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Honoré de Balzac
Les caprices de la Gina

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II

Suite des Caprices de la Gina

Je ne sais rien de plus piquant que d'être l'adversaire d'une belle femme, sans que la lutte établie à propos d'amour ait l'amour pour objet. Telle était ma situation avec Gina. Sans son amant et sans son mari, seule chez elle, elle allait être la proie de mes expériences, car il faut avouer que dans les circonstances où elle était, jamais Italienne ne se serait conduite comme elle, et l'énigme me paraissait insoluble.

La première fois que je vins chez elle fut naturellement le lendemain du départ du comte Grégorio, je m'attendais à une réception froide, mais la Gina fut très affectueuse, quoique triste.

- Je vous pardonne, dit-elle, le mal que vous avez fait sans le vouloir, l'amitié que vous avez pour Grégorio vous guidait, et cela me suffit ; d'ailleurs, peut-être tout est-il allé pour le mieux.

Elle parlait d'un air mystérieux, comme une femme près d'accoucher, qui ne sait si ses couches seront heureuses et qui craint d'y rester.

Ce ne sera pas avec moi, chère Gina, pensais-je, que tu dirigeras l'artillerie de tes caprices, car si j'admire ta beauté, je me défie de toi comme de la chatte la plus rusée qui soit née sur une gouttière de couvent.

- Est-ce donc moi, lui dis-je, qui ai la manie des chiens anglais ?

- Quoique je ne sache pas grand'chose, répondit-elle en souriant, comme une femme qui possède la science des sciences, l'art de plaire, et à qui toutes les autres sont inutiles, je sais reconnaître le mérite là où il est, et je crois que vous vous souciez du chien après lequel court mon adorable Grégorio, juste autant que moi, c'est-à-dire qu'en ce moment ce chien m'est parfaitement indifférent, et que quand mon ami l'aura mis ici, ce sera pour moi l'une des créatures les plus intéressantes de Milan, oui, je l'aimerai bien mieux que mon amie la marquise Nina, car ce chien n'aboyera jamais après moi... je crois.

- Mais en ce moment, il vous accuse étrangement.

- Pourvu, dit-elle, que je puisse en jouir, car alors je reverrai Grégorio.

- Vous êtes plus sombre que vous ne devez l'être après le départ d'un homme que vous avez renvoyé volontairement.

- Volontairement ! dit-elle, en levant ses yeux vers la voûte d'azurdansaient de belles nymphes au bain. Volontairement, reprit-elle d'un ton amer, quand je crains de ne jamais le revoir, de mourir sans l'avoir là près de moi. Vous ne connaissez pas le prix d'un jeune homme comme Grégorio, il aime, mon cher Georges, et les hommes aimants sont rares, il n'a jamais murmuré quand mes caprices le flagellaient, il est d'une tendresse irréprochable, d'un dévouement absolu. Comme il est parti ! Quel regard il m'a jeté !

- Vous le voulez, a-t-il dit, et il m'a baisé les mains, il eût été de même à la mort, si je le lui avais demandé.

- Gina, vos caprices sont donc des épreuves ?

- Il me plaît que vous le croyiez, prenez-moi pour une sotte, pour une femme stupide, et n'en parlons plus.

- Il y a certes un secret là-dessous, et vous savez que je le découvrirai...

- Jamais, dit-elle, avec une profonde terreur.

Je m'en allai dévoré de curiosité, me demandant quelle raison pouvait justifier une défense aussi désespérée chez une belle femme qui aimait et qui était aimée. La douleur que lui causait le départ de Grégorio fut d'une violence sourde qui faisait mal à voir, mais je n'en fus pas longtemps le témoin, car dix jour après le départ de Grégorio, la Gina disparut à la façon des anges, sans laisser la moindre trace de sa fuite, ni de son passage.

Les sphinx ont toujours des ailes. J'avoue que je fus aussi mortifié que peut l'être un homme qui aurait réussi à faire chanter un cygne et qui le verrait s'envoler. Que pouvais-je répondre à mon ami, lui qui m'avait recommandé de veiller sur Gina.

