| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Quintus Septimius Florens Tertullianus Apologétique IntraText CT - Lecture du Texte |
1. Nous avons tenu tête, pensons-nous, à toutes les accusations formulées par ceux qui réclament le sang des chrétiens 3. Nous avons fait voir en quoi consiste notre religion et par quelles preuves nous pouvons démontrer qu'elle est telle que nous l'avons fait voir, en nous appuyant sur l'autorité et l'antiquité des divines Ecritures 4, et puis sur l'aveu des puissances spirituelles 5. Qui donc osera nous réfuter, non pas par les artifices du langage, mais par des arguments qui reposent, comme les nôtres, sur la vérité?
2. Mais, si la vérité de notre religion apparaît évidente à tous, néanmoins l'incrédulité, bien que convaincue de l'excellence de notre religion, qui lui est connue par l'expérience et par les relations de la vie, se refuse à y voir une révélation divine, mais la tient pour une sorte de philosophie. Ce sont les mêmes vertus, dit-elle, que les philosophes enseignent et professent, à savoir
l'innocence, la justice, la patience, la modération, la chasteté. - 3. Pourquoi donc, si l'on nous compare aux philosophes au point de vue de la doctrine, pourquoi ne nous met-on pas sur le même pied qu'eux au point de vue de la liberté et de l'impunité de la doctrine? Ou bien encore, pourquoi les philosophes, étant semblables à nous, ne sont-ils pas forcés de remplir ces devoirs auxquels nous ne pouvons nous soustraire sans danger pour la vie? - 4. Et, en effet, qui force un philosophe à sacrifier, ou à jurer ou à mettre devant sa maison, en plein midi, des lampes inutiles? Loin de là, ils démolissent vos dieux publiquement, ils attaquent aussi les superstitions publiques dans leurs écrits, et vous les louez ! La plupart même aboient contre les princes, et vous les approuvez, vous les récompensez par des statues et des traitements, bien loin de les condamner aux bêtes ! - 5. Mais cela est naturel : ils portent le surnom de « philosophes » et non celui de « chrétiens ». Or, ce nom de « philosophes » ne met pas les démons en déroute. Que dis-je? les philosophes placent les démons au second rang, immédiatement après les dieux. C'est Socrate qui disait : « Si mon démon le permet. » Bien qu'il eût compris une partie de la vérité en niant les dieux, c'est encore lui qui, sur le point de mourir, ordonna cependant qu'on sacrifiât un coq à Esculape, apparemment pour honorer Apollon, père de ce dieu, parce qu'Apollon avait déclaré Socrate le plus sage de tous les hommes. - 6. Qu'il est étourdi, cet Apollon ! Il a rendu témoignage de la sagesse d'un homme qui niait l'existence des dieux ! Autant la vérité est en butte à la haine, autant celui qui la professe sincèrement, se fait détester ; au contraire, celui qui l'altère et qui la simule conquiert par là-même la faveur des persécuteurs de la vérité. 7. La vérité, que les philosophes trompeurs et
cor rupteurs simulent en ennemis, et qu'ils corrompent en la simulant, parce qu'ils n'ont pas d'autre but que la gloire, les chrétiens la recherchent par nécessité et la professent dans son intégrité, parce qu'ils ne songent qu'à leur salut. - 8. Aussi, ni pour la science ni pour la discipline, on ne peut pas, comme vous le pensez, nous mettre sur un pied d'égalité. Qu'est-ce que Thalès, ce prince des physiciens, a pu répondre de positif à Crésus, qui l'interrogeait sur la divinité ? Il éluda plusieurs fois le délai qu'il avait demandé pour réfléchir. - 9. Dieu, le dernier des artisans chrétiens le connaît, le fait connaître aux autres, et, par sa vie même, il affirme tout ce qui, pour les philosophes, n'est qu'un objet de recherches sur Dieu. Libre à Platon de déclarer qu'il n'est pas facile de connaître l'architecte de l'univers, et que, quand on le connaît, il est encore difficile de l'expliquer à tout le monde !
10. D'autre part, si on nous le dispute pour la chasteté, je vous lis un extrait de la sentence prononcée par les Athéniens contre Socrate : il est condamné comme « corrupteur des jeunes gens ». Un chrétien ne change pas même de femme. Je connais aussi la courtisane Phryné et ses relations avec le philosophe Diogène ; et je vois qu'un certain Speusippe, de l'école de Platon, fut tué en flagrant délit d'adultère. Un chrétien n'est homme que pour sa femme. - 11. Démocrite, en se crevant les yeux, parce qu'il ne pouvait voir une femme sans concupiscence, et parce qu'il souffrait, si elle ne lui appartenait pas, avoue hautement son incontinence par la peine qu'il s'inflige. Un chrétien, tout en conservant ses yeux, ne voit pas les femmes ; son âme est aveugle à l'égard de la passion. - 12. Discutons-nous au sujet de la modestie ? Voici que Diogène, de ses pieds crottés, foule les orgueilleux tapis de Platon, avec un autre orgueil. Un
chrétien n'est pas orgueilleux, même avec le pauvre. 13. Est-ce la modération qui est en jeu ? Voici Pythagore, qui aspire à la tyrannie chez les Thuriens, et Zénon chez les Priéniens. Un chrétien ne brigue pas même l'édilité. - 14. Si le débat porte sur l'égalité d'âme, Lycurgue voulut mourir de faim, parce que les Laconiens avaient amendé ses lois. Un chrétien rend grâces, même s'il est condamné. Si je compare la bonne foi, Anaxagore nia un dépôt fait par ses hôtes. Un chrétien est «fidèle» même aux yeux de ceux qui ne sont pas chrétiens. - 15. S'agit-il de la loyauté ? Aristote fit chasser honteusement son ami Hermias de la place qu'il occupait. Un chrétien ne fait pas même tort à son ennemi. Le même Aristote flatte honteusement Alexandre, qu'il aurait dû gouverner plutôt, et non moins honteusement Platon est vendu par Denys à cause de sa gourmandise. - 16. Aristippe, vêtu de pourpre, sous le masque de la gravité, mène une vie de débauches, et Hippias est tué, tandis qu'il dresse des embûches à sa patrie. C'est une chose qu'un chrétien n'a jamais tentée pour venger ses frères décimés par toutes sortes d'atrocités.
17. Mais on dira que, même parmi les nôtres, il y en a qui s'écartent des régies de la discipline. Sans doute, mais ils cessent d'être regardés comme chrétiens parmi nous, tandis que ces philosophes, après de telles actions, continuent à jouir du nom et de l'honneur de sages. - 18. Aussi bien, quelle ressemblance y a-t-il entre un philosophe et un chrétien, entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel, entre celui qui travaille pour la gloire et celui qui travaille pour la vie, entre celui qui prononce de belles paroles et celui qui accomplit de belles actions, entre celui qui édifie et celui qui détruit, entre un ami et un ennemi de l'erreur, entre un corrupteur de la vérité et celui qui la maintient dans
sa pureté et y conforme sa vie, enfin entre celui qui en est le voleur et celui qui en est le gardien ?