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| Émile Zola Préfaces diverses à des livres oubliés IntraText CT - Lecture du Texte |
Il faut aussi poser un fait. C’est que le public des premières subit, pas davantage. Il a beau arriver avec un enthousiasme préconçu, ou des intentions hostiles : dès qu’il est assis, il n’a plus de volonté, il est là comme une matière inerte sur laquelle l’œuvre va opérer dans un sens ou dans un autre. Si la pièce l’amuse, il applaudira ; si la pièce l’ennuie, il sifflera ; et cela malgré lui, malgré tout, par la force même de la moyenne des opinions qui s’établit. Un spectateur isolé peut raisonner et se mettre à part ; une foule cède toujours aux sentiments du plus grand nombre.
Sans doute il y a des cas exceptionnels, par exemple pour les pièces de combat dont je parlais tout à l’heure, une salle peut alors refuser de se laisser prendre, comme au temps des drames de Hugo. Mais, dans la grande majorité de cas, le succès ou l’insuccès dépend absolument du mérite de l’œuvre, car rien ne prévaut contre l’impression du public. Il se prononce tout naïvement, il cède à l’esprit qui souffle, très étonné parfois en sortant de ce qui vient de se produire en lui.
Cela met en question l’art de « faire la salle ». C’est un art dont on parle mystérieusement et qui préoccupe fort les jeunes auteurs dramatiques. M. Sardou, M. Alexandre Dumas fils, d’autres encore, passent pour avoir du génie dans l’art de faire leur salle. La légende raconte que pas une place n’est donnée sans qu’ils en connaissent l’occupant ; et ce sont, d’autre part, des merveilles de tactique, dans les positions confiées aux amis solides qu’ils dispersent d’une façon savante, de manière à entourer et à étouffer au besoin les personnes dont ils doutent. Ils auraient ainsi la moitié de la salle à eux. Certes, tout cela est très joli, bien qu’il faille ne rabattre. Mais soyez certain que si, réellement, des auteurs déploient tant de soin à faciliter leur succès, ils se livrent là à une cuisine, qui tout en ayant une utilité relative quand la pièce est bonne, devient radicalement inutile dans le cas ou la pièce ennuierait ou blesserait le public.
Voyez ce qui est arrivé pour Daniel Rochat et pour La Princesse de Bagdad. MM Sardou et Dumas fils sont très aimés, et ils ont de si beaux succès derrière eux qu’ils devraient, au moins, avoir droit à une attention respectueuse. Ajoutez qu’ils comptaient certainement beaucoup d’amis dans la salle. Eh bien ! ces amis eux-mêmes les ont lâchés dans la débâcle de leur œuvre. Le public venu pour applaudir, s’est révolté, oubliant tout, obéissant d ‘instinct à son impression immédiate. Ce n’était plus M. Sardou, ce n’était plus M. Dumas fils, c’étaient des auteurs qui l’ennuyaient, qui le blessaient dans son bon sens.
Allez donc prendre la peine de faire la salle après ces beaux exemples ! Le plus court est encore de faire de bonnes pièces. Sans doute, on chauffe un succès avec une salle d’amis ; mais on aura beau emplir une salle des amis les plus chauds, on n’arrivera qu’à les embarrasser et parfois même à les tourner contre soi si on ne leur donne pas, pour se battre, un terrain solide où ils pourront tenir sérieusement contre des hostilités possibles.
La philosophie de tout ceci est que les jeunes auteurs dramatiques auraient tort d’avoir peur du public des premières. Il devient leur chose. C’est à eux, s’ils ont du talent, de savoir lui imposer leur originalité. Il est radicalement impuissant à se refuser, lorsqu’on a la puissance de le prendre. En tout cas, ce n’est qu’une affaire de patience et de courage. Peu importe qu’on fasse la salle ou qu’on ne la fasse pas ; la salle est amie dès qu’on lui donne du rire et des larmes. Un auteur dramatique de quelque force doit analyser son public pour le tenir un jour, et jusque-là accepter les chutes, quand il les a risquées dans une pensées d’avenir. Et je conclurai en disant qu’aujourd’hui, avec ce public des premières, bon enfant, intelligent et passif, les esprits littéraires ont le devoir d’oser toutes les tentatives.