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Émile Zola
"Pot-Bouille" au Théâtre

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II

Prenez-la donc avec bonne foi, examinez-la donc.

Que dit-elle ? Voilà une famille que ravage le besoin de paraître. La plaie contemporaine est là, dans cet amour de l'argent, dans les mauvais exemples donnés à ses filles par une mère, qui personnifie la bêtise et la vanité de notre époque. Et la question du mariage se pose, du mariage bâclé comme une affaire véreuse, rendant à l'avance la vie conjugale insupportable, aboutissant fatalement à l'adultère. Au dénoûment, ce ferment mauvais a désorganisé la famille, dont il ne reste rien : la mère imbécile mourra sur la paille ; des deux filles, l'une est en fuite avec un amant, l'autre a été chassée par son mari tandis que le père, l'honnête homme, meurt foudroyé par la douleur. Est-ce que cela ne vous suffit pas, quelle leçon morale vous faut-il donc ?

Ce n'est pas tout, pourtant. L'adultère, poétisé par la littérature romantique d'hier, est ici cravaché comme une bête immonde. Jamais encore on n'avait dit si énergiquement aux femmes chancelantes que la faute est misérable et vulgaire, qu'elles ont tout intérêt à être heureuses avec leur mari, même s'il est sans intelligence et sans beauté. Cet amant, aux bras duquel elles tombent, est un coureur d'aventures, qui, pour une heure de retard dans un rendez-vous, se mettra à aimer la première voisine venue. Et il y a, en outre, le choeur des bonnes, le choeur antique comme on l'a dit avec justesse, la voix d'en bas qui juge les maîtres. Chaque défaillance du salon est traînée dans les ordures de l'office. N'est-ce point assez encore, n'êtes-vous pas gorgés de morale ?

Moi , elle m'écœure, il y en a trop. Ce pauvre amour coupable, cette famille malade de luxe, sont vraiment fustigés d'une main trop rude. M. Busnach l'a si bien compris, avec son flair du théâtre, qu'il s'est gardé de tailler dans le roman le drame noir qu'on pouvait attendre. Cela aurait pris un accent de satire insupportable. Et il a tourné les choses au comique, il a même parfois versé dans la farce, ce qui est une preuve d'esprit. La pièce est ainsi devenue une des plus amusantes qu'on ait jouées depuis longtemps.

Dès lors, nous voilà en plein dans de la morale de belle humeur. Les vices ont presque disparu, il n'y a plus guère que des ridicules. Sans doute, sous les plaisanteries, on sent parfois la leçon amère du vrai ; mais n'est-ce pas la vieille devise du théâtre, de châtier les moeurs en faisant rire ? A la place de M. Busnach, j'enverrais ma pièce à l'Académie, je demanderais pour elle le prix Montyon, car aucune autre n'a osé attaquer si vertement aux causes qui détraquent la famille et le mariage. Remarquez qu'il ne s'agit point d'une polissonnerie aimable comme les vaudevilles qui font courir tout Paris. L'auteur est dans une généralité sociale, il n'invente pas pour chatouiller le public aux endroits sensibles, il montre simplement un coin de la laide cuisine de certains ménages en se hâtant de charger les effets, afin de faire passer la leçon. S'il n'y a pas là un moraliste, je ne sais plus ce que les mots veulent dire, je livre à la critique ma pauvre tête bouleversée et endolorie.




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