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à mourir!
Qu'à moi du moins votre cœur se confie; si je peux réparer mes torts...
Jamais!... jamais!...
Ah! je vous en
supplie...
Laissezmoi par mon zèle expier mes forfaits, laissezmoi vous défendre ou du
moins vous conduire!
(la retenant)
Laissezmoi mièloigner, ou devant vous j'expire!
Eh bien! je vous suivrai!
Non... je vous le défends. Ah! vous m'avez perdue!
(Elle s'éloigne malgré les efforts d'Horace pour la retenir Arrivée près de la porte, d'un signe de la main, elle lui défend de la suivre; Horace s'arrête. Elle remet son masque et s'éloigne.)
(seul)
Vous le voulezà
cet arrêt terrible
je me soumetsj'obeirai…
(après un instant de combat intérieur)
Non, non, c'est
impossible
Quoi qu'il arrive, hélas! je la suivrai!
(Il s'elance sur ses pas et disparaît.)