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| Émile Zola Préfaces diverses à des livres oubliés IntraText CT - Lecture du Texte |
I
M. Arnold Mortier, qui réunit tous les deux mois en un volume les « Soirées théâtrales » si intéressantes et si spirituelles qu’il donne au Figaro, veut bien me demander quelques pages pour servir de préface au volume de cette année. Et j’avoue que je suis un peu embarrassé, car je n’ai guère la note de ces crayonnages aimables, enlevés comme un croquis de Grévin. Mais il a eu l’obligeance de venir à mon secours en me proposant de parler du public des premières. Voilà un sujet tout indiqué, et puisque je me trouve le connaître comme critique littéraire, après une campagne de quatre ans, ma foi ! je me risque, résolu du reste à ne point forcer mon talent. Ce ne seront donc ici que des observations faites et des notes prises.
Si l’on décomposait le public, presque toujours le même, de nos premières représentations, voici les éléments qu’on y trouverait.
D’abord l’élément littéraire, qui comprend les critiques et les courriéristes en fonction, les loges des journaux, puis des écrivains, auteurs dramatiques, romanciers, poëtes, public plus variable venu pour la pièce d’un ami ; cependant, il est des écrivains que des habitudes prises ou le goût du théâtre font assister à toutes les premières.
Ensuite, l’ élément mondain, représenté surtout, du côté des hommes par les loges des clubs, et du côté des femmes par de rares grandes dames que la littérature intéresse sans doute. Le monde suit fort peu les premières. Faites cette expérience : voyez une première représentation à la Comédie-Française ; puis, retournez-y le mardi suivant, le jour de la belle société, et vous sentirez la différence profonde du milieu, vous comprendrez ce qui sépare le public littéraire des premières d’un public absolument mondain.
Restent les éléments divers très mêlés, venus de tous les mondes. Il y a des financiers, des fonctionnaires, des hommes politiques, d’autres encore, qui ont tous ce trait communs d’aimer Paris avec son gaz, ses épices ardentes, ses dessous d’une propreté douteuse. Mais ce qui domine, ce sont les filles ; beaucoup ont traversé les planches, elles sont là chez elles, parlant haut, riant fort, se vautrant dans les loges et au premier rang du balcon, comme à leur étalage naturel. Et, autour d’elles, grouille un petit peuple imbécile de vieillards gâteux et de jeunes hommes au crâne étroit ; sans compter les aventuriers élégants, corrects, qui sont là par métier, pour luire sous le lustre et assurer leur fortune de la semaine.
Eh bien ! de ces éléments si complexes naît le brillant public que l’on connaît. Il ne faut pas trop le fouiller si l’on est délicat ; car on tomberait certainement sur des choses peu propres. C’est comme pour certains plats de restaurant, très compliqués, très ornés : on doit en jouir sans aller voir à la cuisine ce qui entre dedans. Nos salles de premières, quelles que soient la bêtise et la vilenie de certains de leurs éléments, constituent de même les salles les plus intelligentes du monde. L’élément littéraire qu’elles contiennent suffit, il est vrai, pour leur donner le ton ; enlevez les courriéristes, les critiques, les écrivains, ne laissez ensemble que le monde et le demi-monde, et vous verrez la belle moyenne que vous obtiendrez. Mais il ne sent produit pas moins là une combinaison chimique curieuse. C’est dans le terreau de toutes les fièvres et de toutes les lassitudes de Paris, c’est dans ce Tout-Paris factice, fait de nos névroses, de notre ordure et de notre génie, que s’épanouit la fleur de l’intelligence dramatique.