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| Émile Zola "Pot-Bouille" au Théâtre IntraText CT - Lecture du Texte |
V
Mais je ne voudrais pas finir en passant pour un naïf. Je suis parti en campagne contre les gens qui ont déclaré l'oeuvre immorale, et je me doute un peu que la moralité, dans l'affaire, est bien le cadet de leurs soucis.
Dans la préface de Beaumarchais, dont je viens de citer des phrases, on trouve encore ce passage typique : " Il y a souvent très loin du mal que l'on dit d'un ouvrage à celui qu'on en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui nous importune reste enseveli dans le coeur, pendant que la bouche se venge en blâmant presque tout le reste. De sorte qu'on peut regarder comme un point presque établi au théâtre, qu'en fait de reproche à l'auteur ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins ".
Eh bien ! je finis par croire que les gens qui se sont fâchés, loin de trouver Pot-Bouille immorale, l'ont trouvée trop morale. Peut-être ont-ils des bonnes dans leur existence, ou des mariages malpropres, ou des adultères qui saignent encore. J'imagine que certains mots sont allés écorcher leurs plaies secrètes, ce qui excuse leur cri de douleur. Comment expliquer autrement le silence qu'ils gardent sur la forte leçon de la pièce ? S'ils n'en parlent pas, comme l'analyse si finement Beaumarchais, c'est que cette leçon est le mot importun qui leur est resté en plein cœur, ainsi qu'une lame de couteau.
Oui, Pot-Bouille est trop morale, trop dure pour nos vices ; elle découvre trop brutalement l'ulcère de l'époque ; et si, malgré le grand succès de la première représentation, il y a eu des colères le lendemain, de la boue lancée aux auteurs, si l'on a tenté d'assassiner la pièce dans certains comptes rendus, comme on supprime au coin d'un bois une personne qui vous gêne ; il faut en chercher l'unique raison dans les vérités qu'elle a jetées au visage des gens. Sous le rire, on a senti le coup de fouet. On ne veut pas qu'elle soit morale, parce qu'on refuse violemment d'accepter la leçon.
L'œuvre aura sa fortune, aujourd'hui ou plus tard, et tout ceci n'est écrit que pour ajouter une ligne à l'histoire littéraire de notre temps. Mais, si j'avais quelque crédit auprès de la bourgeoisie française, je lui dirais de ne pas tenir rancune à la pièce sous le prétexte qu'elle malmène des bourgeois. Elle est sans danger pour les familles, sa franchise ne troublera aucune tête. Vous pouvez y mener votre femme et votre fille, et tant mieux si elles se révoltent un peu, entre deux éclats de rire : c'est que la morale aura porté. Je défie que la jeune fille romanesque, que l'épouse coupable, n'aient pas un frisson, en sortant de l'Ambigu. La vérité est saine, c'est dans le fumier du mensonge que poussent toutes les fautes.