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Honoré de Balzac
Une messe en 1793

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V

En achevant ces mots, l'étranger présentait à l'ecclésiastique une petite boîte extrêmement légère. Le prêtre la prit involontairement pour ainsi dire ; car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu'il y mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte l'avait plongé dans une profonde surprise. Ils rentrèrent alors dans la pièce où les deux religieuses les attendaient.

«Vous êtes, leur dit l'inconnu, dans une maison dont le propriétaire, Mucius Scaevola, ce plâtrier qui habite le premier étage, est célèbre dans la section par son patriotisme ; mais il est secrètement attaché aux Bourbons. Jadis il était piqueur de Monseigneur le prince de Conti, et il lui doit sa fortune. En ne sortant pas de chez lui, vous êtes plus en sûreté ici qu'en aucun lieu de la France. Restez-y. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrez attendre sans danger des temps moins mauvais. Dans un an, au 21 janvier... (en prononçant ces derniers mots, il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer avec vous la messe expiatoire.

Il n'acheva pas. Il salua les muets habitants du grenier, jeta un dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur indigence, et il disparut.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l'intérêt d'un roman. Aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut placée par elles sur la table, et les trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent une indescriptible curiosité. Mademoiselle de Langeais ouvrit la boîte, y trouva un long mouchoir de batiste très-fine, souillé par quelques taches de sueur ; mais en le dépliant, ils y reconnurent de larges taches.

«C'est du sang !...» dit le prêtre d'une voix profonde.

Les deux soeurs laissèrent tomber la relique prétendue avec horreur. Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s'enveloppait l'étranger devint inexplicable. Quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même pas de se l'expliquer.

Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s'apercevoir, malgré la Terreur, qu'une main puissante était étendue sur eux. D'abord, ils reçurent du bois et des provisions ; puis, les deux religieuses devinèrent qu'une femme était associée à leur protecteur, quand on leur envoya du linge et des vêtements, qui pouvaient leur permettre de sortir sans être remarquées par les modes aristrocratiques des habits qu'elles avaient été forcées de conserver. Enfin Mucius Scaevola leur donna deux cartes civiques. Souvent des avis nécessaires à la sûreté du prêtre leur parvinrent par des voies détournées ; mais ils reconnurent une telle opportunité dans ces conseils, qu'ils ne pouvaient être donnés que par une personne initiée aux secrets de l'État. Malgré la famine qui pesa sur Paris, ils trouvèrent à la porte de leur taudis des rations de pain blanc qui y étaient régulièrement apportées par des mains invisibles. Cependant ils crurent reconnaître dans Mucius Scaevola le mystérieux agent de cette bienfaisance toujours aussi ingénieuse qu'intelligente. Les nobles habitants du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 22 janvier 1793 ; aussi devint-il l'objet d'un culte tout particulier pour ces trois êtres, qui n'espéraient qu'en lui et ne vivaient que par lui. Ils avaient ajouté pour lui des prières spéciales dans leurs prières. Soir et matin, ces âmes pieuses formaient des voeux pour son bonheur, pour sa prospérité, pour son salut. Elles suppliaient Dieu d'éloigner de lui toutes embûches, de le délivrer de ses ennemis et de lui accorder une vie longue et paisible. Leur reconnaissance étant, pour ainsi dire, renouvelé tous les jours, s'allia nécessairement à un sentiment de curiosité qui devint plus vif de jour en jour. Les circonstances qui avaient accompagné l'apparition de l'étranger étaient l'objet de leurs conversations, ils formaient mille conjectures sur lui, et c'était un bienfait d'un nouveau genre que la distraction dont il était le sujet pour eux. Ils se promettaient bien de ne pas laisser échapper l'étranger à leur amitié le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI. Cette nuit, si impatiemment attendue, arriva enfin. A minuit, le bruit des pas pesants de l'inconnu retentit dans le vieil escalier de bois : la chambre avait été parée pour le recevoir, l'autel était dressé. Cette fois, les soeurs ouvrirent la porte d'avance, et toutes deux s'empressèrent d'éclairer l'escalier. Mademoiselle de Langeais descendit même quelques marches pour voir plutôt son bienfaiteur.

«Venez, lui dit-elle d'une voix émue et affectueuse, venez... l'on vous attend.»

L'homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas ; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence. A son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les coeurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu'il le parut à ces âmes que l'exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l'amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer, sur les lèvres de l'inconnu, un sourire promptement réprimé au moment où il s'aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir. Il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l'invitation que lui fit mademoiselle de Langeais, de partager une petite collation qu'elle avait préparée.

Après le 9 thermidor, les religieuses et l'abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l'enseigne de la Reine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L'abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l'empêcha de sortir.

«Qu'est-ce ? dit-il à madame Ragon.
- Ce n'est rien, reprit-elle ; c'est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Hélas ! nous l'avons vu bien souvent l'année dernière ; mais aujourd'hui, quatre jours après l'anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortége sans chagrin ; car c'est l'exécution des complices de Robespierre : ils se sont défendus tant qu'ils ont pu ; mais ils y vont à leur tour.»

Une foule qui remplissait la rue Saint-Honoré passa comme un flot, et au-dessus, l'abbé de Marolles, cédant à un mouvement de curiosité, vit debout, sur la charrette, celui qui, trois jours auparavant, était agenouillé près des religieuses. «Qui est-ce ?... dit-il, celui qui....
- C'est le bourreau, répondit monsieur Ragon en nommant l'exécuteur des hautes oeuvres par son nom monarchique.
- Mon ami ! mon ami ! cria madame Ragon, monsieur l'abbé se meurt.»

Et la vieille dame prit un flacon de vinaigre pour faire revenir le vieux prêtre évanoui.

«Il m'a donné, dit-il, le mouchoir avec lequel le roi s'est essuyé le front, en allant au martyre... Pauvre homme !... le couteau d'acier a eu du coeur quand la France en manquait !.»

Les parfumeurs crurent que le pauvre prêtre avait le délire.




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