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Eugene Scribe
La domino noir

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ACTE I

 

Ouverture

 

Un bal masqué dans les appartements de la reine. Le théâtre représente un petit salon; deux portes latérales; deux au fond. Un canapé sur le premier plan. Au fond, adossoe à un des panneaux, une nche pendule. On entend dans le lointain un mouvement de boléro qui va toujours en augmentant.

Juliano

Pardon, mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend... Viens­tu dans la salle de bal?

Horace

Non, j'aime mieux rester ici.

Juliano

Avec elle?...

Horace

Peut­être bien!

Juliano

(qui sort en riand Alors, bonne chance)

Horace

(seul)

Il se moque de moi, et il a raison!... mais c'est qu'aujourd'hui tout me la rappelle... c'est ici... qu'il y a un an, à cette même fête, dans ce petit salon... je l'ai vue apparaître.

(Apercevant Angèle et Brigitte qui entrent, elles portent des masques et dominos.)

Ah! cette taille, cette tournure... surtout... ce joli pied!...

Angèle

Brigitte)

Tout est­il préparé?

Brigitte

C'est convenu, c'est dit!

Angèle

La voiture à minuit nous attendra!...

Horace

(sur le canapé, à part)

C'est elle!

Angèle

Brigitte)

Et toi, songes­y bien!... au rendez­vous fidèle.
Dans ce salon à minuit!

Brigitte

À minuit!

Horace

À minuit!

Angèle

Un instant de retard, et nous serions perdues.

Brigitte

Je le sais bien!

Angèle

Et rien que d'y penser me fait peur!

Brigitte

Allons, madame, allons, du cœur
Et dans la foule confondues en songeant au plaisir, oublions la frayeur!

Angèle, Brigitte

O belle soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)

Horace

O douce soirée!
Moment enchanteur!
Mon âme enivrée renait au bonheur! (rep.)

Angèle

Nous sommes seules!

Brigitte

(regardant du côté du canapé)

Non! un cavalier est là qui nous écoute!

Angèle

(remettant vivemenr son masque)

O ciel!

(Horace s'est êtendu sur /e canapê, a fermê les yeux et foint de dormir au moment où Brigitte le regarde.)

Brigitte

Rassurez­vous, madame,
Il dort!

Angèle

Bien vrai?

Brigitte

Sans doute.

Horace

part, les yeux fermês)

Et sur mon âme, profondément il dormira!

Brigitte

(le regardant sous le nez)

Il n'est vraiment pas mal'!
Regardez­le, madame!

Angèle

(s'avançant)

Ah! grands Dieux!... c'est lui! . c'est Horace!

Brigitte

(étonnée)

Horace!...

Angèle

Eh! oui, ce jeune cavatier qui nous protogea l'an dernier.

Brigitte

C'est possible... et j'aime à le croire.

Angèle

Quoi! tu ne l'aurais pas reconnu?

Brigitte

Non vraiment. Je n'ai pas autant de mémoire que madame.

Horace

part)

Ah! c'est charmant!

Angèle, Brigitte

O belle soirée! Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)

Horace

O douce soirée! Moment enchanteur!
Mon âme enivrée rena~t au bonheur! (rep.)

Brigitte

(regardant du côté du salon)

L'orchestre a donné le signal: voici qu'à danser l'on commence, entrons dans la salle du bal.

Angèle

(avec embarras, et regardant Horace)

Pas maintenant.

Brigitte

Pourquoi?

Angèle

Je pense qu'à la fin de ia contredanse on sera moins remarquées... attendons!

Brigitte

(avec un peu d'impatience)

Si, comme vous voudrez; mais ici nous perdons un temps précieux.

Angèle

Non, ma chère.

(lui montrant une porte)

D'ici l'on voit très bien.

Brigitte

C'est juste.

Horace

pant)

O sort prospère!

Angèle

(s'approchant d'Horace pendant que Brigitte n'est occupée que de ce qui se passe dans la salle de bal)

Ah! si j'osais... Non... non, jamais!

Le trouble et la frayeur dont mon âme est atteinte me disent que j'ai tort... hélas! je le crains bien.
Mais... mais... je puis du moins le regarder sans crainte...
Il dort! il dort! et n'en saura rien!
Non, non... jamais il n'en saura rien!

Brigitte

Entendez­vous ce joli boléro?

Angèle

part et regardant Horace)

Mon Dieu! ce bruit nouveau va l'éveiller... le maudit boléro!
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!