J'étais hébété de ma sottise, et j'allais sous les arcades du palais de Gina, m'y promenant comme si les grandes dalles de granit pouvaient me dire quelque chose, lorsque je me souvins d'un des axiomes auxquels je dois de passer pour un esprit méchant et redoutable, à savoir qu'il n'y a pas de jupe plus lourde que celle d'une femme qui a la jambe mal faite !

Après bien des recherches, je finis par découvrir que la Gina devait être allée à Turin, je courus à Turin. A Turin, point de Gina. Comme elle y était passée, elle et sa femme de chambre, sous la protection d'une famille anglaise qu'elle avait rejointe sur la route de Milan à Novarre, je résolus d'y retrouver sa trace. Le troisième jour de mon arrivée, j'allai chez une dame de Turin dont j'avais entendu parler par Gina et que je connaissais. La marquise de Bora fut un peu surprise à mon aspect, je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, mais il me vint aussitôt dans l'idée que Gina était là. Je crus voir à certains signes connus dans les hautes régions sociales et respectés par les gens bien élevés, que ma visite était hors de saison, et que je devais laisser la marquise seule, mais je restai sans tenir compte ni de ses inattentions ni de son silence. Au moment où la marquise en venait aux dernières extrémités en me disant : - Je vous fais mille excuses, mais je...» un très-illustre, et très-habile chirurgien qui est à Turin entra sans être annoncé. Je me levai, je dis à l'oreille de la marquise : - Gina sera-t-elle en danger de mort ? Elle inclina la tête d'un air grave. Je sortis.

Quel était ce secret gardé dans les plus horribles tortures ? Loin d'être satisfait d'avoir découvert la raison de la vertu de Gina, j'allai sous les arcades de Turin. En frissonnant de terreur, j'y fus rencontré par le chirurgien qui me dit :

- Je suis chargé, Monsieur, par une femme angélique de vous demander si vous croyez qu'on puisse aimer une borgne ?

- Cela dépend de la beauté de l'oeil qui reste.

- Bien entendu, dit-il en riant, car ces hommes qui vivent au milieu des douleurs peuvent rire.

- La Gina sera-t-elle en danger de mourir... lui demandai-je en tremblant.

- Je ne garantirais pas la vie de toute autre femme, mais elle est soutenue par un courage héroïque, et je n'ai jamais rencontré de fermeté pareille. Son amant ne saura jamais, me dit le chirurgien, à quel point il est aimé, car s'il n'avait pas si souvent pressé cette femme sur son coeur, le mal n'aurait pas fait autant de progrès et je suis sûr qu'elle n'a jamais poussé un cri...

Je vous jure qu'il me tomba des pieds à la tête comme un réseau de glace en entendant ces terribles paroles, et que je reconnus en Gina cette grandeur romaine qui brille dans toute sa splendeur par moments au front de la vieille reine du monde. Je me souvins avec terreur des plaintes que me faisait Grégorio de la froideur de Gina à laquelle il échappait toujours une contraction nerveuse quand il la prenait dans ses bras, et les paroles orgueilleuses du mari me furent expliquées.

La marquise apprit bientôt à Gina que je savais tout et je fus introduit près d'elle.

- Il était écrit, [me dit-elle], que vous seriez dans mes secrets, et je n'ai pas besoin de vous prier de les ensevelir dans le plus profond silence.

J'assistai à la terrible opération par laquelle le plus beau sein du monde tomba sous le fer du savant et habile docteur, et deux mois après je ramenai Gina chez elle. Personne ne sut à Milan qu'il y existait une aussi courageuse amazone, car elle sut voiler cette sublime imperfection. Grégorio revint quelques jours après, apportant à la Gina le plus joli chien anglais, et quand il apprit, car il dut l'apprendre, la raison des caprices de Gina, son amour devint quelque chose de si profond et de si exalté que je suis sûr qu'elle sera aimée jusqu'à son dernier soupir.

Le mari de Gina revint aussi, sans chien anglais, et trouva sa femme avec quelque chose de moins, mais il avait, lui, quelque chose de plus.




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