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| Émile Zola Préfaces diverses à des livres oubliés IntraText CT - Lecture du Texte |
En finissant, je parlerai du grave danger qui menace le public des premières. On es en train de le déposséder. Autrefois les pièces arrivaient directement devant lui, et la première représentation était une solennité, un jugement souvent définitif, rendu dans la fraîcheur de l’impression. Mais, à présent, avec le nouveau système des répétitions générales à salle pleine qui paraît vouloir s’établir, il y a en réalité deux premières représentations, deux jugements parfois contradictoires ; et l’on ne sait alors auquel des deux s’en tenir.
Le pis est que les comptes-rendus paraissant le lendemain sont forcément écrits à la suite de la répétition générale. C’est à peine si le critique, en courant au journal après le baisser du rideau, peut modifier quelques lignes lorsqu’il s’est par trop mépris sur le résultat. Dès lors, il arrive que l’article fait sur la répétition générale surprend beaucoup le spectateur qui a assisté à la première représentation ; car il ne lui en rappelle nullement l’impression. Souvent même il lui paraît absolument injuste.
Deux cas sérieux se sont produits cette année. A la répétition générale, le quatrième acte de la pièce de Daudet : Jack, blessa le public. Des coupures furent faites et l’acte eut beaucoup de succès à la première représentation. Le lendemain, la presse fut mauvaise, car tous les articles donnaient l’impression de la répétition générale. Pour La Princesse de Bagdad, c’est le contraire qui a eu lieu : une excellente répétition générale, une première représentation très orageuse ; et le lendemain, une presse relativement bonne, s’appuyant sur la répétition. On voit par ce double exemple combien, avec un pareil système, les jugements et la critique peuvent tomber à faux.
Je sais bien qu’en fin de compte cela importe peu. Le grand public arrive et décide. Mais je parle pour les anciennes prérogatives du public des premières dont il semblait fort jaloux. Il croyait tenir entre ses mains le sort des pièces ; et voilà qu’on embrouille sa situation de juge souverain ! Il y a là un symptôme grave.
Si l’on veut toute ma pensée, je m’imagine que les beaux jours du fameux public des premières sont finis. Il cesse de trôner, on cherche à l’esquiver par ce système des répétitions générales à salle comble, et ce qui est pis on ne tient plus aucun compte de ses arrêts. Jamais, par exemple, la critique, qui en est l’élément intelligent, n’a moins été écoutée que de nos jours. Elle a beau battre le tambour de la réclame devant certains théâtre amis, elle a beau foudroyer certaines pièces que le mot d’ordre est d’anéantir : le grand public fait la sourde oreille, il va où il s’amuse. On l’a tant trompé qu’il se méfie et s’en rapporte uniquement à son appréciation. Voilà ce qu’il faut dire nettement pour encourager les lutteurs solitaires : la presse, si spirituelle et si bruyante qu’elle soit, n’a pas la puissance de faire un succès à une œuvre médiocre, ni d’empêcher le succès d’une œuvre remarquable. Et cela parce que le grand public s’affranchit peu à peu des opinions toutes faites que lui imposait le petit public des premières.
Bon enfant, intelligent, passif et au demeurant sans puissance véritable, tel est donc ce public. Mon sentiment est qu’un écrivain ne saurait en désirer un meilleur, plus raffiné, plus artiste, d’une compréhension plus vive ; mais j’ajoute qu’un écrivain serait aussi maladroit que lâche s’il tremblait devant ce public et tâchait de l’acheter en le flattant, car le succès est à ceux qui le dominent. Il vient pour être conquis, il donne sérieusement les seuls applaudissements qu’on lui arrache. D’ailleurs, il n’a le droit de mort que sur les mauvaises pièces ; s’il lui arrive d’en siffler une de quelque mérite, elle repousse derrière lui. Pour faire bon ménage avec le public des premières, même quand on le bouscule, il suffit d’avoir beaucoup de talent : tôt ou tard, comme les femmes battues, il vous adore.