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Émile Zola
Trois Lettres parisiennes de La Cloche

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A propos de Sainte-Beuve

(16 septembre 1872)

 

Je viens de parcourir une nouvelle édition d’une œuvre de Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire. On sait qu’il a réuni, dans les deux volumes de cet ouvrage, les leçons qu’il fit à Liège, pendant l’hiver de 1848-1849. Cet écrivain si souple, et qui avait des délicatesses de femme, s’était trouvé froissé par cette rude république qui venait chanter la Marseillaise sous les fenêtres de l’Institut.

Certes, je ne ferai pas un crime au lettré, à ce tempérament moyen et ami de l’étude, d’avoir eu peur et d’être allé demander à la Belgique un cabinet tranquille, où il pouvait vivre au milieu de ses chers livres. Mais il y a là un trait qu’on a souvent négligé dans l’étude de sa personnalité, et qui achève de montrer son horreur secrète pour les choses, les livres et les hommes bruyants, dont le sens lui échappait. Il n’a pas plus compris Balzac que la République, et il a fait ses réserves d’homme tendre devant les grands éclats de la politique et de la littérature. C’était un analyste qui ne reculait devant aucune besogne anatomique, mais qui aurait volontiers fait tendre son amphithéâtre de rideaux de boudoir et qui y aurait donné rendez-vous à toutes les belles mortes du monde lettré.

A lire cette étude sur Chateaubriand, je me suis rappelé Sainte-Beuve tel que je l’ai entrevu dans les dernières années de sa vie.

Sa maison, situé rue du Montparnasse, était petite, close et discrète. On eût dit un couvent, une retraite mystique, où traînait un parfum d’amour.

J’allai un jour lui porter quelques documents. Il travaillait alors à une notice sur M. Littré. La porte s’ouvrit d’une façon douce, et une jeune femme m’introduisit dans un salon obscur, où je demeurai seul pendant dix bonnes minutes. Au fond, il y avait un jardin, avec de grands arbres, qui mettaient la maison dans une ombre tendre et verdâtre. Le silence frissonnant de ce salon obscur, la clarté attendrie tombant des feuilles, me firent rêver au nid tiède, caché dans un coin ignoré de Paris, d’un jeune ménage en pleine lune de miel.

Puis, on me fit monter un escalier étroit, et je trouvai le critique debout au milieu de son cabinet. Je restai au plus cinq minutes, mais je n’ai pu oublier ce visage blanc, aux traits forts et épais ; la tête était caractéristique, allongée, pointue ; les yeux saillants avaient une bonhomie railleuse ; les lèvres, largement taillées, annonçaient des curiosités de critique et des appétits d’homme. Sous ce masque pâle, il devait y avoir des tempêtes ; la chair était, à certains moments, comme boursouflée par les orages du dedans. J’ai pensé à un de ces chats superbes qui rentrent au matin, hérissés et salis de leur guilledou nocturne, et qui, après s’être léché les pattes et lissé la robe, ronronnent doucement sur le coin d’un fauteuil, aimables, sages, souples, délicats à ne pouvoir supporter une tache sur les mains qui les flattent. Sous la patte de velours, la griffe se sentait éternellement.

Malgré ses grands succès classiques, qui le vouaient aux Lettres, Sainte-Beuve entra comme interne à l’hôpital Saint-Louis. C’est là qu’il devint le critique cruel et minutieux qui a fouillé de ses instruments aigus les cœurs de presque toutes nos époques littéraires.

En choisissant pour métier la médecine, avec cette prudence d’homme pratique qui ne l’a jamais abandonné, il ne se doutait guère qu’il prenait un chemin de traverse pour revenir aux Lettres. Dès qu’il eut le scalpel à la main, il éprouva les curiosités de l’analyste ; il aima d’amour l’organisme humain et en chercha les ressorts avec passion. Le poëte était blessé à mort, en lui, par ce besoin de connaître et de dire la vérité. Plus tard, quand Les Orientales, de Victor Hugo, lui firent jeter sa trousse de chirurgien, il ne fut plus pour les dames qu’un « Werther carabin ». Ses Poésies de Joseph Delorme et ses Consolations sentent l’amphithéâtre. L’indifférence de la foule, la douleur secrète du poëte méconnu, achevèrent certainement de le pousser à la critique. Il s’était condamné à n’être qu’un anatomiste.

Les querelles qu’il avait eues avec la Muse ont gardé jusqu’à la mort leur amertume dans sa mémoire. Il aimait les jeunes poëtes ; il leur consacrait presque tous les ans un long article où il s’occupait avec sympathie des plus infimes rimeurs. Lui si dur pour les romanciers, les historiens, les lettrés, il s’attendrissait avec les faiseurs de sonnets. La plaie saignait toujours. J’ai souvent pensé que, s’il fut méchant parfois, s’il eut des taquineries féroces, des traîtrises de plume à faire pleurer les gens, c’est qu’il avait à soulager toute l’aigreur amassée de ce misérable Joseph Delorme, qui étouffait son cœur sous la bure du critique.

Sainte-Beuve a écrit tant de portraits, avec des haines et des amours diverses, qu’il sera fort difficile de fixer jamais le sien d’un trait net et définitif.

Pour moi, je ne vois en lui qu’un curieux très savant et très fin. Il a appliqué, en critique, la méthode anatomique, empruntée à ses études médicales. Il dissèque les intelligences, interroge l’homme pour connaître l’œuvre, interroge le milieu pour connaître l’homme. Ce ne sont plus les jugements secs et étroits de la vieille école de La Harpe ; ce sont de véritables résurrections d’époques et d’individus. On dit qu’il a fait de la critique biographique, et l’on entend sans doute par-là qu’il a raconté la vie des auteurs, en analysant leurs œuvres. Un livre, une production de l’esprit humain n’est plus pour lui, comme pour les anciens critiques, un fait isolé qu’on étudie et qu’on juge à part ; ce livre, cette production a été vécue par un homme, et dès lors il devient nécessaire, pour dire la vérité entière et exacte, de pénétrer dans la vie de cet homme et de suivre en lui l’enfantement de son œuvre. C’est en obéissant à ces pensées que Sainte-Beuve a innové, ou tout au moins appliqué largement une critique vivante et rationnelle, dont M. Taine est venu plus tard formuler les lois, avec quelque raideur.

D’ailleurs, rarement M. Sainte-Beuve jugeait, concluait. Il exposait les choses et les hommes, ne laissant percer ses sympathies ou ses haines que par les frémissements de la phrase. Il fouillait les diverses intelligences avec la même curiosité insatiable, il aimait la vie dans ses manifestations les plus opposées. S’il ne put jamais aller jusqu’à Balzac, il garda devant lui une anxiété qui témoignait du trouble profond, très désagréable, il est vrai, dans lequel le jetait la puissante machine de La Comédie Humaine. Son besoin des choses douces et modérées n’arrêtait pas son envie de savoir, au bords des trous noirs les plus terrifiants. Lorsqu’il eut cédé la place à la République de 48, je suis certain que, de sa chaire de Liège, il suivait de loin cette terrible mégère avec les désirs effarés d’un pauvre jeune homme curieux des bras puissants de quelque ogresse rencontrée au crépuscule.

Me voilà loin de Chateaubriand et de son groupe littéraire sous l’Empire, dont je voulais parler. Le critique est un peu comme l’artiste dramatique, qui emporte avec lui la vie de ses créations.

L’ombre de Sainte-Beuve, quand je la rencontre, me fait oublier les œuvres écrites, qui se refroidissent depuis qu’il n’est plus là pour leur donner de son sang.




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