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| Quintus Septimius Florens Tertullianus Traité de la patience IntraText CT - Lecture du Texte |
V. Il ne sera pas néanmoins inutile de traiter plus au long un sujet qui a un rapport si nécessaire à notre foi. Quoiqu'un discours étendu puisse être quelquefois
réprehensible, il ne saurait cependant l'être quand il s'agit de l'édification et de la direction des mœurs. Si l'on veut traiter à fond quelque vertu , il faut très-souvent parler du vice contraire, car on voit plus clairement ce qu'il faut suivre quand on connaît ce qu'il faut éviter. Considérons ce que c'est que l'impatience; voyons si elle ne vient pas du démon, comme la patience vient de Dieu, par ce moyen il nous, sera aisé de connaître combien ce vice est contraire à la foi chrétienne , car ce qui vient du rival de Dieu ne saurait sans doute s'allier avec les choses de Dieu; il y a autant d'opposition entre les effets qu'il y en a entre les causes. Ainsi Dieu étant infiniment bon, et le démon étant rempli de méchanceté , cette différence montre évidemment que l'un ne fait rien pour l'autre. Ce qui est mauvais ne peut pas plus produire quelque chose de bon que ce qui est bon ne peut produire quelque chose de mauvais.
Je remarque donc que l'impatience tire son origine du diable. Il la mit au monde, pour ainsi parler, lorsqu'il supporta si impatiemment que l'homme, cette vive image de Dieu, eût reçu de son Créateur l'empire sur toutes les choses créées. En effet, s'il eût supporté avec patience cet ordre suprême , il n'en aurait conçu aucun déplaisir : n'en concevant point de déplaisir, il n'aurait pas envié le bonheur de l'homme à qui il ne tendit des pièges funestes que par jalousie. Il fut donc jaloux parce qu'il fut chagrin ; et il fut chagrin parce qu'il fut impatient. De savoir maintenant si cet ange de perdition commença par être malin ou impatient, c'est ce que je ne me mets pas en peine d'examiner. Il est constant du moins que l'impatience naquit avec la malice, ou que la malice commença avec l'impatience; et qu'ensuite elles continuèrent à se fortifier unanimement dans le sein d'un même père. Ainsi le diable apprit par sa propre expérience combien cette passion était efficace pour faire pécher. Comme il savait, parce qu'il avait éprouvé lui-même , que le premier péché était entré dans le monde par la voie de l'impatience, il la fit venir aussitôt à son
secours pour rendre l'homme criminel. Il va ainsi trou ver Eve; et dans l'entretien qu'il a avec elle ce rusé serpent lui souffle avec ses paroles son haleine infectée du venin contagieux de l'impatience 8. Elle n'aurait jamais péché si elle eût supporté patiemment la défense que Dieu lui avait faite. Plus coupable encore en ce quelle ne se contente pas d'avoir reçu elle seule ce souffle maudit, elle ne saurait aussi souffrir plus longtemps le silence ; c'est un poids qui l'accable, elle meurt d'impatience.de parler à Adam qui, n'étant pas encore son mari, n'était pas obligé par conséquent de l'écouter. Il lui prête néanmoins l'oreille ; et voilà comment elle le fait devenir le canal par où cette peste, qu'elle avait contractée du malin esprit, s'est répandue dans le monde.
C'est ainsi que l'impatience de la première femme fit périr le premier homme, et que ce premier homme périt aussi par son impatience en deux manières : soit en portant avec peine l'observation du commandement de Dieu, soit en se montrant trop lâche à combattre la tentation du démon. Voilà donc l'origine du péché, voilà aussi le principe des arrêts du ciel contre le genre humain. La colère de Dieu commença par où avait commencé l'offense de l'homme ; plutôt la première cause de l'indignation de ce divin maître fit éclater les premiers traits de sa patience. Car se contentant de donner sa malédiction au démon, arrêta le juste mouvement de colère dans lequel il pouvait le punir plus rigoureusement. Enfin quel autre crime peut-on imputer à l'homme avant le crime de l'impatience il vivait dans l'innocence et dans l'amitié de Dieu; il était habitant du paradis.Mais dès qu'il eut succombé à l'impatience, il cessa aussitôt d'être agréable au Seigneur ; il n'eut plus de goût pour les choses célestes. Chassé ensuite de la présence de son Dieu, et banni en cette vallée de larmes, il se laissa aisément dominer par l'impatience, qui fut en lui le principe de toutes les fautes qu'il commit contre son Créateur. En effet cette malheureuse passion,
Nous venons de le montrer en ce qui regarde l'homicide , qui fut d'abord produit immédiatement par la colère ; mais quelque motif qui le cause dans la suite, il provient toujours de l'impatience, comme de sa première source. Car, soit qu'on se porte à commettre ce crime par jalousie ou par cupidité , on commence toujours par l'impatience, en ne voulant point se donner la peine de combattre un mouvement de haine ou d'avarice. Enfin tout ce qui nous porte à quelque action mauvaise vient d'une certaine impatience où l'on est d'accomplir au plus tôt cette action. Je le prouve. On commet un adultère : pourquoi? parce qu'on n'a pas voulu supporter plus longtemps la peine de résister aux tentations de la chair. Si vous dites qu'un des principaux motifs qui obligent les femmes à vendre leur honneur est l'amour de l'argent, je soutiens que ce coupable trafic procède d'une honteuse lâcheté à détruire cet amour du
gain. Je ne fais mention que de ces deux vices, parce qu'ils sont les plus communs et les plus criminels devant Dieu. Mais, pour le dire en un mot, tout péché vient de l'impatience. On est méchant, parce qu'on trouve trop de peine à être homme de bien. La pureté est insupportable à l'impudique, la probité au scélérat, la piété à l'impie, le repos à un esprit inquiet. On devient vicieux, parce qu'on ne peut pratiquer plus longtemps la vertu. L'impatience étant donc la source des péchés , ne doit-elle pas offenser infiniment celui qui ne saurait approuver aucun péché ?
D'ailleurs il est manifeste que l'impatience fut la principale cause de tant de révoltes où les Israélites se laissèrent aller contre le Seigneur. En effet, d'où vient que ce peuple ingrat, oubliant le bras tout-puissant qui l'avait délivré de la cruelle servitude d'Egypte , demande à Aaron de nouveaux dieux qui puissent le conduire dans la terre promise? D'où vient que, portant l'insolence au plus haut point, hommes et femmes sacrifient volontiers leur or pour en faire une idole publique ? Cette audace criminelle vient de ce qu'ils supportèrent impatiemment que Moïse fût si longtemps à s'entretenir avec Dieu, quelque nécessaire que fût cet entretien. En vain ils ont été repus miraculeusement d'une manne qui leur a été envoyée du ciel comme une rosée nourrissante 10; en vain ils ont été abreuvés de l'eau tirée d'un rocher : ils se défient encore du Seigneur. Une soif de trois jours les accable; ils ne peuvent plus l'endurer. Voilà l'impatience que Dieu leur reproche lui-même dans l'Écriture. En un mot pour ne pas descendre dans un plus long détail, le malheur du peuple juif est toujours venu d'un défaut de patience. Pourquoi ont-ils fait mourir les prophètes? C'est pour n'avoir pas voulu souffrir leurs avis. Pourquoi ont-ils fait mourir Jésus-Christ lui-même? C'est pour n'avoir pu supporter sa présence : ils auraient été moins misérables s'ils eussent été plus patients.