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| Henri Beyle alias Stendhal Notice sur M. Beyle par lui-même IntraText CT - Lecture du Texte |
II
Le jeune Beyle prit cette ville
dans une horreur qui dura jusqu'à sa mort ; c'est là qu'il a appris à connaître
les hommes et leurs bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y
vivre en faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu'il ne
voulait pas la perte de ses moeurs et qu'il ne verrait Paris qu'à 30 ans.
De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s'occupa que de mathématiques, il espérait
entrer à l'École polytechnique, et voir Paris. En 1799, il remporta le premier
prix de mathématiques à l'École centrale (M. Dupuy, professeur) ; les 8 élèves
qui remportèrent le second prix furent admis à l'École polytechnique deux mois
après. Le parti aristocrate attendait les Russes à Grenoble, ils s'écriaient :
O Rus, quando ego te aspiciam !
L'examinateur Louis Monge ne vint
pas cette année. Tout allait à la diable à Paris.
Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à l'école
même ; Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain du 18 brumaire,
Napoléon venait de s'emparer du pouvoir. Beyle était recommandé à M. Daru,
ancien secrétaire général de l'Intendance du Languedoc, homme grave et très
ferme. Beyle lui déclara avec une force de caractère singulière pour son âge,
qu'il ne voulait pas entrer à l'École polytechnique.
On fit l'expédition de Marengo, Beyle y fut, et M. Daru (depuis ministre de l'Empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, en mai 1800. Il servit quelques temps, comme simple dragon. Il devint amoureux de Mme A. (Angela Pietragrua).
Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire, et estimait fort l'art de donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d'un coup de pointe dans un duel. Il fut aide de camp du lieutenant-général Michaud ; il se distingua, il a un beau certificat de ce général (entre les mains de M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes, lorsque à la paix, le ministre de la Guerre ordonna que tous les aides de camp sous-lieutenants rentreraient à leur corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano en Piémont. Il fut malade d'ennui, puis blessé, obtint un congé, vint à Grenoble, fut amoureux, et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris Mlle V.... qu'il aimait. Le ministre se fâcha, B... donna sa démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre par la famine.
B... ., plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand homme. Il voyait une fois tous les quinze jours Mme A..., le reste du temps, il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant confidence à personne de ses projets, et détestant la tyrannie de l'Empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève de l'École polytechnique, ami de Beyle, l'engagea dans une sorte de conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait le jugement qu'il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu'il entrevoyait chez M. Daru. Beyle fut présenté à M. l'abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire qu'il trouvait puéril, Mme de Staël qui lui semblait emphatique, Bossuet qui lui semblait de la blague sérieuse ; il adorait les fables de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.