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Émile Zola
Préfaces diverses à des livres oubliés

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II

Voilà donc ce public indiqué à grands traits. Il faudrait maintenant le faire vivre.

Avant tout il est bon enfant. C’est ce qui m’a frappé vingt fois. J’ai grandi en province, j’ai vu des publics de provinces terribles siffler de malheureuses actrices qui sanglotaient, ricaner devant les pièces médiocres que Paris avait applaudies. Rien n’est plus difficiles à amuser que ces diables de provinciaux, qui ont la désolante manie d’en vouloir pour leur argent. A Paris, le public des premières est d’une tolérance superbe. Un rien le contente, il ne demande qu’à passer une bonne soirée, quitte à y mettre du sien. Surtout, il a le respect des situations acquises ; s’il n’est pas blessé au vif, il accepte une œuvre médiocre, une interprétation détestable, pour peu que l’auteur et la troupe soient côtés sur le marché dramatique. Souvent, j’ai été émerveillé de la bonne tenue de la salle, de la résignation avec laquelle on s’y ennuyait. A Marseille ou à Toulouse on aurait cassé les banquettes.

En second lieu, comme je l’ai déjà dit, ce public est intelligent, d’une moyenne d’intelligence très vive, ouverte aux moindres allusions. Avec lui, tous les mots portent ; le malheur même est que, parfois, les auteurs écrivent spécialement pour lui, ce qui fait que leurs œuvres ne sont plus comprises dès la deuxième représentation. Et j’irais plus loin, je constaterai que les auteurs dramatiques calomnient ce public lorsqu’ils mettent sur son compte leur routine, en affirmant, pour s’excuser, qu’il ne veut pas de ceci, qu’il sifflerait cela. Le public, surtout aujourdhui, est disposé à tout accepter lorsque l’auteur a du talent. Combien de fois n’ai-je pas été surpris de l’audace de la salle devant la lâcheté d’une œuvre qui tournait court, au dénouement, par respect des conventions ! C’était un cri général, un besoin de logique universel : pourquoi l’auteur n’était-il pas allé jusqu’au bout ? et la salle restait mécontente, comprenant qu’on avait douté d’elle. Après certaines expériences qui ont eu lieu sous mes yeux, je suis convaincu que le public est, à cette heure, plus disposé aux tentatives originales que les auteurs eux-mêmes. Une passion de vérité le travaille et, s’il semble s’aigrir, si, par exemple, cet hiver il s’est montré fantasque, effarant les auteurs par les sautes de ses jugements, c’est que personne n’a encore osé satisfaire les nouveaux besoins de réalité vivante qui l’agitent.

Bien entendu, je parle ici de l’ensemble du public des premières ; car, si je le décomposais de nouveau pour étudier l’attitude des ses divers éléments devant une pièce, nous retomberions dans toutes les misères humaines. Les critiques sont blasés, il en est peu de réellement consciencieux, se passionnant pour une opinion ; Les uns soignent leur style, les autres font de la camaraderie, d’autres gagnent simplement leur pain. Quant aux loges des clubs, elles « blaguent », à moins qu’elles ne soient fortement empoignées par une phrase aux mots sonores ou par une vieille situation retapée. Dans les baignoires, dans certains coins de l’orchestre et du balcon, parmi les filles et les jolis messieurs de leur suite, toute une blague inepte s’établit, des calembours rances, des phrases détournées de leur sens, des significations ordurières données aux mots les plus innocents. On se moque bien de la pièce ! On est venu pour se faire voir, on rit entre soi. Et il est à remarquer que c’est dans ces coins pourris que se forme une étrange précipité d’honnêteté, une pudeur ne souffrant pas sur la scène la moindre liberté de mots, un patriotisme clamant de mauvais vers. Emplissez une salle de gredins, ils pleureront à la Grâce de Dieu et écouteront Mercadet avec méfiance.

Je ne parle pas non plus des soirs de bataille littéraire où l’on donne une pièce signée d’un nom de combat. Ce soir-là, l’équilibre est détruit, la moyenne n’existe plus dans le public. La passion apporte des éléments nouveaux.

Mais, en somme, huit fois sur dix, le public des premières se montre dans son ensemble intelligent et bon enfant, quelles que soient, par dessous, les plaisanteries imbéciles du monde des filles et les rages blêmes des auteurs malheureux. D’autre part, s’il y a, dans une salle, un respect humain qui se traduit, surtout chez les spectateurs les plus tarés, par une pudibonderie ne tolérant pas les crudités d’analyse, un courant grandit de jour en jour qui pousse le public vers toutes les réalités. Nous assistons à cette lutte de la vérité contre l’hypocrisie et la convention. La victoire n’est pas douteuse.




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