Brigitte

(riant)

On dirait qu'il sommeille, et n'en rêve que rnieux!

Angèle

Non... non... quelle merveille! Il dort... il dort trés bien!
Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'i! n'entende rien.
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Oui, tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!

Brigitte

Ah! c'est une merveille, et je n'y conçois rien; vraiment, quand il sommeille, ce monsieur dort très bien!
Bien loin qu'il ne stèveille à ces accords joyeux, on dirait, etc.

Horace

(sur le canapé. soulevant sa tête de temps en temps)

Pendant que je sommeille, d'ici je vois très bien.
O suave merveille! quel bonheur est le mien!
Ah! loin que je m'éveiiie, fermons, fermons~les~yeux!
L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!

(Brigitte retourne à la porte du bal, regarde le boléro et Angèle se rapproche du canapé.)

Angèle

Ah! combien mon âme est émue!

Horace

(sur le canapé, foignant de rêver)

À toi!.... toulours à toi ma charmante inconnue!

Angèle

En dormant il pense à moi!

Nul sentiment coupable en ces lieux ne m'anime et pourtant y rester est mal...
Je le sens bien! Mais ce bouquet... je puis le lui laisser sans crime.
Il dort!... il dort!... il n'en saura rien!
Non! i! n'en saura jamais rien!

(Elle place son bouquet sur le canapé à côté orace pu/s elle s'éloigne vivement.)

Angèle

Maudit boléro!

Brigitte

Le joli boléro!

Angèle

Il va l'éveillor!

Horace

Loin que je m'éveille, fermons les yeux.

Angèle

Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!

Brigitte

On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!

Angèle

Oui, tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!
Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'il n'entende rien!

Brigitte

Bien loin qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux,
Ah! c'est une merveille, et je n'y conçois rien;
On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!

Horace

Ah! loin que je m'éveille fermons, fermons les yeux!
L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!
Pendant que je sommeille d'ici je vois très bien.

(Prenant le bouquet qu'il cache dans son sein. Juliano entre de la salle du bal.)

Julilano

Voilà le plus joli boléro que j'ai jamais dansé!

Horace

(se levant brusquement et courant à lui)

Mon cher ami!

Angèle

Il s'est réveillé!

Horace

(bas à Juliano)

C'est mon inconnue!

Juliano

Tu crois?

Horace

Certainement! et le meurs d'envie de lui parler, mais tant qu'elle sera avec sa compagne

Juliano

C'est­à­dire qu'il faudrait l'éloigner.

(On en tend une contredanse.)

Je vais l'inviter à danser

(Juliano s'approche de Brigitte.)

Beau masque, voulez­vous m'accepter pour cavalier?

Brigitte

Bien volontiers, Monsieur.

(Ils sortent. Horace arréte Angéle qui veut su/vre Brigitte.)

Horace

Écoutez­moi Madame, un instant de grâce.

Angéle

Pourquoi?

Horace

Je vous adore.

Angèle

Mais je ne suis pas libre.

Horace

Ah! N'en parlez pas, car de douleur je mourrais, mais dites­moi qui vous êtes?

Angèle

Qui je suis?
Une fée, un bon ange qui partout suit vos pas, dont l'amitié jamais ne change, que l'on trahit sans qu'il se venge, et qui n'attend pas même, hélas un amour qu'on ne lui doit pas!
Oui, je suis ton bon ange ton conseii, ton gardien, et mon cœur en échange de toi n'exige rien, qu'un bonheur!... un seul!... et c'est le tien!

Vous servant avec zèle ici­bas comme aux cieux.
Sans intérêt je suis fidèle, et lorsqu'auprès d'une autre belie l'hymen aura comblé vos vœux, là­bas je prierai pour vous deux!..
Car je suis ton bon ange, ton conseil, ton gardien, etc.

(Angèle sort du salon tandis que Juliano rentre seul par une autre porte.)

Horace

Elle est partie, mais j'avais encore une heure à passer avec elle, car c'est à minuit qu'elle doit partr.

Juliano

En es­tu bien sûr?

Horace

Oui Juliano, elle l'a dit devant moi... à sa compagne: toutes deux se sont donné rendezvous ici, et quand minuit sonnera à cette horIoge, je la perds pour jamais.

Juliano

Allons donc... nous ne pouvons pas le permettre.

(avançant l'aiguille de l'horloge, et la mettant à minuit moins quelques minutes)

Horace

Que fais­tu donc?

Juliano

Eh bien, j'avance pour elle l'heure de la retraite.

