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Émile Zola
"Pot-Bouille" au Théâtre

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III

Il est vrai que tout le monde ne trouve pas Pot-Bouille immorale. C'est là un raffinement de mauvaise foi qui appartient seulement à des natures d'élite. D'autres, tout en voulant bien reconnaître la forte leçon contenue dans la pièce, en déplorent quelques phrases et certains personnages épisodiques. Selon eux, ce sont ces détails qui out suffi à effaroucher les âmes scrupuleuses.

Vraiment, il y a là une délicatesse rare. Je ne m'imaginais point que des personnes habituées au mauvais style des opérettes sans couplets pussent se blesser ainsi d'une langue franche et solide, appelant parfois les choses par leurs noms. Le mal sans doute est que nous ne soyons pas dans un opéra-comique et que les bonnes parlent ici comme des bonnes. Mais qu'y faire, quand on n'a pas un poëte sous la main pour traduire en langage noble le train ordinaire de la vie ?

Cette question de la langue, au théâtre, est peut-être le plus sérieux obstacle, qui, longtemps encore, y retardera le triomphe de la vérité. On peut oser toutes les situations, le répertoire est plein de gredins abominables et de crimes odieux ; et, très souvent, c'est dans les oeuvres efféminées des petits auteurs bourgeois qu'on rencontre des combinaisons radicalement ordurières. Seulement, la forme intervient, une forme pompeuse pour les tragiques, une forme douceâtre pour les galantins du succès. Dès lors, tout passe, l'expression fausse cache la vilenie du fond, les faits les plus condamnables se délayent en une bouillie incolore et insipide, que le bon public avale comme une crème. Vous les connaissez, ces pièces où pas un des personnages n'a une langue personnelle, où le même lot de phrases tièdes coule de toutes les bouches, où le faux esprit de Paris se débite par tranches coupées à l'avance, ainsi que de la galette. Et, comme il y a là une absence totale de style, la critique se hâte de trouver ça bien écrit.

Aussi comprend-on la stupeur lorsqu'un auteur s'avise de faire parler à chacun sa langue. Eh quoi ! cette servante ne parle pas comme une duchesse ? mais c'est monstreux ! Puis, voilà un mari, qui, dans une querelle terrible avec sa femme, s'avise de ne pas avoir la noblesse de Ménélas et s'emporte jusqu'à lâcher un gros mot. Fi, l'horreur ! il faut que le monsieur qui a écrit ce dialogue vive dans un singulier monde pour croire qu'on est violent quant on se fâche. Du reste, les autres personnages sont aussi répugnants : croiriez-vous qu'ils causent sur les planches comme on cause à la ville, non plus en phrases toutes faites, mais selon leur personnalité et en obéissant au train-train de leur existence ? Le grand épouvantail est là, une telle forme vraie ne peut se tolérer. On fait certainement pis dans les théâtres voisins, mais le ronron des périodes banales y endort les scrupules du public.

C'est comme les deux personnages épisodiques, qu'on a blâmés dans Pot-Bouille, un vieux coureur qui entretient une petite rouée, un jeune gaillard du meilleur monde qui s'oublie avec les bonnes : a-t-on idée de deux goujats pareils ! Cela ne s'est jamais vu, n'est-ce pas ? Je suis resté stupide devant cette explosion de dégoût, et je confesse que je ne comprends pas encore. Mais rien n'est moins neuf que ces deux figures, elles sont lasses de traîner dans les vaudevilles du Palais-Royal ! Par quelle aventure ce qui est permis aux autres oeuvres devient-il inadmissible dans Pot-Bouille? Question de forme toujours. Le vrai soulève le coeur, tandis que la fantaisie polissonne chatouille la sensualité d'une salle. Et le plus drôle est que les deux personnages, pris au roman, sont tellement atténués que je défie une femme vraiment honnête de s'en blesser. On s'indigne de confiance ; j'entendais une jeune fille s'écrier, l'autre soir, en sortant de l'Ambigu : " Mais ils sont très amusants, on les disait si affreux ! "




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