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| Quintus Septimius Florens Tertullianus Apologétique IntraText CT - Lecture du Texte |
1. Poursuivons : si quelque philosophe soutenait, comme Labérius le dit sur la foi de Pythagore, qu'après la mort un mulet est changé en homme, une fernme en vipère, et s'il faisait valoir tous les arguments, avec toute la force de l'éloquence, pour établir cette opinion, n'emporterait-il pas votre assentiment et ne ferait-il pas entrer la foi dans votre esprit? D'aucuns se persuaderaient même qu'il faut s'abstenir de la chair des animaux, pour ne pas acheter par hasard au marché du bœuf provenant de quelque aïeul ! Mais, en vérité, si un chrétien assure qu'un homme redeviendra un homme et que Gaius redeviendra Gaius, à l'instant même, on veut lui donner d'une vessie par le nez et le peuple le chasse je ne dis pas à coups de poings, mais à coups de pierres !
2. S'il existe quelque motif raisonnable de croire que les âmes humaines retourneront dans des corps, pourquoi ne rentreraient-elles pas dans la même substance, puisque « ressusciter » c'est « être ce qu'on a été »? Dans votre croyance, elles ne sont plus ce qu'elles ont été, car elles n'ont pu devenir ce qu'elles n'étaient pas, sans cesser d'être ce qu'elles étaient. - 3. Il faudrait rechercher, à loisir, une foule de passages d'auteurs, si nous voulions nous amuser à examiner en
quelle bête chacun paraît devoir être changé. Mais nous faisons plus pour notre défense en soutenant qu'il est bien plus raisonnable de croire qu'un homme redeviendra un homme, homme pour homme, et pas autre chose qu'un homme; enfin que l'âme, gardant sa nature, reprendra la même condition, sinon la même figure. - 4. Certes, puisque le motif de la résurrection est le prononcé du jugement, il est nécessaire que l'homme même qui a existé, soit reproduit, pour recevoir de Dieu la récompense du bien et le châtiment du mal. Et voilà pourquoi les corps seront reconstitués, d'abord parce que l'âme seule ne peut rien souffrir, sans une matière stable 6, à savoir la chair, et puis parce que le traitement que les âmes subiront en vertu du jugement n'a pas été mérité par elles sans la chair, puisque c'est dans la chair qu'elles ont tout fait.
5. Mais, dit-on, comment la matière, une fois dissoute, peut-elle être reproduite ? O homme, jette les yeux sur toi-même et tu trouveras une raison de croire. Demande-toi ce que tu étais avant d'exister? Rien, assurément, car tu t'en souviendrais, si tu avais été quelque chose. Toi donc, qui n'étais rien avant d'exister, toi qui, de même, ne seras rien 7 quand tu auras cessé d'exister, pourquoi ne pourrais-tu pas sortir du néant par la volonté de celui-là même qui a voulu une première fois te faire sortir du néant? - 6. Qu'y aura-t-il d'extraordinaire pour toi ? Tu n'étais pas et tu as été fait ; quand tu ne seras plus, tu seras fait encore. Explique, si tu le peux, comment tu as été fait, et puis tu pourras me demander comment tu seras fait. Et assurément, tu seras fait plus facilement ce que tu as été une fois, puisqu'il n'a pas été difficile de te faire ce que tu n'avais jamais été auparavant.
7. Doutera-t-on peut-être de la puissance de Dieu, qui a créé de rien ce corps gigantesque du monde, non moins que s'il le tirait du vide et du néant de la mort, qui l'a animé de ce souffle qui anime ce qui vit et en a fait, pour vous servir de témoignage, un expressif symbole de la résurrection des corps ? - 8. Tous les jours, la 1umière s'éteint et brille de nouveau ; de même, les ténèbres s'en vont et reviennent ; les astres meurent et reprennent vie ; les saisons finissent et recommencent ; les fruits passent et renaissent ; et certes, les semences doivent se corrompre et se dissoudre pour repousser avec une fécondité nouvelle : toutes choses se conservent par leur destruction même, tout renaît par la mort. - 9. Et toi, homme, dont le nom est si grand, si tu savais ce que tu es, quand tu ne l'aurais appris que par l'inscription de la Pythie, toi, le maître de toutes les choses qui meurent et qui renaissent, mourras-tu pour périr à jamais? En quelque lieu que ton corps soit dissous, quelle que soit la matière qui le détruise, qui l'engloutisse, qui l'anéantisse, qui le réduise à rien, elle le rendra ! Le néant lui-même obéit à Celui à qui tout obéit.
10. Faudra-t-il donc, dites-vous, toujours mourir et toujours renaître ? Si le maître de toutes choses l'avait ainsi décidé, tu subirais bon gré mal gré la loi de ta condition. Mais de fait il n'a décidé rien d'autre que ce qu'il a prédit. - 11. Cette même sagesse, qui a formé, l'universalité des choses, au moyen de la diversité des éléments, de telle sorte, qu'en toutes choses, malgré leur unité, sont réunies des substances contraires, le plein et le vide, ce qui est animé et ce qui est inanimé, le saisissable et l'insaisissable, la lumière et les ténèbres, la vie même et la mort, cette même sagesse a également uni dans l'éternité deux périodes distinctes : la première, celle où nous vivons depuis l'origine du
monde, s'écoule et finira n'ayant qu'une durée limitée; l'autre, que nous attendons, se prolongera jusqu'à l'infinie éternité.
12. Lorsque donc seront arrivés le terme et cette limite qui sépare les deux périodes, quand le monde lui-même, également borné dans le temps, aura perdu cet aspect qui, à la manière d'un rideau de théâtre, voile l'éternité établie par Dieu, alors tout le genre humain ressuscitera pour régler le compte du bien ou du mal fait en cette vie, et pour être récompensé ou puni, à partir de ce moment jusqu'à l'éternité immense, qui n'aura pas de fin. - 13. Alors donc, plus de mort, plus de résurrections successives ! Mais nous serons ce que nous sommes maintenant, et nous ne changerons plus : les adorateurs de Dieu seront unis à Dieu pour toujours, revêtus de la substance propre de l'immortalité ; les impies, au contraire, et ceux qui ne sont pas irréprochables aux yeux de Dieu, subiront la peine d'un feu également éternel, possédant, grâce à la nature particulière de ce feu, une incorruptibilité procurée, cela s'entend, par Dieu.
14. Les philosophes même connaissent la différence d'un feu mystérieux d'avec le feu ordinaire. Ainsi, autre est le feu qui sert à l'usage des hommes, autre celui qui sert à l'exécution du jugement de Dieu, ce feu qui tantôt lance la foudre du haut du ciel, tantôt est vomi du sein de la terre à travers le sommet des montagnes : en effet, il ne consume pas ce qu'il brûle, mais il répare à mesure qu'il détruit. - 15. Aussi bien, les montagnes toujours ardentes subsistent et l'homme frappé de la foudre est indemne, au point que désormais aucun feu ne peut le réduire en cendres. Voici un témoignage de ce feu éternel, voici une image de ce jugement qui ne finira pas et qui entretient pour ainsi dire le châtiment : les montagnes brûlent et elles
durent pourtant ! En sera-t-il autrement des coupables, des ennemis de Dieu ?