Brigitte

(sortant de la salle du bal)

Je ne l'aperÇois pas...

Juliano

Puis le vous rendre service, na belle signora?

Brigitte

Non monsieur, ce n'est pas vous que je cherche.

Juliano

Et qui donc? Ah, un domino noir, peut­être?

Brigitte

Vous l'avez vu?

Juliano

Oui, la signora était très agitée, puis regardant cette horloge, elle s'est écriée

Brigitte

Ah! Minuit! ah, mais ce n'est pas possible!
Et ce domino, cette dame, où est­elle?

Juliano

Partie en courant!

Brigitte

Et sans m'attendre, mon Dieu!
Mais c'est impossible!... me laisser seule ainsi...

(sort)

Juliano

Vraiment charmante... Ah, cette aiguille qu'il faut ramener sur ses pas.

(faisant retoumer l'aigu/lle à onze heures)

Elfort

(entrant et prenant Juliano à part)

Mon ami, mon ami, j'étais tremblant de colère... mon femme était ici!

Juliano

Pas possible, elle qui se disa~t malade?

Elfort

Oui, je l'avais trouvée ici, causant en tête­à­tête avec le seigneur Horace de Massarena.

Juliano

Horace... vous vous êtes abusé.

Elfort

Attendez donc, vous savez que milady était du sang des d'Olivarès.

Juliano

Et bien?

Elfort

Eh bien, cette inconnue, ce domino... il avait brodé sur le coin du mouchoir à elle... Ies armes d'Olivarès.

Juliano

Quel éclat!

Elfort

Alors, j'attendrai son retour, et demain, ce petit Horace que je détestais...
Adieu... je pars touf de suite.

(Il part.)

Juliano

(seul)

Ciel... comment les sauver?

(apercevant Horace)

Ah! Arrive donc malheureux... Ecoute, je ne te ferai pas de reproches... tu n'en savais rien...

Horace

Que veux­tu dire?

Juliano

Que la beauté mystérieuse qui t'intrigue depuis un an... n'est autre que Lady Elfort.

Horace

(avec désespoir)

Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être.

Juliano

Écoute... son mari est furieux et compte la surprendre... il n'en sera rien... cherche milady... moi pendant ce temps, j'emmène milord dans ma voiture... je vais donner des ordres à mon cocher, qui nous égarera... nous perdra... nous versera, s'il le faut... Adieu, c'est peut­être un bras cassé qui me revient.

(Il sort)

Horace

Ah, je n'en puis revenir... c'est la femme de milord.

Angèle

(rentrant seule)

Horace!

Horace

Fuyez, madame, tout est découvert!
Le comte Juliano m'a appris que votre mari savait tout.

Angèle

Mon mari!

Horace

Oui, Lord Elforf.

(Angèle rit.)

Vous riez... vous osez rire.

Angèle

Oui vraiment, car je vous jure, monsieur, que je ne suis pas mariée, et que je ne l'ai jamais été.

Horace

Eh bien signora, il est une preu,ve qui ne me laisserait aucun doute…

Angèle

Et laquelle?

Horace

Ce serait d'accepter rna main.

Angèle

Ah, Horace, je le voudrais, que je ne le pourrais pas...

Horace

Et comment cela?
Parlez, quel destin est le nôtre?
Qui nous sépare?
Est­ce le rang ou la naissance...

Angèle

Eh! non vraiment, ma naissance égale la vôtre.

Horace

Alors, c'est ia fortune!... hélas!...
Je le vois, vous n'en avez pas.
Ni moi non plus!
Tant mieux, tant mieux! I'amour tient lieu de cela.

Angèle

Eh! non, monsieur, je suis riche et beaucoup!

Horace

Quoi! la naissance...

Angèle

Eh, vraiment, oui,

Horace

Et la richesse...?

Angèle

Eh! vraiment, oui

Horace

Chez elle tout est réuni!

Alors, quel obstacle peut naître! Prenez pitié de ma douleur.
Faut­il donc mourir sans connaître ce secret qui fait mon malheur?
Angèle Quel trouble en mon âme vient de naître! Ah! j'ai pitié de sa douleur
Mais, hélas! il ne peut connaître ie secret qui fait mon malheur.

Horace

De vous, hélas! que puisje attendre?

Angèle

Mon amitié qui de loin vous suivra.

Horace

Et d'un ami, de l'ami le plus tendre rien désormais ne vous rapprochera.

Angèle

(soupirant)

Ah! mon Dieu, non.

