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| Émile Zola "Pot-Bouille" au Théâtre IntraText CT - Lecture du Texte |
Justement, j 'ai relu hier la préface que Beaumarchais a écrite pour Le Mariage de Figaro, et j'ai été surpris d'une étrange coïncidence : si j'étais l'auteur de Pot-Bouille, je n'aurais qu'à copier cette préface, dont presque toutes les phrases s'appliqueraient exactement à ma pièce.
Le 27 avril prochain, il y aura juste cent ans que Le Mariage de Figaro a été représenté, après neuf ans de luttes soutenues par l'auteur, et au milieu de l'immense retentissement que l'on sait. Le succès fut énorme, la pièce fit rire tout Paris, ce qui n'empêcha pas que jamais pièce ne fut plus attaquée, plus niée, plus traînée dans la boue. Des libelles couraient, des épigrammes en vers, des pamphlets en prose. Et Beaumarchais, qui ne se laissait pas égorger sans crier, cria de la belle façon.
On lui avait reproché, comme à nous, son "indécence théâtrale", et il répondait : " A force de nous montrer délicats, fins connaisseurs, et d'affecter, comme j'ai dit autre part, l'hypocrisie de la décence auprès du relâchement des moeurs, nous devenons des êtres nuls, incapables de s'amuser et de juger de ce qui leur convient ".
On lui avait reproché, comme à nous, son mélange de valets et de maîtres, et il répondait : " J'ai pensé, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comique au théâtre, sans des situations fortes et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale dans le sujet qu'on veut traiter "- Vous le voyez, tous les mots portent.
On lui avait reproché, comme à nous, de n'avoir mis que des coquins à la scène, et les ressemblances s'accentuent encore lorsqu'il répond : " Tous ces gens-là sont loin d'être vertueux ; l'auteur ne les donne pas pour tels : il n'est le patron d'aucun d'eux, il est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité ? " Plus loin, il conclut en disant : " On ne peut corriger les hommes qu'en les faisant voir tels qu'ils sont. La comédie utile et véridique n'est point un éloge menteur, un vain discours d'académie ". Ne sommes-nous pas en plein dans Pot-Bouille ?
Enfin, - car il faut se borner, - on lui avait reproché, comme à nous, de peindre des mauvaises moeurs de fantaisie. Ici, la rencontre devient vraiment singulière. Beaumarchais dit en terminant : " Le grand défaut de ma pièce serait que je ne l'ai point faite en observant le monde ; qu'elle ne peint rien de ce qui existe et ne rappelle jamais l'image de la société où l'on vit ; que ses mœurs, basses et corrompues, n'ont pas même le mérite d'être vraies ". Ah ! mes amis, laissez-moi rire : je crois lire les articles qu'on bâcle sur mon roman depuis deux années, et les feuilletons dont on a encore essayé d'écraser la pièce, il y a quinze jours. Ce sont les mêmes mots, les mêmes phrases. Beaumarchais, en écrivant sa préface, ne se doutait guère qu'elle nous défendrait, un siècle plus tard.
Maintenant, je n'ai qu'un souhait à faire : c'est que Pot-Bouille, après avoir subi les mêmes attaques, ait la même fortune que Le mariage de Figaro.