Horace

Ah! je vous supplie! qu'une fois encore dans ma vie je puisse contempler vos traits.
Oh! que cet espoir me console... une fois!... une seule!

Angèle

Eh bien! je le promets.

Horace

Vous le jurez? Vous le jurez?

Angèle

À ma parole je ne manque jamais.

Horace

Vous le jurez? Vous le jurez?

Angèle

(lui montrant la salle du bal)

J'entends la danse, et par prudence cessons, monsieur, cet entretien.
Le bal commence et de la danse le bruit fait qu'on n'entend plus rien

Horace

Non, non, la danse ne peut, je pense, interrompre cet entretien. Malgré la danse qui recommence je vous entends toujours très bien.
Angèle Cessons cet entretien, monsleur.

Profitez du temps, dans quelques instants, rêves de plaisir vont s'évanouir.
J'entends la danse, etc.

Horace

Non, non, la danse, etc.

Ainsi, de vous revoir vous me laissez l'espoir?

Angèle

Une fois... je l'ai dit.

Horace

Et comment le sauraije?

Angèle

Le bon ange qui vous protoge vous l'apprendra, mais d'ici là du secret...

Horace

Ah! jamais je ne parle à personne.

Angèle

Des faveurs qu'on vous donne...

Horace

Oui, quand l'on me donne.
Mais jusques à présent, et vous­même en effet devez le reconnattre, je ne peux pas être discret.

(tendrement, et s'approchant d'elle)

Faites que j'aie au moins quelque mérite à l'être.

Angèle

J'entends la danse, etc.

Horace

Non, non, la danse, etc.

(lls vont pour entrer dans la salle du bal à droite, et à la pendule de l'un des salons, on entend en dehors sonner minuit.)

Angèle

(s'arrêtant)

O ciel! qu'entendsje?

(regardant l'horloge du fond)

Il me semble qu'il n'est pas encore l'heure... et pourtant c'est minuit qui dans ce salon retentit.

Horace

(voulant l'empêcher d'entendre)

C'est une erreur..

Angèle

(entendant sonner dans le salon à gauche)

Eh! non!...

Horace

C'est une erreur...

Angèle

(entendant sonner dans un troisième salon)

Encore!... ah! tous ensemble!
Ah, c'en est fait de moi!..
Je meurs d'effroi!...
Et ma compagne, hélas!... ma compagne fidèle où la chercher? où donc est­elle?
Comment la trouver à présent?

Horace

(avec embarras)

Elle est... elle est partie.

Angèle

O ciel ! sans m'attendre. . . et comment?

Horace

(de même)

Par une ruse dont je m'accuse...
J'ai su, pour vous garder, !'éloigner en secret!

Angèle

Ah! vous m'avez perdue!

Horace

O mon Dieu! qu'aije fait?

Angèle

O terreur qui m'accable!
Qu'aije fait, misérable!
À tous les yeux coupable, que vaisie devenir?
Qu'ai-je fait, misérable!
Que résoudre et que faire?
Au châtiment sévère nen ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à mourir!

Horace

O terreur qui m'accable!
Qu'ai-je fait, miserable!
C'est moi qui suis coupable. Comment la retenir?
Que résoudre et que faire?
À sa juste colère rien ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à mourir!

Horace

Qu'à moi du moins votre cœur se confie; si je peux réparer mes torts...

Angèle

Jamais!... jamais!...

Horace

Ah! je vous en supplie...
Laissez­moi par mon zèle expier mes forfaits, laissez­moi vous défendre ou du moins vous conduire!

Angèle

Non, je dois partir seule!...

Horace

(la retenant)

Encore quelqùes instants!

Angèle

Laissez­moi mièloigner, ou devant vous j'expire!

Horace

Eh bien! je vous suivrai!

Angèle

Non... je vous le défends. Ah! vous m'avez perdue!

Horace

O mon Dieu, qu'ai­ie fait?

Angèle

O terreur qui m'accable! etc.

Horace

O terreur qui m'accable! etc.

(Elle s'éloigne malgré les efforts d'Horace pour la retenir Arrivée près de la porte, d'un signe de la main, elle lui défend de la suivre; Horace s'arrête. Elle remet son masque et s'éloigne.)

Horace

(seul)

Vous le voulezà cet arrêt terrible
je me soumetsj'obeirai

(après un instant de combat intérieur)

Non, non, c'est impossible
Quoi qu'il arrive, hélas! je la suivrai!

(Il s'elance sur ses pas et disparaît.)

 

 




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